« J’écris sur la psychologie et la mentalité des Israéliens »
Entretien avec Yishai Sarid
Le romancier Yishai Sarid écrit sur ce qu’il appelle la psychologie et la mentalité israéliennes. Tandis que son dernier roman vient d’être publié en Hébreu, Liam Hoare s’est entretenu avec lui pour évoquer ses livres, l’écriture en général et la société israélienne d’après le 7 octobre.
« Très mauvais timing », plaisante Yishai Sarid. Le dernier roman de l’auteur, Le Médecin de Korazim1, a été publié en hébreu début mars 2026 — à peu près au moment même où Israël et les États-Unis ont lancé des frappes aériennes visant des installations militaires et de hauts responsables iraniens. L’Iran a riposté par des tirs de missiles qui, au moment de l’entretien, avaient causé la mort de douze civils en Israël.
Ecrire à l’heure du 7 octobre
Sarid et moi discutons via Zoom à la mi-mars, un peu plus de deux semaines après le début de la guerre avec l’Iran. « Les rues de Tel-Aviv sont presque désertes. Le gouvernement a beau avoir annoncé que les choses revenaient à la normale, ce n’est pas le cas. », explique-t-il. Cela vaut aussi pour la vie culturelle, et Sarid n’a pas encore pu faire la promotion du Médecin de Korazim. « Je ne pense pas que beaucoup de gens fréquentent les librairies ou ont la patience de lire des livres en ce moment », observe Sarid, sans toutefois s’en inquiéter : « Un livre, ce n’est pas comme du fromage ou de la viande. Ça peut attendre un peu. »
Des propos qui reflètent son expérience. Le premier livre de Sarid a été publié en 2000, mais c’est avec Le poète de Gaza2 en 2009 qu’il s’est véritablement fait connaître. Son ouvrage le plus réussi en traduction est sans doute Le Monstre de la mémoire paru en 20173. Ce livre est une nouvelle poignante, écrite sous la forme d’un rapport adressé par un chercheur spécialiste de la Shoah au président du conseil d’administration de Yad Vashem sur la façon dont l’histoire peut consumer et détruire un être humain4. The New York Times l’a classé parmi les 100 livres marquants de 2020 (l’année de publication de la traduction anglaise). Dans le magazine Fathom, je l’ai moi-même décrit comme « l’un des grands romans israéliens publiés en traduction ces dernières années ».
Sarid n’a jamais cessé d’observer la manière dont la mémoire de la Shoah exerce un rôle insidieux et délétère dans le débat politique israélien. Il cite l’exemple de militants du Likoud qui, en 2022, qualifiaient certains manifestants antigouvernementaux de descendants de nazis. Sarid soutient que ces théories du complot s’inscrivent dans une vision de la droite israélienne selon laquelle les opposants à la politique de Netanyahou « aident les nouveaux nazis — à savoir le Hamas et d’autres ennemis d’Israël — à atteindre leurs objectifs ».
Selon Sarid, au fil des décennies de l’existence de l’État hébreu, la mémoire de la Shoah s’est progressivement imposée comme un pilier central et omniprésent de l’identité israélienne collective. Il se souvient avoir intégré la première délégation d’élèves du secondaire israéliens à fouler les lieux de l’extermination en Pologne — un « pèlerinage », comme l’appelle Sarid, qui est désormais de rigueur pour les jeunes Israéliens. « Plutôt que de se limiter à la leçon désormais la plus souvent mise en avant à propos de la Shoah — rester forts pour éviter qu’une telle catastrophe ne se reproduise, une maxime sans doute salutaire pour les Juifs après le désastre, observe Sarid —, nous pourrions aussi en dégager d’autres enseignements, à portée plus universelle et humaniste, dépassant le seul cadre juif ou israélien.
Le Monstre de la mémoire a été suivi en anglais par Victorious5, qui explore les conséquences de la militarisation sur la psyché israélienne. Son dernier ouvrage traduit en français est Le Troisième Temple6, un roman dystopique et post-apocalyptique (publié en hébreu en 2015) sur un royaume religieux précaire bâti sur les ruines de l’ancien État d’Israël, raconté du point de vue du fils du monarque juif. Parmi les œuvres les plus récentes de Sarid, il convient de citer La Nuit du hackeur7 (2023) et Le panéliste8 (2024).
Alors que nous continuons à deviser de l’Iran, Sarid mentionne son roman Le Troisième Temple, dont l’action se déroule après qu’une frappe nucléaire de l’Iran (« ou des Amalécites, comme les appelle le narrateur dans le livre », note Sarid) a ravagé Israël. Sarid était officier du renseignement pendant son service militaire dans les années 1980 et ne se fait aucune illusion sur la nature de la menace iranienne. « J’étais terrifié à l’idée que [l’Iran] puisse se doter de l’arme nucléaire », se souvient-il, un point de vue qu’il dit partagé par « la grande majorité des Israéliens, y compris ceux de gauche ».
