Un musée autrichien de la Shoah pour regarder la vérité en face
Le gouvernement autrichien projette la construction d’un musée de la Shoah à Vienne. Liam Hoare s’interroge ici sur les difficultés qu’aura à affronter cette initiative dans un pays qui voit l’extrême droite gagner de l’influence et la rigueur budgétaire imposer ses contraintes.
Lors du lancement de la deuxième édition de sa Stratégie nationale de lutte contre l’antisémitisme en novembre 2025, le gouvernement autrichien a annoncé trois projets phares destinés à contrer ce qu’il qualifie de nouvelle vague d’un antisémitisme « plus affiché, plus agressif et sans limites sur le Web ». L’un d’eux consiste à mener une étude de faisabilité pour un musée autrichien de la Shoah à Vienne « afin de créer un lieu de mémoire, de recherche et d’éducation pour les générations futures ».
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Son inclusion dans ce document d’orientation relève d’un tour de passe-passe. Le 7 mai, le cabinet autrichien avait en effet décidé d’engager le processus par lequel la chancellerie fédérale, le ministère des Affaires étrangères et le ministère de la Culture, des Médias et des Sports1 rassembleraient « des informations détaillées sur les lieux internationaux de mémoire et d’éducation susceptibles de servir de modèle » à un musée de la Shoah en Autriche.
À l’issue de la phase de recherche, le ministère de la Culture est censé rédiger un rapport sur les concepts, modèles de financement et structures organisationnelles envisageables pour le futur musée. Ce document devrait intégrer les contributions des parties prenantes autrichiennes concernées, dont la liste reste pour l’instant indéterminée. Les informations disponibles ne donnent aucune indication sur les institutions qui feront l’objet de l’étude de faisabilité, le coût de cette étude ni la date à laquelle elle pourrait être publiée.
L’idée d’un musée autrichien consacré à la Shoah est encore plus ancienne. Le débat public remonte au début du millénaire, lorsque Simon Wiesenthal, survivant de la Shoah et chasseur de nazis, la communauté juive de Vienne (IKG Wien) et des institutions universitaires appelèrent à la création d’un centre international de recherche sur la Shoah à Vienne. Le résultat fut la création en 2009 du Vienna Wiesenthal Institute for Holocaust Studies (VWI), « consacré à la recherche, à la documentation et à l’éducation sur toutes les questions liées à l’antisémitisme, au racisme, au nationalisme et à la Shoah, y compris ses origines et ses conséquences ».
Un centre sur la Shoah est une chose, un musée en est une autre. C’est ainsi que le débat sur un musée de la Shoah fut relancé en 2022 par une intervention du président de l’IKG Wien, Oskar Deutsch, appelant à la création d’un « Centre de la Shoah » sur le modèle du Musée de la Shoah de Los Angeles. Ce dernier abrite une exposition intitulée « Dimensions in Testimony » [Dimensions du témoignage], qui a marqué M. Deutsch, car elle « permet aux visiteurs de poser des questions auxquelles répondent en temps réel des survivants de la Shoah et d’autres témoins du génocide par le biais d’interviews vidéo préenregistrées ».
Deutsch obtint rapidement le soutien décisif de Wolfgang Sobotka, alors président du Parlement autrichien, qui a fait de la lutte contre l’antisémitisme en Autriche un axe central de son action. Sobotka jouit toujours d’un certain pouvoir et d’une influence au sein du Parti populaire autrichien (ÖVP), formation conservatrice au pouvoir, de sorte que, avant les élections nationales de septembre 2024, une proposition visant à créer un musée autrichien de la Shoah fut inscrite au programme de ce parti. Au cours des longues négociations de coalition avec le Parti social-démocrate (SPÖ) de centre gauche et le parti libéral NEOS, qui suivirent ce vote, l’engagement de l’ÖVP en faveur du musée fut inscrit à l’ordre du jour du nouveau gouvernement.
