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K. Les Juifs, l’Europe, le XXIe siècle
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Le Juif imaginaire de Michel Feher

Les Juifs sont morts. Vive les Juifs.

Dans ‘Redevenir juif’, Michel Feher entend refonder une identité juive diasporique contre le sionisme et ce qu’il nomme un « pacte de blanchité ». Sophie Goldblum y voit au contraire une opération plus troublante : la substitution des Juifs réels - exposés à l’antisémitisme, pris dans l’histoire, traversés par des appartenances diverses - à la figure abstraite, morale et sacrificielle d’un Juif imaginaire. Elle interroge ce que cette conception exige des Juifs : non pas être sujets de leur histoire, mais des témoins utiles, sommés de se désolidariser d’Israël pour mériter leur place parmi les justes et les innocents.

'L'agneau mys­tique', Van Eyck, achevé en 1432 (Détail).

Invité de la matinale de France Culture le 27 mai 20261, Michel Feher, qui consacre pourtant un livre à l’identité juive2, et notamment – puisque c’est apparemment la seule qui vaille – à celle des juifs de gauche, n’a jamais entendu parler de Barbara Butch. L’artiste queer est pourtant au centre de l’actualité depuis que sa signature de la pétition en faveur de la loi Yadan lui a valu un appel au boycott accompagné d’une violente campagne de cyberharcèlement3. Interrogé sur ce que ce défoulement de haine dit de la place des juifs dans la cité, Feher de répéter la faute impardonnable de Barbara Butch, qu’il vient de découvrir : « Elle a signé la loi Yadan, et cela », dira-t-il par deux fois, « cela n’est quand même pas rien ». Il demande à ce qu’on porte plutôt les yeux sur les véritables persécutés : « l’UJFP, dont le domicile du directeur de la publication a été perquisitionné », arguant que ceux-ci sont pourchassés par un système étatique, quand les artistes juifs ne font face, eux, qu’à la vindicte populaire. C’est faire peu de cas de la portée et de la force des organisations non étatiques. Mais surtout, et c’est plus grave, c’est présenter comme équivalents les motifs de la perquisition du directeur de la publication de l’UJFP et la mise au ban de la DJ. Il faut rappeler que, si l’UJFP a été inquiétée, c’est en raison d’un communiqué intitulé « Ça suffit le concert des nations pro-israélien ! Résister à un occupant est légitime ! » publié le jour même des massacres terroristes du 7 octobre. Qualifier de « résistance légitime » le massacre de civils peut légitimement poser la question de l’incitation à la violence que ces propos charrient. Cela n’est quand même pas rien ?

Le reste des propos de Feher est tout aussi instructif. Il nous faut regarder vers l’UJFP, mais aussi « vers les étudiants pro-palestiniens des campus américains ». Le qualificatif juif est ici absent. En citant l’UJFP en exemple, Feher cherchait à montrer que, si les juifs sont mis au ban pour leur rapport réel ou fantasmé avec Israël, ils sont encore plus persécutés – puisque par l’État – quand ils défendent la Palestine. Ce glissement vers les étudiants non juifs de Columbia et autres prestigieuses universités américaines n’est pas anodin. À la question de l’antisémitisme, Feher répond inévitablement par la primeur d’autres formes de haine. Il y a toujours plus à plaindre que les juifs, et l’existence, bien réelle, de discriminations racistes dans l’Amérique trumpienne sert de diversion. Mais vers où veut-il tourner nos regards ?

Regardez ailleurs, c’est là qu’on trouve les juifs véritables. Dans Redevenir juif, dans son sous-chapitre titré « Le non juif-juif », Feher revient sur la célèbre sortie d’Edward Said qui affirmait être « le dernier intellectuel juif ». Cela n’avait rien d’une boutade. En lieu du dogme chrétien de la théologie de la substitution, par laquelle l’Église remplaçait l’ancien Israël (entendu au sens de peuple juif) sourd à la vérité du Christ, Feher, et d’autres avec lui, proposent un supersessionisme d’un genre nouveau. Cette fois ce sont les Palestiniens, victimes éternelles et apatrides, qui tiennent le rôle du verus Israël, du nouveau peuple juif. Les Palestiniens ne se contentent pas de simplement partager aujourd’hui les conditions matérielles que Feher veut voir comme essentielles chez les juifs d’hier, les voilà revêtus d’une véritable mission : celle que le peuple juif, aveuglé par le sionisme, a délaissée. Et ici, le philosophe glisse de façon surprenante vers le théologique. Quelle est la nature de cette mission qu’il attribue aux juifs ?

