Entre les lignes : l’architecture comme mémoire
Daniel Libeskind au Musée juif de Berlin
Que signifie construire un musée autour de l’absence ? Le Musée juif de Berlin fête cette année son 25e anniversaire, et sa dernière exposition rend hommage aux origines du bâtiment et à l’architecte qui l’a conçu : Daniel Libeskind. Dans son discours d’ouverture, la curatrice Miriam Goldmann revient sur l'oeuvre de cet artiste.
C’est au cours de l’été 1989, peu avant la chute du mur de Berlin, que Daniel Libeskind remporta le concours pour l’extension de ce qui était alors le Musée de Berlin. Cette exposition du Musée juif de Berlin, dont le titre reprend celui de son projet, revient sur le bâtiment, l’architecte et l’époque à laquelle il fut conçu.
L’exposition « Between the Lines » [Entre les lignes] propose une sélection concise et soigneusement composée, explorant la genèse de cet édifice singulier.
À l’origine, le bâtiment était conçu comme une extension du Musée d’histoire de la ville de Berlin : la nécessité de doter ce dernier d’espaces supplémentaires pour les expositions permanentes et temporaires, les réserves et les ateliers conduisit à l’organisation d’un concours national pour l’ « Extension du Musée de Berlin avec une section “Musée juif” ».

Cette exposition se concentre sur la proposition et le concept de Daniel Libeskind : son projet « Between the Lines » — avec le dessin de conception et trois maquettes architecturales de notre collection représentant notre bâtiment principal, le bâtiment Libeskind, comme nous l’appelons habituellement.
J’évoquerai brièvement les pièces centrales :
– La « maquette des noms » illustre avec le plus de clarté le concept fondateur de Daniel Libeskind ; elle montre l’état antérieur aux ajustements rendus nécessaires pour faciliter la construction et l’usage du bâtiment : les « parois inclinées », plusieurs vides tournés vers l’extérieur, que l’on désigne en anglais par les termes Voided Void ou Externalized Emptiness (vide externalisé).
– La plus grande des maquettes est la maquette de base ; elle présente les espaces tels qu’ils ont été effectivement réalisés et offre une vue de l’intérieur, des salles d’exposition et de l’intégration des vides dans le parcours du visiteur. Cette maquette a été utilisée au Studio Libeskind pour la planification détaillée de la construction.
– La curieuse « maquette d’étude », enfin, sur laquelle de jeunes architectes du Studio Libeskind ont travaillé le sous-sol avec ses axes.
– Au cœur de l’exposition se trouve le croquis dessiné à la main, qui incarne le concept « Between the Lines » de la façon si caractéristique de cet architecte. Rarement un bâtiment s’articule-t-il avec une telle intensité autour de son propre axe tout en restant en dialogue avec son environnement.
L’exposition offre l’occasion de se plonger dans la méthode de travail singulière de Libeskind.

Le titre « Between the Lines », que Daniel Libeskind a donné à son projet, donne le ton et caractérise ce nouveau bâtiment muséal.
Vu de l’extérieur, c’est la ligne en zigzag caractéristique qui attire d’abord le regard. En circulant dans le bâtiment, notamment dans les espaces d’exposition, on rencontre des murs noirs qui viennent rompre la succession des salles à intervalles irréguliers, et que l’on peut longer sur le côté.
La logique de cette rupture se révèle vue du ciel, à travers les maquettes exposées ici, et bien entendu à l’examen des dessins de conception :
Elle consiste en une ligne droite — partant de la rue — qui coupe la trajectoire en zigzag du bâtiment principal. Aux points d’intersection, qui s’étendent du sous-sol jusqu’au toit, se créent des espaces vides que Libeskind désigne par le terme anglais : voids.