Comment exposer un crime auquel on a participé ?
Ce que le gouvernement autrichien envisage est sans précédent : un musée de la Shoah indépendant dans un pays ayant participé aux persécutions. Cette initiative nécessite une nouvelle approche, ce qui signifie que Vienne ne peut pas simplement reproduire le travail des commissaires de l’exposition « Dimensions in Testimony », comme l’a laissé entendre Deutsch, ou de tout autre musée de la Shoah en Europe. Un musée autrichien de la Shoah devrait non seulement commémorer les victimes, mais aussi aborder et affronter directement le rôle de l’Autriche et des Autrichiens en tant qu’initiateurs et auteurs de ce crime et que rouages de la machine nazie.
Les Autrichiens représentaient environ 10 % de la population du Troisième Reich avant la guerre, mais la moitié des gardiens des camps de concentration. D’Arthur Seyss-Inquart à Ernst Kaltenbrunner, ils ont joué un rôle de premier plan dans l’État nazi, son occupation de l’Europe et la Shoah. 1,2 million d’Autrichiens ont servi dans des unités de combat nazies pendant la Deuxième Guerre mondiale, et près de 700 000 ont adhéré au NSDAP à un moment ou à un autre. Sur le front intérieur, « la vie publique et la sphère culturelle dominante étaient saturées de sympathisants nazis », a pu écrire Tony Judt dans Postwar2, « depuis les fonctionnaires jusqu’aux membres de l’Orchestre philharmonique de Vienne ».
Un musée autrichien de la Shoah devrait non seulement commémorer les victimes, mais aussi aborder et affronter directement le rôle de l’Autriche et des Autrichiens en tant qu’initiateurs et auteurs de ce crime et que rouages de la machine nazie.
Toute réflexion sur l’Autriche et la Shoah devrait également aborder l’histoire profondément enracinée de l’antisémitisme et de la suprématie catholique et allemande en Autriche, incarnée par des personnalités telles que Karl Lueger, ancien maire de Vienne au début du XXe siècle. Il convient aussi de rappeler l’effondrement de la démocratie parlementaire de l’entre-deux-guerres, quatre ans avant l’Anschluss de mars 1938 : le bras de fer entre socialisme et conservatisme catholique déboucha sur une guerre civile et l’instauration par Engelbert Dollfuss du Ständestaat [État corporatiste] inspiré en partie du modèle mussolinien.
Un musée autrichien de la Shoah aurait l’obligation morale de servir de lieu de confrontation avec la culpabilité et la responsabilité autrichiennes. L’aveu des crimes commis et leurs corollaires éthiques concernent aussi le présent : comprendre comment ces criminels ont émergé et comment leurs forfaits ont été perpétrés reste d’une brûlante actualité sociopolitique. Un musée autrichien de la Shoah se doit donc d’être un lieu d’enseignement à la fois historique et politique. Mais sous quelle forme ?

L’émotion comme vecteur de compréhension
Malgré les lacunes susmentionnées dans la proposition de Deutsch, celle-ci pointe une vérité essentielle concernant l’enseignement de la Shoah : les récits individuels restent le moyen le plus évident, le plus simple et le plus direct de transmettre la Shoah d’une personne à l’autre, en particulier sur le plan émotionnel et sentimental.
Je me souviens de trois occasions récentes où j’ai pu méditer sur les mots du romancier Martin Amis : « Notre fascination pour la Shoah et Hitler tient à ce que la nuit du XXe siècle reste trop immense pour l’esprit humain ».
La première fois, c’était dans l’ancien camp de concentration de Stutthof, qui servait d’atelier de cordonnerie/maroquinerie au sein du réseau de camps de concentration et d’extermination de la Pologne occupée. Les chaussures des victimes d’Auschwitz-Birkenau, de Treblinka, de Sobibor et d’autres métropoles de la mort étaient collectées et transportées à Stutthof, où elles étaient soit réparées, soit démontées et réutilisées pour fabriquer d’autres objets. Ces articles remis à neuf étaient ensuite expédiés vers le Troisième Reich, où ils trouvaient leur place dans les foyers allemands appauvris par la guerre.
