Suède, élections 2026 : les lendemains juifs
Le 13 septembre dernier, les élections législatives suédoises ont livré l'un des résultats les plus serrés de l'histoire récente du pays. Pour gouverner, le centre gauche dépend du Parti de gauche, mis en cause dans une série d'affaires d'antisémitisme et de complaisance envers le terrorisme ; le centre droit, des Démocrates de Suède, un parti né dans les milieux néonazis. David Stavrou décrit le piège dans lequel se trouvent pris les 15 000 à 20 000 Juifs de Suède, et ce qu'il annonce pour les communautés juives d'une Europe aux systèmes politiques fragmentés.
La Suède vient d’offrir à l’Europe l’un des exemples les plus nets du piège politique auquel est confrontée une communauté juive sur un continent de plus en plus polarisé. Au lendemain des élections législatives de septembre, le pays n’a toujours pas de gouvernement, et les deux blocs politiques dépendent de partis profondément problématiques au regard de la minorité juive du pays.
D’un côté, un bloc de centre gauche qui ne peut gouverner sans le soutien d’un parti dont des responsables et des militants ont, à plusieurs reprises, diffusé des théories du complot antisémites, exprimé leur sympathie pour des organisations terroristes et, tout récemment, envoyé des lettres de solidarité à des prisonniers palestiniens condamnés pour terrorisme en Israël. Ce parti, l’ancien Parti communiste suédois, aujourd’hui appelé Parti de gauche, a un programme qui condamne officiellement l’antisémitisme, et il a écarté ces dernières années un certain nombre de membres à la suite de propos antisémites ou de manifestations de soutien au terrorisme.
Ses détracteurs affirment toutefois que sa direction, y compris sa présidente, Nooshi Dadgostar, ne prend pas la question au sérieux. Le Comité suédois contre l’antisémitisme (Svenska kommittén mot antisemitism, SKMA), politiquement indépendant, a récemment reproché à Dadgostar de ne pas s’être exprimée clairement sur l’antisémitisme après des révélations concernant des candidats qui avaient partagé des contenus relevant de l’accusation de meurtre rituel (selon laquelle les Juifs tueraient des enfants chrétiens pour utiliser leur sang dans des rites religieux), des théories du complot sur la domination juive, des propos négationnistes et des éloges du Hamas et du Hezbollah. Le Comité a écrit qu’écarter ces candidats ne suffisait pas et a estimé que la répétition des cas montrait que le parti avait du mal à identifier et à traiter l’antisémitisme dans ses rangs1.
De l’autre, un bloc de centre droit qui ne peut gouverner sans les Démocrates de Suède, un parti nationaliste issu, à la fin des années 1980, des milieux néonazis et suprémacistes blancs suédois. Le parti s’efforce depuis des années de se distancier de ses origines extrémistes et se présente aujourd’hui comme résolument opposé à l’antisémitisme et comme l’un des plus fermes soutiens d’Israël en Suède. Ces dernières années, pourtant, certaines de ses figures ont continué d’être mises en cause dans des scandales liés à l’antisémitisme, malgré la politique de tolérance zéro affichée par sa direction2.
Pour les quelque 15 000 à 20 000 Juifs de Suède, l’élection a produit une réalité politique inconfortable. Les partis situés aux deux extrémités de l’échiquier politique ne sont plus des mouvements protestataires marginaux. Tous deux sont devenus des pièces importantes de l’arithmétique parlementaire qui détermine qui peut gouverner la Suède, maintenant que le scrutin du 13 septembre a livré l’un des résultats les plus serrés de la vie politique suédoise moderne.
Une arithmétique sans majorité
Les sociaux-démocrates restent le premier parti du pays, avec 28,02 % des voix. Les Modérés, parti conservateur de centre droit, ont obtenu 19,85 % ; les Démocrates de Suède, 17,48 % ; le Parti de gauche, 8,40 % ; le Parti du centre, 7,03 % ; les Chrétiens-démocrates, 6,17 % ; les Verts, 6,12 % ; et les Libéraux, 5,34 %3.
Ensemble, les sociaux-démocrates, le Parti de gauche, les Verts et le Parti du centre détiennent 176 des 349 sièges du Parlement, contre 173 pour les Modérés, les Démocrates de Suède, les Chrétiens-démocrates et les Libéraux. Cette arithmétique n’a pourtant pas encore débouché sur un gouvernement. Le Parti du centre a rejeté tout gouvernement incluant le Parti de gauche ou les Démocrates de Suède, tandis que ces deux partis extrêmes ont abordé les négociations post-électorales en exigeant de faire partie de tout futur gouvernement, plutôt que de se contenter d’apporter un soutien parlementaire de l’extérieur, comme ils l’ont tous deux fait par le passé.