Pourtant, Sarid reste sceptique quant à la manière dont Israël mène la guerre contre l’Iran. « Plutôt que de cibler la menace nucléaire, Netanyahou et les États-Unis s’engagent dans une entreprise insensée — raser Téhéran et l’Iran — vouée à l’échec et rappelant notre action à Gaza, à savoir la destruction pour la destruction, sans résultat tangible. ». Et d’ajouter : « On ne va pas libérer le peuple iranien en le bombardant ».
Se pose ensuite la question de l’impact de cet état de guerre permanent sur Israël lui-même. « La menace nucléaire iranienne est très grave, mais je pense que la menace posée par les atrocités commises en Cisjordanie, en Judée-Samarie, jour et nuit désormais, est plus néfaste et dangereuse pour l’avenir d’Israël, car elle nous détruit de l’intérieur. Je suis sioniste et patriote, mais les actes des colons et du gouvernement qui les soutient constituent à mes yeux une abomination morale ».
Mémoire historique, militarisation, fanatisme religieux : dans ses romans, Sarid interroge sans détour les enjeux majeurs de la politique et de la société israéliennes. « J’écris sur la psychologie et la mentalité des Israéliens », dit-il à propos de son œuvre. L’écriture de romans est aussi, pour Sarid, « un moyen d’exprimer [ses] pensées, tant positives que négatives, les idées malsaines et désagréables [qu’il] entretient, de les faire porter par d’autres personnages, et de [se] créer ainsi, une sorte de bouclier ».
Né en 1965, Sarid — qui a étudié le droit et l’administration publique et travaillait comme procureur et avocat lorsqu’il a débuté sa carrière littéraire — est le fils de Yossi Sarid, la conscience de la gauche israélienne qui a dirigé le parti Meretz de 1996 à 2003 et a occupé tour à tour les fonctions de ministre de l’Éducation et de l’Environnement. L’étiquette de « fils de » était un fardeau pour Sarid à ses débuts comme écrivain. Aujourd’hui, il ne ressent plus cette filiation comme un boulet.
« Si j’avais un complexe par rapport à mon père, ce n’est plus le cas », confie-t-il. « Mon père me manque énormément : tant sur le plan personnel qu’au niveau national, pour sa voix unique, sa façon de s’exprimer et son courage. Il ne reste plus de politiciens de cette trempe en Israël. »
En juillet 2024, Meretz a fusionné avec le Parti travailliste pour former un nouveau parti politique, Les Démocrates, dirigé par l’ancien chef d’état-major adjoint de l’armée israélienne Yaïr Golan — une stratégie électorale élaborée pour tenter de sauver ce qui reste de la gauche israélienne. Sarid soutient cette fusion et dit de Golan : « Je le connais personnellement. C’est quelqu’un de très bien. Dans un paysage politique serein, il passerait pour un centriste modéré, mais dans un Israël droitisé il est presque considéré comme un gauchiste extrémiste, ce qu’il n’est pas. C’est un ancien général avec des opinions très conservatrices en matière de sécurité, mais il est [également] optimiste et reflète la vision classique du mouvement travailliste.
« Je ne suis pas mon père », poursuit Sarid. « Mon père était un combattant. Il était vraiment courageux. S’il était encore en vie aujourd’hui, il s’opposerait de toutes ses forces à cette guerre [en Iran]. Il aurait dénoncé avec virulence ce que nous avons fait à Gaza et les tueries inutiles qui s’y sont produites. Il était à la fois un patriote, un véritable humaniste et un leader de gauche. Je ne suis pas de la même trempe. » avoue Sarid modestement, avant d’ajouter : « J’écris des livres. ».
« Écrivains israéliens sous pression »
Yshai Sarid est lui-même politiquement actif, n’hésitant pas à intervenir en public et à participer à des manifestations, mais il reste prudent quant à l’influence des écrivains dans l’Israël d’aujourd’hui. Selon lui, « l’époque des grands gourous littéraires comme Amos Oz et A.B. Yehoshua est révolue. Que ce soit parce que les gens rechignent davantage à subir l’autorité, parce qu’Israël a radicalement changé, parce que le grand public lit moins qu’autrefois, ou parce que l’écrivain n’incarne plus cette figure d’autorité morale ou de boussole éthique. ».
Son dernier roman, Le Médecin de Korazim, se déroule à l’époque de Jésus et raconte l’histoire d’un médecin qui parcourt jour et nuit les environs du lac de Tibériade pour soigner les villageois et tenter de les sauver de la maladie, de la souffrance et de la mort. Sarid le considère comme assez différent de ses œuvres précédentes, notamment Le panéliste (2024), qui raconte le retour d’un journaliste chevronné, ayant jadis connu son heure de gloire, sur le devant de la scène en tant que commentateur sur une chaîne de télévision cocardière qui n’est pas sans rappeler Arutz 149. Alors que ce livre a été écrit dans un élan de « colère » et « visait ce qui se passe actuellement », Sarid décrit Le Médecin de Korazim comme une œuvre plus « compatissante » et « positive ».
