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K. Les Juifs, l’Europe, le XXIe siècle
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Les communautés juives européennes à l’épreuve

Rencontre avec Michel Montreuil et Taly Mair au 6e Sommet des Dirigeants Juifs Européens d'Athènes

En mars 2026, le Conseil Européen des Communautés Juives (ECJC) tenait son sommet annuel à Athènes, réunissant quelque 250 dirigeants juifs venus de 30 pays. Dans les couloirs de la conférence – entre des sessions consacrées au leadership, à la gouvernance communautaire et à l'évolution démographique de la judaïcité européenne – Elie Petit s'est entretenu avec Michel Montreuil, consultant auprès du JDC (American Jewish Joint Distribution Committee), et Taly Mair, directrice de l'ECJC : occasion de leur demander une analyse approfondie de la situation des communautés juives à travers l'Europe aujourd'hui.

Message enregistré d'Ursula von der Leyen adressé aux participants du sommet – Spicy communications for ECJC

Elie Petit  : Pour ceux qui ne le connaissent pas : quel est le rôle de l’ECJC ? Cherchez-vous à réunir tous les types de communautés juives autour de la table ?

Taly Mair : Ce que j’aime dans l’ECJC, c’est que c’est une organisation sociale, et non politique. Nous nous définissons comme « Par les communautés, pour les communautés ». Quiconque se sent lié à ses racines juives – de quelque manière que ce soit, qu’il soit libéral, réformé, orthodoxe, ou autre – y est le bienvenu. Si vous êtes une entité légale et démocratique, nous sommes là pour vous soutenir dans le renforcement de la vie juive dans votre ville ou votre pays, en Europe. Et c’est précisément l’objet de ce sommet : débattre, négocier, voire se battre – mais parvenir à un consensus. Les défis qui viennent de l’extérieur de nos communautés sont si nombreux. Nous n’avons pas besoin d’y en ajouter en interne, ou du moins nous devons trouver un moyen de les surmonter.

C’est une organisation démocratique. Des communautés dont personne n’avait entendu parler ont présenté leur candidature à notre Conseil d’administration : de Novi Sad en Serbie à Cologne en Allemagne, de Brighton au Royaume-Uni à Cracovie en Pologne. C’est véritablement une organisation paneuropéenne. Des communautés de trente pays européens y sont représentées, auxquelles s’ajoutent huit pays hors d’Europe : États-Unis, Amérique latine, Afrique du Sud et Israël.

E.P. : Comment décririez-vous le contexte de ce sommet ? J’ai remarqué quelque chose : au premier étage, dans le lobby de l’hôtel dans lequel a lieu le sommet, les affiches d’accueil indiquent « European Leaders », et en bas, après le passage des multiples filtres de sécurités et de contrôle des badges, elles indiquent « European Jewish Leaders ».

T.M. : L’option de facilité aurait été d’annuler. La situation est compliquée, entre la guerre, les préoccupations sécuritaires, l’incertitude. Nous en avons sérieusement débattu. Mais nous avons parlé avec le responsable de la sécurité ici à Athènes, avec la police grecque, et nous avons décidé d’aller de l’avant.

Parce qu’à un moment donné, on se pose une question très simple : si nous, en tant qu’organisation qui soutient les communautés, annulons notre événement phare, quel message cela envoie-t-il ? Que lorsque les choses se compliquent, nous reculons ? Non. Ce n’est pas ce que nous sommes.

Et ce que vous avez remarqué avec les affiches reflète exactement cette réalité. Le mot « Jewish » dans « European Jewish Leaders » a été retiré pour des raisons de sécurité. Alors oui, nous avons été prudents. Nous avons suivi toutes les recommandations. Mais nous avons quand même été présents.

Nous avons créé un espace pour se retrouver, échanger, construire. Et lorsqu’une quarantaine de participants israéliens n’ont pas pu se joindre à nous, nous nous sommes adaptés. Nous avons mis en place une diffusion en direct à la dernière minute pour qu’ils puissent tout de même partie de ce rassemblement. C’est la réalité du leadership aujourd’hui. On n’attend pas que les conditions soient parfaites. On s’adapte, et on continue.