Le Premier ministre sortant, Ulf Kristersson, a démissionné une fois le résultat connu. Lui et ses ministres restent en fonction jusqu’à la formation d’un nouveau gouvernement. La cheffe des sociaux-démocrates, Magdalena Andersson, a ensuite été chargée de former un gouvernement, mais elle a mis fin à sa mission exploratoire le 28 septembre, après avoir conclu qu’elle ne pouvait pas trouver de configuration parlementaire viable. Le 2 octobre, le président du Riksdag, Andreas Norlén, a confié à Andersson une seconde mission. Le 13 octobre, constatant qu’elle ne pouvait réunir de majorité, elle a renoncé à poursuivre ses consultations ; Andreas Norlén l’a alors proposée au Riksdag comme Première ministre d’un gouvernement social-démocrate homogène, soumis au vote le 15 octobre [résultat à ajouter avant publication].
Une grande coalition à l’allemande entre sociaux-démocrates et Modérés restant très improbable en Suède, les deux camps se trouvent désormais face à une variante du même dilemme. Le Parti de gauche ou les Démocrates de Suède pourraient devoir participer activement au gouvernement, ou bien apporter leur soutien parlementaire en échange d’une influence politique importante. Pour les Juifs de Suède, aucune de ces deux possibilités n’est politiquement sans complications.
Le problème à gauche
Le Parti de gauche (Vänsterpartiet) est issu du mouvement communiste suédois. Né en 1917 d’une scission du Parti social-démocrate, il a entretenu pendant des décennies des liens idéologiques étroits avec le communisme soviétique, avant de se transformer progressivement en ce qu’il appelle aujourd’hui un « parti socialiste, féministe et antiraciste reposant sur une base écologique »4. Il n’a jamais détenu de portefeuille ministériel dans un gouvernement national suédois, mais il a souvent apporté son soutien parlementaire à des gouvernements sociaux-démocrates. Sa présidente actuelle a clairement indiqué que, cette fois, le parti n’entend pas fournir ses voix de l’extérieur. Si un gouvernement social-démocrate dépend du Parti de gauche, celui-ci veut une influence politique, y compris des postes ministériels.
Cette exigence aurait suscité la controverse même sans les événements de ces dernières années. Depuis le 7-Octobre, Israël, Gaza et le Moyen-Orient dans son ensemble occupent une place croissante dans la politique intérieure suédoise. Tous les grands partis ont pris position sur la guerre, mais rares sont ceux qui ont placé la Palestine aussi au cœur de leur identité politique que le Parti de gauche.

Pendant la campagne des élections européennes de 2024, la présidente du parti, Dadgostar, a explicitement qualifié le scrutin d’« élection pour la Palestine » et déclaré : « Nous n’en aurons pas fini tant que nous n’aurons pas libéré la Palestine »5. Le conflit est devenu l’un des thèmes les plus visibles de la campagne du parti. Nombre de ses responsables et militants ont également participé aux grandes manifestations propalestiniennes en Suède, dont certaines ont vu apparaître des slogans et des symboles que des organisations juives et des experts ont qualifiés d’antisémites ou de favorables à des organisations terroristes.
Plus préoccupant pour le parti, une succession de polémiques a laissé penser que le problème ne se cantonne pas aux manifestations qui se tiennent en dehors de ses structures officielles. En 2023, la télévision publique suédoise SVT a révélé que de l’argent de l’organisation d’aide internationale du Parti de gauche avait abouti à un projet lié au Front démocratique pour la libération de la Palestine (FDLP). La branche armée du FDLP a participé aux attaques du 7-Octobre6.
L’année suivante, Kristofer Lundberg, responsable local en vue du Parti de gauche, a été exclu après avoir ouvertement exprimé son soutien au Front populaire de libération de la Palestine (FPLP), organisation classée terroriste par l’Union européenne. Alors que Lundberg présidait la section du parti à Angered, un représentant du FPLP avait également participé à son assemblée annuelle. À Malmö, Orwa Kadoura, alors responsable local de premier plan du Parti de gauche, a quitté le parti à la suite d’une polémique sur des contenus antisémites publiés sur les réseaux sociaux. En 2025, la députée Lorena Delgado Varas a quitté le parti après avoir partagé une image inspirée d’une théorie du complot antisémite classique7.