Est juif celui qui est investi de la mission d’enjuiver le monde4, de semer « l’insécurité identitaire »5 de par l’Occident. Les juifs sont donc un concept, un adjuvant, avant d’être une collectivité bien réelle faite de chair et de sang et n’existent qu’en ce qu’ils sont utiles à l’avènement d’une société idéalisée. Qu’ils soient les vestiges du peuple du Christ chez saint Augustin, rappelant les ouailles à Sa vérité, ou les « parias conscients » pour Feher, prévenant le monde de la dérive fasciste, ils ne sont jamais une fin en soi. L’Être juif se doit d’être tout entier tourné vers les non juifs, n’existant que pour les sauver. Ce n’est plus le Christ qui est juif, ce sont les juifs qui sont christiques. Et gare au juif s’il déchoit à cette mission ; sa place est comptée.

À l’occasion d’une rencontre entre Michel Feher et l’anthropologue Catherine Hass (le 3 juin dernier), j’ai eu l’occasion d’entrapercevoir le juif dont rêve notre auteur. En guise d’introduction, le présentateur explique, reprenant la thèse de Michel Feher, que l’histoire de l’État d’Israël est intrinsèquement liée à celle de l’antisémitisme, puisque les pères fondateurs de l’État hébreu étaient eux-mêmes antisémites. Et Feher d’illustrer le propos : ici, l’utilisation du mot « youpin » chez Herzl ; là, le mépris des sionistes pour les masses juives de diaspora ne sachant tenir une arme.

Feher reconnaît donc qu’un juif puisse avoir des biais antisémites, et c’est heureux. Lui, par contre, n’est certainement pas antisémite. Il est vrai que le philosophe ne méprise pas les juifs prolétaires, les désarmés. Il les totémise. Les « antisémites » Herzl et consorts, qu’on approuve ou non le remède qu’ils préconisent, avaient pour horizon la mise en sécurité des juifs persécutés et pogromisés de par le monde. Feher, lui, préfère un bundiste mort à un sioniste en vie. Il s’esclaffe : « Moi, me faire traiter d’antisémite, ça m’amuse ».

La qualification d’antisémitisme est une boutade, dont on peut se moquer à la manière d’un Mélenchon. Si l’accusation avait été portée par les concerné·e·s et sur un mal « réel » – le sexisme, par exemple –, ces hommes de gauche se seraient battu la coulpe en expiation de leurs biais patriarcaux. Mais l’antisémitisme n’existe pas : Feher le dira presque en toutes lettres à la fin de son intervention. C’est peut-être parce que, pour lui, les juifs eux-mêmes n’existent pas. Si Finkielkraut a parlé du « Juif imaginaire », Michel Feher, lui imagine les juifs, les modèle à son image et à sa ressemblance. « Être le juif détesté par les antisémites », voilà le programme. Pas juif pour soi, pas juif en soi, mais juif pour et dans le regard de l’antisémite. On doit y être bien à l’étroit.

On aimerait demander à Feher si devenir « le juif que détestent les antisémites » ne lui donne pas un point commun cocasse avec Herzl et consorts lorsqu’ils rêvaient d’un juif émancipé des humiliations de l’exil. Mais avec le sionisme, il ne veut se reconnaître aucune parenté. “Israël est, le pays le moins juif du monde puisqu’il est fondé sur le dés-enjuivement des juifs”6. Être juif, dans la définition univoque et anhistorique de notre auteur, c’est être en exil. Cela ne se résume et ne se réduit qu’à cela. Et voilà Hillel et Rabbi Akiva, le Ramban et le Ari, les disciples des Tossafot et ceux du Gaon de Vilna ; bref, tous ces juifs qui ont vécu ou cherché à s’établir sur la terre de leurs ancêtres, les voilà, ces traîtres à l’Être juif, démasqués par Feher.

Qui, pour rappeler au philosophe que la diaspora est une condition de vie accidentelle de l’existence juive, une blessure infligée par un colonialisme d’avant la lettre, pour employer un langage auquel on le sait sensible7[2] ? La diaspora n’est ni une ontologie ni un telos, pas plus qu’elle n’est la négation de l’essence juive, comme l’affirment certaines voix sionistes. Elle est un produit de l’histoire. C’est Albert Memmi qui, peut-être mieux que quiconque, a su rappeler qu’il n’y a pas à s’enorgueillir d’une faiblesse politique subie.