« À l’ECJC, nous sommes très clairs : nous sommes adogmatiques et apolitiques. Nous sommes une plateforme de mise en relation qui soutient le développement de la vie juive dans les villes européennes. » Taly Mair

E.P. : À vous écouter, les communautés juives semblent faire face à bon nombre des mêmes problèmes que les sociétés dans lesquelles elles s’inscrivent : l’inclusion des femmes, les tensions intergénérationnelles… Mais elles font aussi face à des défis qui leur sont propres. J’ai entendu parler ici des difficultés liés à l’existence séparée des communautés orthodoxes, ou alors de l’émergence nouvelle d’israéliens, nombreux, s’installant en Europe.

Michel Montreuil : Ce sont là deux très bons exemples de défis adaptatifs auxquels les communautés juives sont confrontées aujourd’hui. Ce sont des réalités qui n’existaient pas nécessairement il y a trente ans : l’émergence de formes non orthodoxes du judaïsme qui gagnent du terrain en Europe, et ce que nous appelons les « Jews in motion » : de larges communautés israéliennes qui migrent vers l’Europe occidentale. Les vieilles recettes ne fonctionnent tout simplement plus. Nous avons besoin de nouvelles façons d’aborder ces réalités.

E.P. : Quelle est la sociologie des participants dans cette rencontrer, ici à Athènes ? S’agit-il d’un type particulier de communauté ? Plutôt progressiste, plutôt libérale ?

T.M. : Dès le départ, même avant la guerre, nous avons affirmé notre volonté de rassembler des personnes qui font réellement un travail de terrain. Pas nécessairement des présidents ou des gens titrés, mais des dirigeants dans la pratique – des gens qui s’investissent et sont engagés dans leurs communautés.

Le panel offre alors une grande diversité de profils. Il y a de petites communautés – comme dans les Balkans, en Serbie, en Bosnie, ou même à Athènes – où les ressources sont limitées et où les gens cumulent souvent plusieurs fonctions. Et puis il y a des communautés bien plus grandes, plus structurées, en France, au Royaume-Uni, en Allemagne. Des réalités très différentes.

Mais ce qui est frappant, c’est que malgré ces différences, nous faisons face à bon nombre des mêmes défis, en particulier depuis le 7 octobre. Les questions de sécurité, d’antisémitisme, d’identité, d’appartenance – surtout chez les plus jeunes –, de rapport à Israël, de la place de la vie juive en Europe aujourd’hui sont omniprésentes.

Taly Mair et Michel Montreuil – ECJC

E.P. : Y a-t-il une crise du leadership dans la communauté juive, ou les organisations juives ont-elles simplement une conscience plus aiguë de ce besoin ? Ou encore : ont-elles objectivement besoin de davantage de leadership que les autres ?

M.M. : Les organisations juives font face à deux types de crises bien distincts.

Il y a d’abord les crises aiguës. Depuis une vingtaine d’années en Europe, l’irruption des conflits au Moyen-Orient impliquant Israël se répercute sur le climat sociétal des pays où vivent les communautés juives, avec des implications dont la gravité varie selon les contextes. En France, cela est allé jusqu’au terrorisme, à la violence et au meurtre. Dans d’autres pays, cela se manifeste « seulement » par une mise à l’écart de l’identité juive, ou par une suspicion de double allégeance exprimée de plus en plus librement et ouvertement – ce qui revient, dans les faits, à mettre en cause la loyauté des citoyens juifs européens envers leur propre pays.

Et puis il y a un glissement plus profond, continu, de basse intensité, qui remonte aux années 1970 et 1980 : le déclin démographique de la judaïcité européenne. Il résulte, à mon sens, de trois facteurs combinés.