Du scandale à la question politique
Puis est venue la campagne électorale de 2026. Un peu plus d’un mois avant le scrutin, des journalistes suédois ont révélé que plusieurs députés du Parti de gauche avaient participé à une campagne de solidarité avec des prisonniers palestiniens détenus par Israël. Dans le quotidien suédois Expressen, la journaliste Sofie Löwenmark a rapporté que la députée du Parti de gauche Ilona Szatmári Waldau avait écrit à Ahmad al-Moghrabi, haut responsable des Brigades des martyrs d’al-Aqsa, qui purge plusieurs peines de réclusion à perpétuité pour sa participation à des attentats meurtriers à Jérusalem. Dans sa lettre, Szatmári Waldau saluait le « courage et la persévérance » de ce dernier. Une fois l’affaire révélée, elle a déclaré qu’elle ignorait son passé et que les informations sur les prisonniers provenaient de l’Association de solidarité avec la Palestine de Suède.
À partir de quand une série de scandales individuels devient-elle la preuve d’une culture politique ?
À la suite de ces révélations dans la presse, le Parti de gauche a reconnu que ses vérifications avaient failli et a retiré la campagne. Dadgostar a qualifié les lettres d’erreur, tout en continuant à défendre les députés concernés. Mais le scandale ne s’est pas arrêté là. Dans la publication en ligne suédoise Kvartal, la journaliste Nathalie Rothschild a rapporté que le président du groupe parlementaire du Parti de gauche, Samuel Gonzalez Westling, avait envoyé une lettre de solidarité à Ibrahim Abu Mokh, condamné à la réclusion à perpétuité pour l’enlèvement et le meurtre, en 1984, d’un soldat israélien de 19 ans, Moshe Tamam. Elle a également rapporté que le parti avait organisé un séminaire avec la participation d’un ancien prisonnier palestinien, Hussam Shaheen, condamné à 27 ans de prison pour tentative de meurtre et complot en vue de commettre un meurtre.
« Voilà un parti qui aspire à entrer au gouvernement après l’élection, et huit de ses députés ont participé à une campagne de solidarité avec des prisonniers sans même penser qu’ils devraient au moins chercher leurs noms sur Google », a déclaré Rothschild au quotidien israélien Haaretz. « C’est au mieux de l’incompétence, au pire un risque pour la sécurité. »

Une autre journaliste d’investigation, Inas Hamdan, a ensuite publié une liste de 24 prisonniers qui auraient été liés à la campagne, dont plusieurs avaient été condamnés pour meurtre ou pour des infractions liées au terrorisme. Le Parti de gauche a contesté la portée de cette liste, affirmant que seule une poignée d’entre eux figurait réellement dans sa campagne. Pour Hamdan, journaliste suédoise d’origine palestinienne, l’affaire dépassait la politique partisane. « En Suède, nous avons vu d’énormes manifestations où il y avait des slogans de soutien au terrorisme ou des drapeaux représentant des organisations terroristes comme le Hamas, le Hezbollah et les Brigades des martyrs d’al-Aqsa », a-t-elle déclaré à Haaretz. « Les menaces contre la minorité juive de Suède sont une menace pour la démocratie suédoise. C’est pourquoi il est important de montrer à quoi ressemblent ces menaces. »
Les enquêtes de Hamdan ont mis au jour d’autres cas encore impliquant des responsables et des candidats du Parti de gauche. Dès l’été, le parti avait retiré plus de 20 candidats de listes électorales locales à la suite de révélations portant notamment sur des éloges du massacre du 7-Octobre perpétré par le Hamas, des propos négationnistes et des théories du complot antisémites. Le parti affirme que ces cas ne reflètent pas son idéologie et souligne qu’il a pris des mesures disciplinaires. Mais le nombre et la récurrence des incidents soulèvent une question plus difficile : à partir de quand une série de scandales individuels devient-elle la preuve d’une culture politique8 ?
Le problème à droite
Comme celui du Parti de gauche, le problème que posent les Démocrates de Suède est à la fois historique et actuel. Le parti a été fondé en 1988, issu de l’extrême droite nationaliste suédoise. Pendant des années, ses adversaires lui ont attribué des racines néonazies. Le parti contestait en partie cette caractérisation, tout en cherchant progressivement à devenir un parti nationaliste installé dans le jeu politique ordinaire. Puis, en 2025, il a publié son propre livre blanc sur son histoire, un document de 900 pages longtemps attendu. Cette étude, rédigée à la demande du parti par l’historien Tony Gustafsson, ne laisse guère d’ambiguïté sur ses origines. Gustafsson conclut que les Démocrates de Suède étaient, de fait, la transformation en parti politique de l’organisation militante raciste BSS (Bevara Sverige Svenskt, « Garder la Suède suédoise »). Sur les 22 personnes identifiées comme ayant participé à la fondation du parti, 18 avaient un passé direct ou indirect au sein de BSS, et dix ou onze étaient passées par des mouvements néofascistes ou nationaux-socialistes, dont un ancien membre de la Waffen-SS parmi les fondateurs9.