La deuxième fois, c’était à Rotterdam, au Loods 24, un ancien entrepôt situé dans le vieux quartier portuaire de la ville, où les Juifs étaient rassemblés avant leur déportation, d’abord vers le camp de transit de Westerbork, puis vers l’est et la mort. Ma troisième expérience s’est déroulée au nouveau Musée national de l’Holocauste à Amsterdam, devant une vitrine en verre allant du sol au plafond contenant des boîtes remplies de fiches, chacune correspondant à un habitant juif d’Amsterdam. Environ 70 000 Juifs vivaient dans cette ville à la veille de l’occupation allemande en 1940.
Chacune de ces expériences m’a fait prendre à nouveau conscience de l’ampleur et de la complexité écrasantes de la Shoah : le nombre d’heures, de personnes, de services et d’institutions — des simples gardiens de camp et fonctionnaires aux compagnies nationales de chemin de fer — qu’il a fallu mobiliser pour exécuter ne serait-ce qu’une partie d’un projet transcontinental visant à exterminer l’ensemble des Juifs d’Europe.
Expliquer sans neutraliser
Le défi propre à tout musée consacré à la Shoah consiste à rendre l’incompréhensible accessible à la réflexion. Pour y parvenir, il doit agir sur deux registres narratifs : l’un rationnel et explicatif, l’autre émotionnel.
Un musée autrichien consacré à la Shoah pourrait peut-être utiliser des récits individuels et inverser les techniques utilisées par d’autres musées – tels que le United States Holocaust Memorial Museum (USHMM) à Washington D.C., où, dès leur entrée, les visiteurs se voient remettre des cartes relatant le destin d’une victime ou d’un survivant de la Shoah, qu’ils conservent tout au long de la visite de l’exposition principale -, afin de comprendre comment des hommes ordinaires sont devenus des meurtriers de masse.
Le défi propre à tout musée consacré à la Shoah consiste à rendre l’incompréhensible accessible à la réflexion. Pour y parvenir, il doit agir sur deux registres narratifs : l’un rationnel et explicatif, l’autre émotionnel.
Prenons l’exemple de Franz Stangl, le personnage principal du livre de Gitta Sereny publié en 1974, Into That Darkness3. L’auteure décrit Stangl comme un « Autrichien provincial » sans particularité, un policier originaire du Salzkammergut (Alpes autrichiennes) ayant adhéré au parti nazi en 1931, à une époque où l’organisation était encore illégale, et qui, après l’Anschluss de mars 1938, gravit les échelons du programme d’extermination nazi pour devenir commandant de Sobibor puis de Treblinka. Stangl échappa à la justice pendant plus de deux décennies après la guerre, avant d’être arrêté au Brésil en 1967. Condamné par un tribunal allemand en 1970, il mourut en prison un an plus tard alors qu’il purgeait une peine à perpétuité.
Stangl est un exemple parmi d’autres du parcours d’un Autrichien qui pourrait être utilisé pour atteindre exactement le même objectif que celui poursuivi par le musée USHMM, à savoir « se concentrer sur les raisons pour lesquelles la Shoah a eu lieu et a pu avoir lieu », mais en adoptant un point de vue opposé. Qui étaient les bourreaux autrichiens ? Pourquoi ont-ils été attirés par le nazisme ? Dans quel contexte sociopolitique ont-ils été acculturés ? De quoi étaient-ils responsables ? Pourquoi ont-ils fait ce qu’ils ont fait ? Pourquoi ont-ils pu échapper à la justice ou se réinsérer dans la société après la guerre ? Ont-ils jamais reconnu leur culpabilité ou leur responsabilité ?