Le premier est le vieillissement démographique. Les Juifs ont en moyenne un niveau d’études légèrement supérieur à celui des sociétés dans lesquelles ils vivent, et il existe une corrélation positive entre le niveau d’éducation et l’âge auquel on devient parent. Les enfants arrivent donc plus tard, et en nombre comparativement plus faible, dans des sociétés européennes qui en ont déjà peu.

Le deuxième facteur est l’émigration massive en provenance de l’ancien bloc soviétique et d’Europe de l’Est – largement vers Israël, mais aussi vers l’Amérique du Nord – qui a commencé avec la chute du mur de Berlin et a conduit à la quasi-disparition du judaïsme dans l’ex-URSS. La France demeure aujourd’hui le principal réservoir de population juive en Europe occidentale, mais elle n’est pas à l’abri du départ des Juifs qui y vivent.

Le troisième facteur, qui s’est intensifié au cours des quinze dernières années et est particulièrement visible en France, est l’émigration des populations les plus jeunes, qui partent souvent sans leurs parents, trop âgés ou peu enclins à les suivre. Ce phénomène crée des effets en cascade : de plus en plus de personnes âgées se retrouvent isolées, leurs enfants et petits-enfants vivant à l’étranger, ce qui pèse de façon croissante sur les services sociaux communautaires.

« Je trouve que nous manquons parfois du courage nécessaire pour oser confronter la communauté juive à la complexité de ce que nous vivons. » Michel Montreuil

T.M. : Je souscris à une grande partie de ce que Michel a décrit, en particulier l’idée que nous faisons face à la fois à des pressions immédiates et à des évolutions de plus long terme. Mais je ne parlerais pas de crise du leadership. Bien au contraire, nous avons des professionnels extraordinaires – souvent bien trop peu rémunérés – et des dirigeants bénévoles engagés qui se soucient profondément de leurs communautés.

Ce que nous observons, en revanche, c’est un leadership qui se sent souvent isolé. Des dirigeants aux prises avec des réalités complexes – sécurité, identité, évolution démographique – mais trop souvent enfermés dans leur contexte local, sans connexion suffisante avec d’autres qui font face à des défis similaires. C’est là que se situe le manque. Non pas dans les personnes, mais dans le lien qui les unit.

Car lorsqu’on réunit des dirigeants, quelque chose se produit. Ils réalisent qu’ils ne sont pas seuls, ils se livrent plus librement, et ils apprennent les uns des autres. À l’ECJC, nous sommes très clairs : nous sommes adogmatiques et apolitiques. Nous sommes une plateforme de mise en relation.

Et aujourd’hui, en particulier depuis le 7 octobre, alors que l’Europe juive traverse une grave crise, l’importance d’être unis et soutenus n’est pas une question théorique, mais une nécessité vitale. Le leadership ne peut pas fonctionner dans l’isolement.

E.P. : On observe deux tendances dans les programmes de formation proposés dans le monde juif : d’un côté, le leadership ; de l’autre, la transmission. Ces deux orientations ne sont pas forcément antagonistes, puisque le dirigeant est aussi quelqu’un qui a accepté de recevoir quelque chose, et celui à qui l’on transmet est aussi quelqu’un qui accepte d’en porter la responsabilité. Mais je les vois quelque peu en tension : le leadership servirait surtout à s’engager vers l’extérieur, vers le monde non juif, à faire de la politique, alors que la transmission serait plutôt tournée vers l’intérieur, voire même en résistance à l’extérieur, au monde non juif. Reconnaissez-vous ce diptyque – leadership et transmission, intérieur et extérieur, engagement et résistance – dans la façon dont les communautés juives pensent la formation de leurs membres ?

M.M. : C’est une proposition intéressante, mais je la lirais un peu différemment.

Là où le leadership juif s’est principalement exercé, c’est dans sa fonction représentative classique vis-à-vis des autorités nationales, régionales ou locales du pays dans lequel il se trouve – le plaidoyer, la protection, la sécurité. On pourrait appeler cela une vision défensive de la représentation. Pas exclusivement défensive : il y a aussi, parfois, une dimension de promotion, en mettant en valeur la contribution de la vie juive à la société, ce qui est en soi une manière de défendre les intérêts communautaires.