« Ce progrès obtenu par et dans l’oppression ne vaut rien. Progrès de vaincus, progrès suspect. Le refus du sang versé est aussi la peur du sang : valeur refuge. C’est un progrès à refaire dans la liberté cette fois. Humanisme, oui, mais humanisme d’après la libération, et non cet humanisme truqué, à sens unique, qui me fait considérer tous les hommes comme saints, dans une humanité où je n’ai toujours pas ma place. »8

Affirmer qu’au prétexte que les juifs ont été historiquement en diaspora pendant de nombreux siècles, ils seraient condamnés à ne connaître aucune autre forme d’existence, c’est ne voir en eux que des reliques d’un passé romantisé, c’est les vouloir privés d’agentivité, dépossédés de la marche de leur destin.

Le sionisme est-il vraiment le plus grand danger pour les juifs ? Il est en tout cas le plus grand sujet d’intérêt de Michel Feher. Le lecteur espérait sans doute découvrir dans un ouvrage intitulé Redevenir juif une feuille de route d’une identité juive de diaspora. Il sera surpris d’y trouver une analyse – intéressante à défaut d’être novatrice – des biais racistes des fondateurs de l’État hébreu. Quant à l’autre partie du livre, elle s’attache à analyser – de manière tout aussi intéressante – la large présence d’un antisémitisme patenté dans la galaxie MAGA. On ne peut que rejoindre l’auteur dans son souci de remarquer que le soutien à Israël n’est pas un gage de probité sur la question de l’antisémitisme. Mais force est de constater que, pour un ouvrage diasporiste, Israël est étrangement omniprésent, et l’identité juive remarquablement dépourvue de contenu. Là n’est pas l’unique paradoxe. Dans son intervention sur France Culture, lorsqu’on lui demande s’il ne faudrait pas tout de même reconnaître un lien de corrélation entre antisémitisme et antisionisme au vu des attaques contre les juifs de diaspora perpétrées au nom des horreurs commises à Gaza, Feher s’exclame : « Oui, mais à qui la faute !? À partir du moment où les gouvernements occidentaux et le gouvernement israélien estiment que vous [les Juifs] avez une allégeance à Israël […] encore une fois à qui la faute ? »9.

Pas aux antisémites, apparemment. Ici, Feher semble reconnaître à Israël le droit de définir pour les juifs de diaspora un rôle de représentant, les revêtant d’un uniforme qui a tout d’une cible. Si Israël se réclame des juifs de par le monde, le fait est acté. Voilà une concession au sionisme qui a de quoi surprendre.

Distinguer les juifs des sionistes. Voilà l’obsession pensée comme salvatrice qui a conduit à émailler d’affirmations pour le moins hasardeuses la soirée à Montreuil à laquelle j’ai assistée. En effet, nos protagonistes citent Delphine Horvilleur, Raphaël Enthoven, Alain Finkielkraut et Eva Illouz d’un seul souffle, comme si un contributeur de Franc-Tireur et une intellectuelle condamnant avec force Netanyahou, Ben Gvir et Smotrich parlaient d’une même voix. L’heure n’est pas à la nuance, comme Feher l’avait rappelé sur les ondes de France Culture. Pourtant un distinguo est bien reconnu dans cette liste : Au moins Enthoven et Finkielkraut sont, comme le rappelle le présentateur de la rencontre entre Catherine Hass et Michel Feher, « administrativement franco-français »10. Cette précision vient dédouaner ces deux hommes du péché qu’on impute à Eva Illouz : « Elle est israélienne, elle a grandi là-bas, c’est important de le dire, c’est un ethos »11, signale Catherine Hass. On passera sur la question de ce qui définit, d’après Hass, cet ethos, essentialisant ainsi des millions d’Israéliens, et on se contentera de rappeler que la sociologue est née et a passé une partie de son enfance au Maroc, avant de s’installer avec sa famille à Sarcelles.

Delphine Horvilleur ? Hass juge qu’elle « parle comme un curé »12. Si Horvilleur a dénoncé les exactions commises contre les Palestiniens, subissant par-là les foudres de bien des côtés, son refus de condamner le projet sioniste la place inexorablement dans le camp de l’ennemi : « Si elle trouve qu’Israël c’est merveilleux, qu’elle aille y vivre. »13 Cette injonction paraît difficilement transposable à tout autre groupe que les juifs, puisqu’on imagine mal une intellectuelle de gauche proclamer : « Si elle aime tant l’Algérie, qu’elle aille y vivre ».