Sur les 22 personnes identifiées comme ayant participé à la fondation du parti, 18 avaient un passé direct ou indirect au sein de BSS.
Le livre blanc constate que les liens du parti avec le nazisme peuvent être documentés à plusieurs niveaux, en particulier entre 1988 et 1995. Des idées nazies et antisémites apparaissaient dans les publications du parti, tandis que certains candidats appartenaient en même temps à des organisations ouvertement nazies. Gustafsson décrit aussi le langage codé employé dans les premiers temps du parti pour véhiculer des idées de complot juif. Des termes comme « internationalistes » ou « marxistes libéraux » pouvaient servir d’euphémismes pour désigner un prétendu pouvoir juif à l’œuvre derrière les changements politiques et sociaux.
Le livre blanc est d’autant plus gênant que Jimmie Åkesson, qui dirige le parti depuis 2005, y a adhéré en 1995. Gustafsson a déclaré que le parti était déjà en train de changer à cette date, mais que ses liens avec des organisations nationales-socialistes restaient difficiles à ne pas voir. Åkesson rejette l’idée qu’il aurait sciemment rejoint une organisation nazie et soutient qu’il doit être jugé sur le parti qu’il a contribué à bâtir depuis. En 2025, il a présenté des excuses publiques aux Juifs de Suède pour l’antisémitisme qui existait dans le parti durant ses premières années10.

Il ne fait aucun doute que les Démocrates de Suède d’aujourd’hui sont une organisation politique très différente. Le parti condamne officiellement l’antisémitisme, réclame une meilleure protection des institutions juives et présente l’antisémitisme islamiste comme une menace majeure pour les Juifs de Suède. Il se présente également comme l’un des plus fermes soutiens d’Israël dans la vie politique suédoise. Pourtant, cette transformation a été compliquée à plusieurs reprises par de nouveaux scandales.
En 2021, le quotidien suédois Aftonbladet a relié Jörgen Fogelklou, alors chef du parti à Göteborg, à un compte en ligne qui avait publié des propos racistes et antisémites, dont l’affirmation selon laquelle les Juifs étaient « la racine de tout le mal dans le monde ». Fogelklou a nié être l’auteur de ces messages, et une enquête interne ultérieure du parti a conclu que les éléments étaient insuffisants pour établir qu’il se trouvait derrière ce compte. D’autres enquêtes ont mis au jour des représentants du parti liés à des milieux néonazis ou de la mouvance white power. Un responsable local, Jonas Ringqvist, aurait participé à des concerts de musique white power, en aurait fait la promotion et aurait utilisé le nombre 88, largement employé dans les milieux néonazis comme code pour « Heil Hitler ».
En 2022, Rebecka Fallenkvist, figure médiatique en vue des Démocrates de Suède, a été écartée de son rôle sur Riks, la chaîne liée au parti, après s’être moquée sur Instagram d’Anne Frank, victime de la Shoah ; elle avait aussi suscité la polémique en lançant « helg seger » le soir des élections de 2022. Littéralement, helg seger signifie « victoire du week-end », mais ses détracteurs y ont vu une allusion à Hell seger, l’équivalent suédois du slogan nazi Sieg Heil. Elle a ensuite obtenu un autre poste au sein de l’appareil du parti et a de nouveau été candidate des Démocrates de Suède aux élections de 2026. En 2024, le magazine Expo a rapporté qu’un employé du bureau parlementaire du parti avait partagé à plusieurs reprises des contenus provenant de comptes nazis et antisémites11.
C’est pourquoi le rapprochement croissant entre les Démocrates de Suède et Israël divise lui-même les Juifs de Suède. Le parti s’efforce depuis quelques années de s’imposer comme la force politique la plus pro-israélienne de Suède, et ses représentants se sont rendus en Israël et ont rencontré des responsables politiques israéliens. En 2024, une délégation comprenant Åkesson a rencontré des ministres israéliens, alors qu’Israël avait jusque-là pour politique d’éviter toute relation officielle avec le parti. Cela a conduit Aron Verständig, président du Conseil officiel des communautés juives de Suède (Judiska Centralrådet, organe représentatif des communautés juives du pays), et Ariel Muzicant, président du Congrès juif européen, à écrire au ministre israélien des Affaires étrangères pour lui faire part de leur vive inquiétude.