En revanche, il y a un endroit où le leadership juif a, à mon sens, trop longtemps fait défaut, et où d’importantes marges de progrès demeurent donc. C’est ce que j’appelle le leadership adaptatif, c’est-à-dire la capacité à lire et à décoder la complexité des défis auxquels les communautés font face aujourd’hui.

L’enjeu de ce genre de leadership n’est pas tant d’apporter des solutions, ni d’incarner soi-même un collectif : il s’agit de susciter des conversations et des débats, ancrés dans des réalités factuellement établies, pour confronter le corps social aux dilemmes qu’il devra affronter. Il peut soit les absorber, au sens où Saint-Exupéry l’employait, comme l’arbre qui absorbe un nœud en grandissant, soit les résoudre et prendre une décision. Et je trouve que nous manquons parfois du courage nécessaire pour oser confronter la communauté juive à la complexité de ce que nous vivons.

Un atelier durant le sommet à Athènes – ECJC

T.M. : Je perçois la distinction, mais dans la pratique, tout cela est bien plus imbriqué. Leadership et transmission ne sont pas deux voies séparées – elles se nourrissent mutuellement. On ne peut pas diriger sans être enraciné, et on ne peut pas transmettre sans préparer les gens à prendre leurs responsabilités. Par ailleurs, nous ne formons pas vraiment les gens à devenir des dirigeants bénévoles. Ils entrent dans ces rôles avec engagement, mais sans soutien structuré. C’est quelque chose que nous souhaitons corriger.

À l’ECJC, nous travaillons notamment au développement de programmes autour du leadership bénévole et laïc, où des organisations membres expérimentées, comme Jewish Care, peuvent partager leurs savoirs avec de plus petites communautés. Nous appelons cela l’apprentissage par les pairs : des dirigeants qui transmettent leurs connaissances à d’autres dirigeants. Car au fond, les communautés ont besoin des deux : une identité forte et la capacité à s’engager avec le monde extérieur. Et créer l’espace pour cet échange fait déjà partie de la solution.

E.P. : D’après vous, qu’est-ce qui pourrait aujourd’hui aider les Juifs européens ?

M.M. : À mon avis, cela soulève une question fondamentale : celle des relations entre la judaïcité européenne et les deux grandes judaïcités mondiales d’aujourd’hui : la judaïcité nord-américaine et la judaïcité israélienne. Aujourd’hui, ces dernières représentent ensemble 90 % de la judaïcité mondiale, alors qu’il y a un siècle et demi, c’était l’Europe qui en concentrait 90 %. Une inversion géographique vertigineuse.

La question devient alors : ces deux judaïcités ont-elles le désir d’aider la communauté juive européenne, de façon désintéressée, sans agenda particulier pour la judaïcité européenne, dans le respect de son identité propre, de son ADN, de son histoire et de sa tradition ? En ont-elles par ailleurs la capacité ?

Et du côté européen : la judaïcité européenne est-elle prête à faire sa part ? Est-elle capable de demander de l’aide ?

Pendant longtemps, elle s’est révélée incapable de le faire, repliée dans un splendide isolement, convaincue qu’elle n’avait besoin ni des Israéliens ni des Américains. Mais cela change. Ces deux dernières décennies marquent, à mon sens, un véritable point d’inflexion : une ouverture croissante et assumée des Juifs européens à dire oui, nous sommes preneurs d’inspiration, d’échanges, de compétences, de perspectives globales, de bonnes pratiques et d’innovations qui se développent sur d’autres continents. Et l’Amérique latine ne doit pas être oubliée dans ce tableau. Nous sommes moins certains de notre propre supériorité, et je crois que c’est une bonne chose.

J’ai l’impression que les judaïcités européennes se trouvent aujourd’hui dans une posture bien plus ouverte et déterminée, qu’elles s’inspirent plus de ce qui se fait ailleurs sans le copier servilement. La preuve en est l’explosion d’initiatives de terrain que nous avons observée au cours des deux années et demie écoulées en Europe occidentale.