À l’intérieur du bâtiment, les voids se reconnaissent à leurs parois extérieures noires et, côté intérieur, au béton brut : ces surfaces restent vides ; elles contiennent le néant.
Avec l’axe des voids, Libeskind a trouvé une forme architecturale pour l’absence. C’est ici que la Shoah s’est inscrite pour la première fois dans un bâtiment, appelant ainsi un musée d’histoire urbaine à s’interroger de façon permanente sur cette rupture de civilisation et ses conséquences.
Pour Libeskind, après la Shoah, il est impossible de continuer à penser la réalité, l’histoire et la continuité comme avant. Sur les sites de mémoire, le changement et l’absence doivent être affrontés. L’architecture est censée incarner quelque chose qui puisse être vécu dans l’espace et dans le temps, et non pas seulement perçu sur le plan intellectuel.
Pourtant, le dessin de conception révèle encore un autre aspect, bien différent, de l’engagement intense de Libeskind avec l’histoire de Berlin.
Entremêlées aux listes de déportés et aux mentions « disparu » ou « déclaré mort », des citations tirées de Sens unique de Walter Benjamin, en particulier de ses « Souvenirs de voyage ». Aux côtés de Benjamin, Libeskind convoque les grandes figures de la vie culturelle berlinoise, qu’elles entretiennent un lien ou non avec le judaïsme ou le christianisme.
De leurs adresses résidentielles émergea un réseau de lignes qui ne dessina pas seulement une étoile de David – centrée dans le dessin et placée au cœur de la ville – : ces mêmes lignes servent à Libeskind de « matrice irrationnelle » pour le plan du bâtiment.
Ainsi, « Between the Lines » : entre les lignes de la pensée et de la mémoire, se trouvent l’histoire et le présent, notre passé et notre avenir.
Le programme du concours et sa réponse
Le programme du concours pour le concept dit « intégré » – relier spatialement l’histoire juive à une histoire générale de Berlin en quelques points précis seulement – constituait un défi non seulement pour les architectes eux-mêmes, mais aussi pour le jury.
Ce concept prévoyait en effet de présenter l’histoire jusqu’au milieu du XIXe siècle dans l’ancien bâtiment, et l’histoire ultérieure, à travers des domaines de collection spécifiques, dans le nouveau bâtiment. Le « département du Musée juif » devait également y être intégré avec sa propre exposition, et la religion juive en particulier, avec sa collection de judaïca, devait y être présentée de manière distincte.

Ce concept paraissait plus simple qu’il ne l’était en réalité : les membres du jury ne prirent véritablement la mesure du défi psychologique et architectural qu’au fil de l’évaluation des projets soumis, au cours des trois tours de délibération.
La discussion évolua des questions d’urbanisme vers les approches conceptuelles d’intégration du département juif. Parmi les projets soumis, il apparut rapidement que Libeskind avait proposé un concept prenant en compte la dimension historique de la tâche : il déjoua toutes les attentes et fit fi des directives d’insertion historique.
Confronté au double impératif – s’adosser au bâtiment baroque tout en préservant la forme expressive propre à la section du Musée juif –, Libeskind opta pour un bâtiment indépendant : un monument et un symbole.
Ainsi, d’un programme incertain émergea un concept dans lequel l’architecte développe et perfectionne l’approche intégrative.

La solution de Libeskind s’imposa par son concept spatial et cinétique d’interpénétration mutuelle, de réfraction, de superposition et de division temporaire.
Libeskind livre également une construction conceptuelle – tout un cosmos de structures poétiques et philosophiques – qui cite, convoque et compose à partir de textes et d’idées sur Berlin, l’histoire juive et la philosophie.
MoUrning
Nous avons décidé d’exposer une quatrième maquette des années 1990. Elle est issue d’un concours auquel Daniel Libeskind avait également été invité, et pour lequel il proposa une fois encore une solution singulière. Il s’agit du projet d’urbanisation de la ville d’Oranienburg, sur l’ancien terrain des troupes SS du camp de concentration de Sachsenhausen, en 1993.
Ce concours visait à créer des logements urbains sur le vaste terrain situé à l’extérieur du camp proprement dit.
Libeskind s’écarta du programme et proposa une renaturation du site comprenant de grandes étendues d’eau, un reboisement partiel – ainsi qu’un aménagement plus retenu, avec des bâtiments à usage collectif.
Son projet, intitulé « MoUrning » (jeu de mots en anglais entre mourning (deuil) et morning (matin)), s’étant écarté de la tâche énoncée, le jury refusa de lui attribuer une note. La ville d’Oranienburg, pour sa part, fit tout autrement : elle salua ce projet et lui décerna un prix spécial.

Ce concours d’Oranienburg se déroula pendant la longue période de construction du Musée juif de Berlin et offre également une clé de compréhension de cette époque et de son rapport au passé.
Nous sommes heureux de pouvoir présenter dans l’exposition deux dessins du Musée juif ainsi que la maquette de Sachsenhausen et ses 49 dessins d’accompagnement, reçus en donation pour notre collection de la part de Daniel Libeskind.