Leur argument touchait à un dilemme qui dépasse largement la Suède : les partis populistes européens porteurs d’un programme anti-immigration se présentent de plus en plus comme des alliés des Juifs et d’Israël, en partie au motif que Juifs et nationalistes de droite partagent un ennemi commun, l’extrémisme islamiste. Pour certains Juifs, en particulier depuis le 7-Octobre, cet argument est devenu plus séduisant. Pour d’autres, il revient à se servir de la vulnérabilité juive pour légitimer des mouvements dont l’histoire, et la politique actuelle, reste hostile aux minorités.

Une étoile de David dans un débat électoral
Toutes ces tensions sont devenues particulièrement visibles pendant la campagne de 2026. Lors d’un débat télévisé entre chefs de parti organisé par Expressen le 17 août, la présidente des Libéraux, Simona Mohamsson, est montée sur le plateau une étoile de David autour du cou. Mohamsson, dont le père est palestinien et la mère libanaise, a expliqué qu’elle voulait montrer sa solidarité avec la minorité juive de Suède et protester contre la montée de l’antisémitisme, y compris les scandales qui éclataient alors au sein du Parti de gauche.
La réaction a été immédiate. Certains ont salué le geste. D’autres l’ont critiqué, y voyant une manœuvre électoraliste. Mais Mohamsson a aussi reçu des messages présentant le symbole juif comme la preuve qu’elle avait trahi les Palestiniens et ses propres origines familiales. Le Comité suédois contre l’antisémitisme a relevé un trait révélateur de nombreuses réactions : l’étoile de David, symbole de l’identité juive, était automatiquement interprétée comme un soutien à Israël et à son gouvernement12. Le geste de Mohamsson illustrait donc l’un des problèmes que les Juifs de Suède décrivent depuis le 7-Octobre : l’effondrement de la distinction entre les Juifs, Israël et la politique d’un gouvernement israélien particulier.
Le geste de Mohamsson illustrait donc l’un des problèmes que les Juifs de Suède décrivent depuis le 7-Octobre : l’effondrement de la distinction entre les Juifs, Israël et la politique d’un gouvernement israélien particulier.
Mais Mohamsson incarne aussi une autre contradiction politique. Les Libéraux qu’elle dirige comptaient autrefois parmi les partis suédois les plus réticents à coopérer avec les Démocrates de Suède. À l’heure de la campagne de 2026, après quatre années de coopération, cette barrière était tombée. La même responsable politique qui portait une étoile de David par solidarité avec les Juifs de Suède était aussi prête à envisager un gouvernement dépendant d’un parti dont l’histoire, commandée par lui-même, documente un héritage nazi et antisémite substantiel. Cela ne signifie pas nécessairement que l’une ou l’autre de ces décisions manque de sincérité. Cela illustre en revanche à quel point les anciennes lignes de partage de la politique suédoise ont été profondément redessinées.
Alice Teodorescu Måwe incarne une autre version de la même transformation. Figure en vue des Chrétiens-démocrates et députée européenne, elle est devenue l’une des voix politiques suédoises les plus franches en faveur d’Israël et contre l’antisémitisme contemporain. Au Parlement européen, elle fait régulièrement valoir que le principal danger qui menace aujourd’hui les Juifs d’Europe vient d’une convergence entre une partie de la gauche radicale et des courants antisémites importés du Moyen-Orient. Depuis le 7-Octobre, elle a accusé à plusieurs reprises la gauche suédoise de ne pas affronter ce phénomène.
Son discours est bien plus tranchant que celui de la plupart des responsables politiques suédois traditionnels. Mais le fait que de tels arguments soient passés des marges à la politique parlementaire est en soi significatif. Pendant la campagne électorale, Teodorescu Måwe a fait à maintes reprises de l’antisémitisme et des scandales du Parti de gauche un argument contre un gouvernement de centre gauche, et, quelques jours avant le scrutin, après que le Parti de gauche l’a accusée de propager des théories du complot d’extrême droite, elle a répondu dans le quotidien Svenska Dagbladet que « le Parti de gauche franchit désormais toutes les limites », l’accusant de refuser d’assumer ses responsabilités face à l’influence islamiste dans ses rangs13.

Cet épisode, parmi d’autres, montre que l’antisémitisme et Israël n’ont pas été des questions secondaires lors des élections de 2026. Ils sont devenus un élément du débat sur les partis qui pouvaient être des partenaires de gouvernement moralement légitimes. Teodorescu Måwe comme Mohamsson ont par ailleurs fait l’objet de graves menaces. Mohamsson a signalé des menaces et des messages haineux après avoir porté l’étoile de David, et la Säpo, le service de sécurité suédois (Säkerhetspolisen, chargée du renseignement intérieur et de la lutte antiterroriste), a ouvert une enquête pour suspicion de menace illicite. Teodorescu Måwe a publiquement fait état d’un besoin permanent de protection personnelle, et la campagne de haine dont elle est la cible est particulièrement violente14.