T.M. : Je rejoins Michel et j’ajouterais quelque chose de très concret à cela. Ce qui aide aujourd’hui, ce ne sont pas seulement les idées, mais l’accès à une expertise réelle et à des programmes qui peuvent être adaptés localement.

À l’ECJC, notre rôle est de connecter ces ressources et de les rendre accessibles, d’encourager l’apprentissage par les pairs : des communautés qui apprennent les unes des autres, plutôt que chacune essayant de réinventer la roue.

En même temps, soyons honnêtes : ce travail demande du soutien. Nous avons besoin de soutien. Nous sommes une organisation à but non lucratif. À l’ECJC, nous sommes une très petite équipe de professionnels travaillant à temps plein, souvent sans relâche, parce que nous croyons en cette mission. Mais pour construire une structure solide, créer des programmes, connecter les communautés et apporter de la valeur, nous avons aussi besoin du soutien de partenaires et de donateurs qui comprennent l’importance d’investir dans la vie juive européenne.

« Aujourd’hui, entrer dans un espace communautaire ressemble souvent à passer par un sas de sécurité : contrôle d’identité, caméras, accès filtré. Cela a un effet réel sur la capacité des gens à fréquenter ces lieux. Comment protéger sans se fermer à ceux qui pourraient vouloir venir ? » Michel Montreuil

E.P. : Quels sont quelques cas dans lesquels les communautés juives ont besoin de formation ?

M.M. : Le premier, c’est la santé mentale — la gestion des traumatismes, les violences domestiques, les addictions. Des sujets qui jusqu’ici relevaient soit strictement de la sphère privée, soit du déni pur et simple : « ça n’arrive pas chez les Juifs ». Pourtant, tous les indicateurs montrent un taux de prévalence identique à celui de la population générale. Il y a aujourd’hui une reconnaissance croissante de cette réalité ; par exemple,  le Grand Rabbin de France est particulièrement en pointe sur le sujet. Et c’est un véritable défi adaptatif : la santé psychologique relève-t-elle de la sphère privée, ou la communauté peut-elle aussi se l’approprier, offrir un espace de soutien, des ressources, un cadre contenant ?

Le deuxième, c’est la sécurité des sites juifs. Dans un contexte d’antisémitisme qui peut devenir violent – attaques contre des biens, parfois contre des personnes – à quel moment la protection devient-elle enfermement ? Aujourd’hui, entrer dans un espace communautaire ressemble souvent d’abord à passer par un sas de sécurité : contrôle d’identité, caméras, accès filtré. Cela a un effet réel sur la capacité des gens à fréquenter ces lieux. Comment protéger sans se fermer à ceux qui pourraient vouloir y entrer ?

Le troisième, c’est la question des mariages mixtes et de la définition de l’appartenance. Comment faire évoluer les critères d’inclusion – pour accueillir les conjoints non juifs, les candidats à la conversion – sans trop les diluer ? La question scolaire illustre bien le dilemme : de nombreuses petites communautés en Europe n’ont plus la masse critique d’enfants pour maintenir une école juive viable. Elles se voient donc contraintes d’ouvrir leurs portes à des enfants qui ne sont pas halakhiquement juifs – dont le père est juif mais pas la mère, par exemple – simplement pour équilibrer les comptes. Ce qui les place parfois en tension directe avec leur propre rabbin orthodoxe, pris entre la survie de l’institution et le risque, à ses yeux, de diluer l’identité communautaire.

E.P. : Ce sont là des sujets que les dirigeants juifs européens réunis ici à Athènes ont beaucoup débattus.