Revenons au cœur de l’argument présenté. Tout le propos de Redevenir juif tient dans le postulat qu’existe ce que Feher nomme « un pacte de blanchité » : l’establishment offrirait aux juifs protection et reconnaissance, en échange de la constitution d’un front commun contre d’autres minorités, lutte dans laquelle Israël serait aux avant-postes. Mais, clame Feher, il faut que cela cesse. Les juifs doivent refuser publiquement ce pacte scélérat. Il enjoint aux Juifs de diaspora de « sortir du bois » et d’affirmer haut et fort leur détachement d’avec le sionisme. Feher est fatigué de ces ventres mous qui disent vouloir la paix, mais n’appellent pas au démantèlement de l’État hébreu.

Je ne peux m’empêcher de me demander si les juifs qui auraient, comme le voudrait notre philosophe, badigeonné de « Not in My Name » les frontons de leurs portes, expiant des crimes qu’ils n’ont pas commis, si ces juifs-là auraient eu la vie sauve devant le déferlement de haine meurtrière qui s’abat sur eux de Toulouse à Sydney en passant par Londres. L’affaire Nadav Lapid l’a cruellement démontré, l’antisémitisme se fiche bien des déclarations comme de la pureté des cœurs.

En vérité, le seul pacte de blanchité, c’est celui que Feher nous propose. C’est notre patte blanche qu’il faut montrer à ses « camarades » des nations ; nos mains qu’il faut laver du sang de notre crime originel. « Le plus grand danger pour moi, en tant que juif, c’est le sionisme, pas l’antisémitisme. Nous ne sommes pas la minorité la plus attaquée en France, il ne faut pas exagérer. » me répond-il quand je lui demande, lors de cette rencontre du 3 juin, si les Juifs qui appliqueraient son programme se verraient épargnés par le déferlement antisémite qu’on observe depuis le 7 octobre14. Feher a raison sur un point : l’antisémitisme ne représente pas pour lui un grand danger : lui n’aura probablement jamais à en subir les conséquences. Les synagogues peuvent bien être caillassées, les Juifs visibles poignardés, les écoliers juifs assassinés : tout cela n’est que peines de chair. Le sionisme entache sa posture de damné de la terre : c’est son âme qui est en jeu.

  1. https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/l-invite-e-des-matins/le-sionisme-de-gauche-est-il-mort-a-gaza-7355309 ↩︎
  2. Michel Feher,Redevenir juif. La fin d’un pacte de blanchiment réciproque, mai 2026. ↩︎
  3. “La DJ Barbara Butch visée par un appel au boycott”, In Le Monde, 21/05/2026. ↩︎
  4. Feher, M. (2026). Redevenir juif. La fin d’un pacte de blanchiment réciproque. La Découverte, p. 189. ↩︎
  5. Idem, p.192. ↩︎
  6. https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/l-invite-e-des-matins/le-sionisme-de-gauche-est-il-mort-a-gaza-7355309 ↩︎
  7. C’est d’ailleurs à l’Empire romain, celui-là même qui écrasera les révoltes de Judée et mettra pour longtemps fin à la souveraineté juive sur sa terre d’origine, qu’on doit le concept même de « colonie ». ↩︎
  8. Albert Memmi, La libération du Juif. ↩︎
  9. https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/l-invite-e-des-matins/le-sionisme-de-gauche-est-il-mort-a-gaza-7355309 ↩︎
  10. Discussion organisée, à Montreuil au Café Librairie de la Parole Errante, par Michèle Firk, sous le titre “Redevenir juif par temps de Génocide ?” ↩︎
  11. ibid ↩︎
  12. ibid ↩︎
  13. ibid ↩︎
  14. Selon les données du renseignement territorial, entre septembre et octobre 2023, le nombre d’actes antisémites recensés est passé de 43 à 563, soit une hausse de 1 209 %. Depuis le 7 octobre 2023, la majorité des actes antisémites recensés en France visent directement les personnes plutôt que les biens. En 2023, 57,8 % des actes antisémites étaient des atteintes aux personnes, une proportion qui a dépassé 65 % en 2024 et 67 % en 2025. Voir le Rapport sur les chiffres de l’antisémitisme. ↩︎
Photo de Sophie Goldblum

Sophie Goldblum

Sophie Goldblum est talmudiste et rédactrice en chef de la revue Daï.