Et les sociaux-démocrates ?
Au-delà des partis radicaux et du centre droit conservateur et libéral, le dilemme de l’attitude à adopter envers la minorité juive de Suède et de la politique à mener vis-à-vis d’Israël concerne aussi le premier parti du pays : les sociaux-démocrates, au centre gauche.
Le parti a mené au cours des dernières décennies une politique de plus en plus critique envers Israël, tout en s’engageant profondément dans la mémoire de la Shoah et la lutte contre l’antisémitisme. À la fin des années 1990, le Premier ministre social-démocrate Göran Persson a lancé les travaux qui ont abouti au Forum international de Stockholm sur l’Holocauste et a contribué à créer le groupe de travail international devenu par la suite l’Alliance internationale pour la mémoire de l’Holocauste (IHRA). Deux décennies plus tard, un autre Premier ministre social-démocrate, Stefan Löfven, a accueilli en 2021 le Forum international de Malmö sur la mémoire de l’Holocauste et la lutte contre l’antisémitisme.
Le programme actuel du parti qualifie l’antisémitisme de « poison » menaçant la démocratie et la société suédoises. Il propose d’augmenter les financements consacrés à la sécurité des communautés religieuses vulnérables, de renforcer la protection des institutions juives, d’étendre l’enseignement de la Shoah et d’interdire les organisations racistes et nazies.
Dans le même temps, les sociaux-démocrates ont adopté des positions de plus en plus dures envers Israël pendant la guerre de Gaza. Le parti souhaite que l’Union européenne gèle son accord d’association avec Israël tant que celui-ci, selon lui, ne respecte pas le droit international. Il est favorable à ce que les produits des colonies ne puissent plus entrer sur le marché européen, au rétablissement de l’aide suédoise à l’UNRWA et au renforcement des mécanismes d’enquête et de poursuite des crimes de guerre présumés15.
Des responsables sociaux-démocrates de premier plan sont allés plus loin dans leurs discours et leurs propositions. Morgan Johansson, porte-parole du parti pour la politique étrangère, a appelé à l’envoi d’une flottille internationale pour acheminer de l’aide à Gaza, et l’ancienne ministre Annika Strandhäll a exigé que l’UE gèle son accord avec Israël. Le militantisme propalestinien occupe aussi une place importante ailleurs dans le parti. En 2025, Moska Hassas, tout juste élue à la tête de l’organisation de jeunesse du parti, a été critiquée après être apparue à une manifestation pour Gaza vêtue d’un foulard palestinien portant l’inscription « Jérusalem est à nous » et une carte dont Israël était absent.
Le parti soutient qu’il n’y a aucune contradiction entre combattre l’antisémitisme en Suède et critiquer vivement Israël. Selon lui, il s’agit d’obligations politiques et morales distinctes. Sa position officielle en matière de politique étrangère affirme également que les Israéliens ont le droit de vivre en paix et en sécurité, soutient une solution à deux États et estime que le Hamas doit être désarmé et exclu de tout futur gouvernement palestinien. Pour de nombreux Juifs de Suède, toutefois, la distinction n’est pas toujours vécue de manière aussi nette qu’elle apparaît dans les programmes du parti.
Depuis le 7-Octobre, il est devenu plus difficile pour beaucoup de laisser leur identité juive à la porte de l’isoloir.
Ce point est d’autant plus important que, depuis le 7-Octobre, les institutions juives font face à des préoccupations de sécurité accrues, que des élèves et des enseignants juifs ont signalé des actes d’hostilité liés à Israël, et que les débats publics sur Gaza débordent fréquemment sur les Juifs de Suède. Critiquer Israël n’est pas en soi antisémite. Mais lorsqu’on attend de Suédois juifs qu’ils rendent des comptes sur la politique israélienne, ou lorsque des symboles juifs sont traités comme des symboles du gouvernement Netanyahou, la politique étrangère devient une politique identitaire intérieure.
Pas de « vote juif »
Reste qu’en matière de vote, il n’existe pas de « vote juif » unique. Comme tout le monde, les Juifs de Suède votent en fonction de la fiscalité, de l’école, de la santé, du climat, de la criminalité, de l’immigration, de la protection sociale et de la politique économique. Certains sont socialistes, d’autres libéraux ou conservateurs ; pour certains, Israël est au cœur de leur identité juive, pour d’autres non. Mais depuis le 7-Octobre, il est devenu plus difficile pour beaucoup de laisser leur identité juive à la porte de l’isoloir.