T.M. : En effet. Ces thèmes étaient bien sûr présents dans les sessions formelles. Mais plus encore, ils revenaient sans cesse dans les conversations informelles. On entendait les mêmes questions se répéter d’une table à l’autre, parfois formulées différemment, mais au fond les mêmes préoccupations. Et c’est précisément l’une des choses les plus importantes que ces rassemblements créent. Les gens réalisent que les phénomènes qu’ils rencontrent n’ont pas seulement cours dans leur communauté. Que l’on vienne d’une grande communauté comme la France ou d’une bien plus petite, le contexte peut différer, mais beaucoup de défis sont partagés. Et cette prise de conscience change quelque chose. Elle ouvre la porte à des conversations plus honnêtes, à l’échange d’idées, et parfois simplement au sentiment d’être soutenu. C’est là que réside la vraie valeur du sommet.

M.M. : Ces sujets sont souvent ceux dont on parle dans les endroits qui comptent le plus : les pauses, les repas. Et c’est en effet une vertu reconnue de ce type de sommet que de créer ces moments d’échange informels, qui permettent aux participants, au-delà du programme officiel, de partager leurs défis locaux et de réaliser, le plus souvent, qu’ils sont largement partagés à travers l’Europe. Il y a bien sûr des variations selon la taille des communautés : les enjeux ne sont pas les mêmes entre la région parisienne et une communauté de quelques dizaines de membres ailleurs en Europe. Mais ces rassemblements permettent de briser l’isolement que ressentent de nombreux dirigeants, de trouver des idées, de l’inspiration, et parfois simplement l’énergie qui vient du fait de se savoir moins seul. Et dans le meilleur des cas, de se dire : nous allons mettre en commun nos idées, parfois même nos ressources, pour aller plus loin ensemble.

Un moment de détente – ECJC

E.P. : Vous avez une expérience des communautés juives hors d’Europe. Je voudrais donc vous demander un regard extérieur : vous semble-t-il y avoir quelque chose de cohérent, d’unitaire dans les communautés juives européennes, au-delà de leur appartenance géographique commune ? Un trait distinctif, une identité partagée qui les définit ?

M.M. : Il y a d’abord le sens profond de l’histoire, et de l’enracinement sur ce continent, qui sont des choses que les deux autres grandes judaïcités ne partagent pas de la même façon. La judaïcité israélienne vit dans une tension entre un ancrage biblique millénaire et une étaticité extrêmement récente – non pas une dissonance, mais une sorte de tiraillement entre ces deux temporalités. La judaïcité nord-américaine a tout au plus trois siècles d’histoire sur son sol. La judaïcité européenne en a plus de vingt, et elle ne fait pas que l’invoquer : elle en est la dépositaire, culturellement, philosophiquement, traditionnellement. Les judaïcités ashkénaze et séfarade sont des judaïcités européennes dans leur essence même : Ashkenaz désigne l’Allemagne, Sefarad désigne l’Espagne. L’étymologie dit tout.

Et puis il y a l’autre bout de l’arc historique : la judaïcité européenne est aussi celle qui a perdu les deux tiers de sa masse démographique dans la Shoah. Et qui, sortant de la guerre, a dû se reconstruire à partir de populations décimées et d’un traumatisme collectif d’une profondeur que les deux autres judaïcités ne connaissent pas de l’intérieur, ou du moins pas de façon aussi directe. La judaïcité nord-américaine est peut-être habitée, pour sa part, par une forme de culpabilité de ne pas être intervenue suffisamment pendant la guerre. La judaïcité israélienne était alors tout entière mobilisée dans la construction d’un État. La France fait figure d’exception, avec l’arrivée massive de Juifs d’Afrique du Nord qui a profondément reconfiguré la communauté. L’Angleterre aussi, pour des raisons évidentes : l’occupation nazie n’y a pas eu lieu. Mais pour le reste de l’Europe, la reconstruction s’est opérée dans des conditions extraordinairement difficiles.