Si Le Médecin de Korazim a été écrit après le 7 octobre 2023, Le panéliste était déjà achevé aux deux tiers le jour où le Hamas a mené ses pogroms dans le sud d’Israël. Le premier est donc en quelque sorte un ouvrage post-7 octobre dans le sens où, explique Sarid, son écriture est née de « [s]a frustration de ne pas pouvoir changer la situation et de [s]a volonté de camper un personnage infiniment meilleur que moi — qui s’acharne, dans son modeste périmètre et avec ses moyens limités, à semer le bien ». L’écriture a été un refuge pour Sarid ces dernières années ; « l’écriture est ce qui me maintient en vie — émotionnellement, psychologiquement. Sinon, ce serait très, très difficile pour moi ».
Le 7 octobre a été « un traumatisme et une expérience terribles pour les Israéliens » et leur a laissé « un sentiment d’impuissance totale », se souvient Sarid. Ses répercussions ont eu un impact négatif sur les artistes israéliens, y compris les écrivains, dont l’univers s’est rétréci alors que les éditeurs hésitent de plus en plus à publier des traductions de romans hébreux. « Selon des agents littéraires que j’ai interrogés, il devient de plus en plus ardu de placer de nouveaux ouvrages d’auteurs israéliens, particulièrement au Royaume-Uni. Les refus des maisons d’édition, polis mais embarrassés, évitent les déclarations franches du type ‘Nous ne publions pas d’Israéliens’, optant plutôt pour des formules évasives : ‘Pas le bon moment’, ‘Attendons de voir’, ‘Peut-être plus tard’ ».
Sarid lui-même a la chance d’avoir établi d’excellentes relations avec ses éditeurs, notamment son éditeur anglais, Restless Books à Amherst, dans le Massachusetts, lequel a publié The Memory Monster, Victorious et The Third Temple. Il continue de bénéficier d’un accueil particulièrement favorable en Allemagne, où Vulnérabilités et Le panéliste ont déjà été traduits et publiés. Cependant, « pour un jeune écrivain en début de carrière, ce doit être très difficile en ce moment », reconnaît Sarid.
Les écrivains israéliens se trouvent aujourd’hui confrontés à de multiples pressions, et pas seulement de la part d’un public étranger hostile. « Jusqu’à il y a quelques années, j’étais régulièrement invité à des tournées organisées par le ministère israélien des Affaires étrangères ou en collaboration avec celui-ci. Cela n’arrive plus — du moins pas sous ce gouvernement ». Depuis le 7 octobre, Sarid a été réprimandé par au moins un ambassadeur israélien à l’étranger pour avoir exprimé ce que le gouvernement en place considère comme des opinions anti-israéliennes lors d’un événement public. Pourtant, Sarid affirme qu’il prend soin de s’exprimer avec prudence lorsqu’il prend la parole à l’étranger.
Entre ces différentes forces, Sarid voit un Israël de plus en plus isolé culturellement : les artistes israéliens ne sont plus invités à l’étranger comme avant, tandis que les artistes étrangers boudent l’État hébreu, « qui était autrefois toujours ouvert au monde et aux artistes », explique Sarid. C’est l’une des craintes qui l’a poussé à écrire Le Troisième Temple, lequel « décrit ce processus par lequel Israël se referme de plus en plus sur lui-même et le monde s’éloigne de plus en plus d’Israël. C’est déjà en train de se produire. C’est très regrettable. Nous le constatons de nos propres yeux. »
La version originale en anglais de ce texte est parue dans Fathom sous le titre : « The Time of the Big Literary Gurus is Over » | An Interview with Yishai Sarid
- Dont le titre hébreu est חנוך, הרופא מכורזים et qui n’a pas encore été traduit en français. ↩︎
- Dont le titre hébreu est לימסול et qui est paru en 2010 chez Actes Sud dans une traduction de Laurence Sendrowicz. ↩︎
- Dont le titre hébreu est המפלצת של הזיכרון et qui est paru en 2020 chez Actes Sud dans une traduction de Laurence Sendrowicz. ↩︎
- Voir dans K., l’entretien avec Sarid sur Le Monstre de la mémoire par Stéphane Bou. ↩︎
- Paru en hébreu chez Kinneret en 2022 sous le titre נִצָּחוֹן et non encore traduit en français. ↩︎
- Dont le titre hébreu est השלישי et qui est paru en 2015 chez Actes Sud dans une traduction de Rosie Pinhas-Delpuech. ↩︎
- Dont le titre hébreu est מגלה החולשות et qui est paru en 2015 chez Actes Sud dans une traduction de Rosie Pinhas-Delpuech, mais dont la traduction anglaise se fait toujours attendre. ↩︎
- Paru en hébreu chez Kinneret Zmora-Bitan en 2024 sous le titre הַמְּמוּנֶה et n’ayant pas encore été traduit en anglais ou en français. ↩︎
- Chaîne israélienne de droite ultranationaliste lancée en 2014 et critiquée pour son biais pro-Netanyahou, son contenu incendiaire et ses appels répétés à la violence. ↩︎