Pour un électeur juif de gauche, le dilemme peut être douloureux. On peut soutenir l’État-providence suédois, la redistribution économique, le féminisme et une politique d’immigration libérale, tout en étant profondément troublé par l’antisémitisme et la romantisation du terrorisme (terrorromantik, terme employé en Suède pour désigner la glorification de la violence terroriste) chez des militants du camp politique auquel on s’identifie par ailleurs. Pour un électeur juif de droite, le dilemme est symétrique. On peut juger la droite plus disposée à parler ouvertement de l’antisémitisme islamiste, plus favorable à Israël et plus prête à financer la sécurité des institutions juives, tout en restant profondément mal à l’aise face à la dépendance envers les Démocrates de Suède, un parti dont la propre enquête historique confirme les origines dans un milieu comptant des nazis, des fascistes et des antisémites.
De nombreuses voix juives suédoises affirment qu’il n’existe, dans cette équation, aucun foyer politique sans tache qui ne soit entaché. Certaines craignent aussi d’être traitées comme un instrument de mesure servant à déterminer quel camp de la politique suédoise est moralement supérieur, et refusent de devenir des faire-valoir dans le débat d’autrui sur l’immigration, l’islam, Gaza ou le nationalisme.
La question est de savoir ce qui se passe lorsque l’antisémitisme apparaît.
Le problème est d’autant plus important que le sentiment d’insécurité juive peut lui-même devenir politiquement utile. La droite populiste peut invoquer l’antisémitisme islamiste pour renforcer un discours anti-immigration plus large. Une partie de la gauche peut invoquer le passé nazi des Démocrates de Suède pour présenter l’antisémitisme comme un phénomène avant tout d’extrême droite, tout en minimisant les formes d’antisémitisme qui émergent dans des milieux propalestiniens ou islamistes. Les deux descriptions recouvrent des phénomènes réels. Aucune ne suffit à elle seule. La recherche suédoise a constaté à plusieurs reprises que les attitudes antisémites traversaient différentes parties de la société plutôt que de se concentrer d’un seul côté du spectre politique, ce qui montre que la tentation de ne reconnaître que l’antisémitisme produit par ses adversaires ne repose pas sur des faits. Pour les Juifs, c’est une maigre consolation. En ce sens, les élections suédoises et leurs résultats soulèvent une question qui dépasse la Suède elle-même.

Un dilemme suédois, et européen
Partout en Europe, les systèmes politiques traditionnels se fragmentent. Des partis qui dominaient autrefois la vie politique ne peuvent plus automatiquement former seuls un gouvernement. Des partis plus petits, jusqu’ici exclus du pouvoir, sont devenus des partenaires de coalition indispensables. Cette évolution place les communautés juives devant des choix difficiles. Des partis populistes dont l’idéologie plonge ses racines dans la xénophobie, le nationalisme ethnique ou l’antisémitisme, et des partis qui considèrent le sionisme comme intrinsèquement illégitime, deviennent des partenaires politiques légitimes, et la frontière entre l’hostilité envers Israël et l’hostilité envers les Juifs devient dangereusement poreuse.
Il se trouve que la Suède offre une version particulièrement nette du problème, car chacune de ces deux forces pourrait désormais être nécessaire à la formation d’un gouvernement. La question n’est pas de savoir si un parti peut prouver qu’aucun antisémite n’en a jamais été membre. La triste vérité est qu’aucun grand mouvement politique européen ne passerait un tel test. La question est de savoir ce qui se passe lorsque l’antisémitisme apparaît : si les dirigeants le reconnaissent lorsqu’il vient de leur propre camp, s’ils enquêtent, si les incidents répétés ont des conséquences, et si les Juifs sont défendus même lorsque cela est politiquement inopportun.
Les élections suédoises n’ont pas répondu à ces questions. Elles les ont rendues plus difficiles à éluder.
Post-scriptum du 21 octobre 2026 :
Cinq semaines après les élections, après deux tentatives infructueuses de la dirigeante sociale-démocrate Magdalena Andersson pour former un gouvernement et après e rejet par le Parlement de sa candidature au poste de Première ministre, le président du Parlement, Andreas Norlén, a chargé lundi (le 19 octobre) la dirigeante du Parti du centre, Elisabeth Thand Ringqvist, d’examiner la possibilité de former un nouveau gouvernement. Elle dispose d’une semaine pour négocier une éventuelle solution centriste à l’impasse politique. Celle-ci tient largement au refus du Parti du centre de participer à un gouvernement comprenant le Parti de gauche, lequel exige de faire partie du prochain gouvernement.