« Les communautés européennes sont résilientes, mais elles ont aussi besoin de soutien, de connexion, de partenariat. Tout comme nous nous sentons concernés par ce qui arrive aux autres, nous attendons aussi qu’ils se tiennent à nos côtés, maintenant. » Taly Mair

T.M. : J’ajouterais quelque chose de légèrement différent. Oui, il y a une histoire, une culture et une mémoire européennes communes. Mais au-delà, ce que je ressens de plus en plus fortement, c’est quelque chose de plus simple : nous sommes un seul peuple. Les contextes sont différents – l’Europe, Israël, l’Amérique du Nord – mais le lien est réel. Et aujourd’hui, ce n’est pas théorique. Nous voyons à quel point nous sommes interconnectés. Israël est présent en Europe de façon très tangible, à travers les personnes, les familles, les mouvements entre communautés. Et cela change la façon dont nous nous rapportons les uns aux autres. Alors pour moi, la question est moins de savoir ce qui rend la judaïcité européenne distincte, que de comprendre notre responsabilité partagée. Comme on dit : Kol Yisrael arevim ze baze. Si quelque chose arrive dans une partie du monde juif, cela nous concerne tous. Et cela vaut dans les deux sens. Les communautés européennes sont résilientes, mais elles ont aussi besoin de soutien, de connexion, de partenariat. Tout comme nous nous sentons concernés par ce qui arrive aux autres, nous attendons aussi qu’ils se tiennent à nos côtés, maintenant. Car au fond, ce qui nous définit, ce n’est pas seulement l’endroit où nous vivons, mais le fait de ne pas affronter ces réalités seuls.

E.P. : C’est peut-être ce qui fait la singularité européenne, cette fragmentation en petites communautés, certaines au seuil de la disparition, et pourtant continuant d’exister ? Cette tension entre l’effacement et la persistance, entre la fragilité de la vie juive et sa vitalité ?

M.M. : Je ne suis pas certain que le seuil soit tenable dans la durée. Dans mon expérience, j’observe l’un ou l’autre de deux phénomènes. Soit la disparition : les jeunes partent étudier dans les grands centres urbains, et y restent pour des raisons professionnelles. Souvent aussi parce que ceux qui ont une forte identité juive savent que c’est là, dans les grands bassins de population, qu’ils ont le plus de chances de fonder une famille juive, et non en revenant dans leur petite communauté d’origine. Le shtetl, pour ainsi dire. Soit, à l’inverse, un renouveau inattendu : des communautés au bord du seuil qui se trouvent revigorées par des migrations insoupçonnées. Je pense au Portugal, où des milliers de jeunes Israéliens se sont installés ces dernières années. À l’Espagne, irriguée depuis la fin des années 1990 par une immigration argentine significative. À Belgrade, où plusieurs centaines d’Israéliens se sont établis – pour des raisons que je serais bien en peine d’expliquer objectivement. Aux Pays-Bas, et à Amsterdam en particulier, où une large part de la communauté juive est aujourd’hui constituée d’Israéliens. Avec toute la nuance nécessaire : la capacité et la volonté de ces nouveaux arrivants à se connecter à la communauté locale est un sujet en soi, un autre défi adaptatif. Mais ces migrations créent des résurgences démographiques là où l’on aurait pu supposer que la disparition était inévitable.

Message enregistré du Président de l’État d’Israël, adressé aux participants du sommet – ECJC

E.P. : Y a-t-il un fossé entre l’Europe de l’Ouest et l’Europe de l’Est ? Ou entre le Nord et le Sud ?

T.M. : Pas vraiment. Je crois que ces clivages – Est et Ouest, Nord et Sud – sont devenus beaucoup moins pertinents avec le temps. Certaines communautés d’Europe de l’Est, comme en Pologne ou en Hongrie, sont aujourd’hui très proches dans leur développement et leur vision des communautés occidentales. Il y a trente ans, il existait un écart socioéconomique marqué, mais ce n’est plus guère le cas aujourd’hui, sauf dans des endroits comme l’Ukraine ou la Russie, pour des raisons évidentes.

Pour moi, la vraie différence n’est pas géographique. Elle provient plutôt de la taille des commaunautés. Une grande communauté dispose de structures, de ressources, de professionnels. Une plus petite repose souvent sur une poignée de personnes très engagées, professionnelles et bénévoles, qui font tout. Cela crée des réalités et des besoins très différents.