- SKMA (Comité suédois contre l’antisémitisme), 8 septembre 2026 : https://skma.se/2026/09/tala-klarsprak-om-antisemitismen-nooshi-dadgostar/ ↩︎
- SVT sur le livre blanc des Démocrates de Suède, 26-28 juin 2025 : https://www.svt.se/nyheter/inrikes/sverigedemokraternas-vitbok-visar-ett-nazistiskt-arv ; https://www.svt.se/nyheter/inrikes/tidslinje-viktiga-punkter-ur-sds-vitbok ↩︎
- Résultats définitifs officiels, Valmyndigheten (Autorité électorale suédoise) : https://www.val.se/valresultat-och-statistik/riksdags–region–och-kommunval/valresultat-2026 ↩︎
- Programme du Parti de gauche : https://www.vansterpartiet.se/resursbank/partiprogram/ ↩︎
- Discours intégral de Nooshi Dadgostar à la Järvaveckan 2024 : https://www.svenskatal.se/tal/nooshi-dadgostar-tal-pa-jarvaveckan-2024 ↩︎
- SVT, 20 octobre 2023, sur le financement par l’organisation d’aide internationale du Parti de gauche (VIF) d’un projet lié au FDLP : https://www.svt.se/nyheter/inrikes/vansterpartiet-gav-pengar-till-terrorkopplad-gazagrupp ↩︎
- SVT sur Kristofer Lundberg : https://www.svt.se/nyheter/lokalt/vast/kristofer-lundberg-utesluten-fran-vansterpartiet-besviken ; SVT sur Orwa Kadoura : https://www.svt.se/nyheter/lokalt/skane/kadoura-lamnar-v-efter-antisemitiska-budskap ; SKMA sur Lorena Delgado Varas : https://skma.se/2025/04/vansterpartistisk-riksdagsledamot-delar-antisemitisk-propaganda-pa-sociala-medier/ ↩︎
- Synthèse par le SKMA des enquêtes d’Expressen de juin et septembre 2026 : https://skma.se/2026/09/tala-klarsprak-om-antisemitismen-nooshi-dadgostar/ ; article de Haaretz comprenant les entretiens avec les trois journalistes : https://www.haaretz.com/world-news/europe/2026-08-12/ty-article-magazine/.premium/swedish-left-party-faces-scrutiny-over-support-letters-to-palestinian-terrorists/0000019f-f543-d929-afff-f7cba7e30000 ↩︎
- SVT sur les conclusions du livre blanc : https://www.svt.se/nyheter/inrikes/sverigedemokraternas-vitbok-visar-ett-nazistiskt-arv ; https://www.svt.se/nyheter/inrikes/vitboksforfattaren-tydliga-nazistiska-kopplingar-nar-akesson-gick-med ; Svenska Dagbladet sur Gustaf Ekström, ancien de la Waffen-SS : https://www.svd.se/a/or7nK/nazist-arbetade-for-ss-var-med-och-grundade-sd ↩︎
- SVT, 26 juin 2025 : https://www.svt.se/nyheter/inrikes/vitboksforfattaren-tydliga-nazistiska-kopplingar-nar-akesson-gick-med ↩︎
- SVT sur Rebecka Fallenkvist : https://www.svt.se/nyheter/lokalt/stockholm/fallenkvist-lamnar-sitt-fortroendeuppdrag-for-sd-i-region-stockholm ; SVT sur sa candidature en 2026 : https://www.svt.se/nyheter/lokalt/smaland/efter-skandalerna-rebecka-fallenkvist-kandiderar-for-sd-i-oskarshamn ; Expo sur un collaborateur parlementaire ayant partagé des contenus antisémites et nazis : https://expo.se/kommentar/kd-blundar-for-hoger-antisemitismen/ ↩︎
- SKMA, 24 août 2026 : https://skma.se/2026/08/mohamsson-davidsstjarnan-och-antisemitiska-tankefigurer/ ↩︎
- Boussole électorale de SVT : https://valkompass.svt.se/2026/kandidat/966-alice-teodorescu-mawe/ ; direct de Svenska Dagbladet sur les élections, 8 septembre 2026 : https://www.svd.se/a/0p33lG/valet-2026-sverige-live-senaste-nytt?pinnedEntry=77128 ↩︎
- SVT sur les menaces visant Simona Mohamsson : https://www.svt.se/nyheter/inrikes/sapo-inleder-forundersokning-efter-hot-mot-mohamsson ↩︎
- Source primaire sur la politique actuelle des sociaux-démocrates concernant Israël et la Palestine : https://www.socialdemokraterna.se/var-politik/a-till-o/israel-och-palestina ↩︎