Mais fait remarquable, même à travers ces différences, bon nombre des défis fondamentaux restent les mêmes. Et c’est pourquoi réunir ces communautés a en réalité tout son sens.

M.M. : Le clivage Est-Ouest, je crois qu’il a largement disparu, et une grande part du mérite en revient à l’Union européenne et à ses politiques massives d’aide au développement des infrastructures. La Pologne affiche aujourd’hui un niveau de vie qui la place dans le top vingt mondial, alors qu’il y a trente ans, c’était un pays tout juste en train d’émerger. Les entrants les plus récents, comme la Roumanie et la Bulgarie, sont en train de combler l’écart socioéconomique qui les séparait de l’Europe occidentale – c’est une affaire d’années, non de décennies.

Le clivage Nord-Sud me semble lui aussi de plus en plus dépassé, avec la mondialisation culturelle : des générations entières regardent les mêmes programmes, sont exposées aux mêmes médias, voyagent aux mêmes endroits, et pour ceux dont les carrières sont les plus internationalisées, traversent souvent les mêmes étapes professionnelles dans les mêmes lieux. Ils partagent donc, dans une certaine mesure, les mêmes expériences de vie.

Je suis d’accord avec Taly sur le fait que le clivage le plus important est aujourd’hui celui entre grandes et petites communautés.

« Il y a, dans les petites communautés, une anxiété bien réelle face au risque de disparition. Des communautés en dessous du seuil de viabilité, dont la masse critique ne permet plus d’assurer la continuité interne, et dont les générations plus jeunes migrent vers les grands bassins de population. » Michel Montreuil

E.P. : Parlez-nous des petites communautés.

T.M. : De ma propre expérience à Athènes, où j’ai dirigé une petite communauté pendant treize ans, je dirais que petit ne signifie pas nécessairement faible. La communauté juive d’Athènes n’est pas grande, mais elle est très vivante, unie et connectée. Il existe un fort sentiment d’appartenance, et les gens se sentent partie prenante de quelque chose de collectif. Mais ce n’est pas toujours le cas.

Dans d’autres endroits – comme Barcelone, par exemple – on peut avoir plusieurs petites communautés, parfois même plus petites qu’Athènes, divisées selon différentes lignes de fracture, ne collaborant pas nécessairement. Le défi n’est donc pas uniquement lié à la taille. C’est aussi la fragmentation. Et c’est précisément là que nous voyons notre rôle au sein du Conseil Européen des Communautés Juives — comme plateforme de connexion.

M.M. : Il y a, pour ces petites communautés, une anxiété bien réelle face au risque de disparition. Des communautés en dessous du seuil de viabilité, dont la masse critique ne permet plus d’assurer la continuité interne, et dont les générations plus jeunes migrent vers les grands bassins de population, comme nous en avons discuté.

Mais il y a un autre clivage, intracommunautaire, transversal, que l’on retrouve plus ou moins partout. Il concerne l’importance accordée à la dimension religieuse – la fidélité à la tradition, la centralité de la synagogue – par rapport à une identité davantage centrée sur la culture. Une véritable ligne de fracture.

Ce clivage se superpose parfois à un autre, peut-être plus artificiel : entre les Juifs qui misent sur l’ouverture à la société, même en temps de crise, qui croient aux coalitions et font confiance aux États européens pour assurer leur sécurité ; et ceux qui ont une vision plus lucide, ou plus pessimiste selon le point de vue, de l’incapacité des États à protéger concrètement leurs citoyens juifs dans la vie quotidienne, malgré leur bonne volonté. Ces derniers privilégient une identité plus tournée vers l’intérieur, plus soucieuse d’assurer sa propre sécurité, et moins orientée vers la recherche de coalitions avec d’autres acteurs.

Photo de Elie Petit

Elie Petit

Elie Petit est journaliste et rédacteur en chef adjoint de la Revue K. Il collabore avec de nombreux médias internationaux dont le Washington Post, NBC, la BBC...