Ces questions en engendrent d’autres : Que disent les auteurs autrichiens de la Shoah sur l’Autriche elle-même ? Quelle est la pertinence de leurs récits aujourd’hui ? À quoi ressemble aujourd’hui le « travail de mémoire » ? Que signifie pour vous « Plus jamais ça » ?
Ces questions devraient être au cœur des préoccupations d’un musée autrichien consacré à la Shoah. Ainsi, le gouvernement autrichien, à la recherche actuellement de « lieux de mémoire et d’éducation pouvant servir de modèle » pour un tel musée, devrait s’intéresser tout particulièrement à deux d’entre eux. Le premier est la Topographie de la Terreur à Berlin, dont l’exposition permanente analyse le rôle des institutions centrales de la SS et de la police du Troisième Reich dans la mise en œuvre des crimes commis à l’échelle européenne.
Le deuxième est le Centre de documentation de Munich sur l’histoire du national-socialisme, qui « transmet l’histoire du national-socialisme dans une perspective d’avenir » et « considère l’expérience historique de la dictature nazie dans un contexte actuel et mondial », comme l’atteste son schéma directeur.
« Notre objectif principal est, à partir de cette perspective historique, de porter un regard critique sur le présent et de poser des questions pertinentes pour l’avenir : Qu’est-ce qui caractérise une démocratie solide ? Qu’est-ce qui peut l’affaiblir ? Où des minorités sont-elles aujourd’hui victimes d’exclusions et de persécutions ? Quelles valeurs et quels modes de comportement peuvent soutenir une société ouverte fondée sur un sentiment de solidarité ? Quelle mémoire aurons-nous le courage d’affronter ? »
Un musée autrichien consacré à la Shoah n’aurait de sens que s’il s’efforçait d’établir un lien entre le passé et le présent, en abordant le sujet d’une manière qui résonne avec la société autrichienne contemporaine. Dans un pays profondément transformé par plusieurs vagues d’immigration depuis la Deuxième Guerre mondiale, un tel musée devrait s’adresser non seulement aux petits-enfants et arrière-petits-enfants des auteurs des crimes, mais aussi aux habitants ayant des origines turques, serbes, croates ou syriennes — dont les rapports à l’histoire de la Shoah diffèrent profondément de ceux des Autrichiens de souche.

Mémoire, extrême droite et présent autrichien
La nécessité d’un tel travail apparaît d’autant plus évidente que la situation politique en Autriche suscite de sérieuses inquiétudes. La popularité du gouvernement actuel s’érode au profit du Parti de la liberté (FPÖ), formation d’extrême droite dont les rapports avec le passé national-socialiste demeurent au mieux ambigus, au pire ouvertement trompeurs. Si des élections avaient lieu cette semaine, le FPÖ obtiendrait vraisemblablement au moins un tiers des suffrages — assez pour bloquer la majorité des deux tiers requise pour adopter une loi constitutionnelle. Dans un tel scénario, le pays se verrait subitement contraint de composer avec l’extrême droite pour gouverner.
Il faut aussi rappeler la toute dernière étude sur les attitudes antisémites en Autriche, publiée en 2024. Ses conclusions sont pour le moins inquiétantes : non seulement le niveau de connaissance de la Shoah demeure faible, mais l’enquête met aussi en évidence une corrélation nette entre compréhension de l’événement et persistance des préjugés antisémites. Seuls 47 % des Autrichiens ont su répondre correctement que jusqu’à 6 millions de Juifs furent assassinés pendant la Shoah, 25 % ont déclaré l’ignorer et 9 % pensaient que le bilan s’élevait à 20 millions.
Les chercheurs avaient demandé aux Autrichiens interrogés s’ils considéraient les événements du 7 octobre 2023 comme un « acte terroriste odieux ». Parmi ceux ayant déclaré être entièrement d’accord avec cette affirmation, 57 % avaient pu citer correctement le nombre de victimes juives de la Shoah. Parmi ceux qui n’étaient pas d’accord, seuls 33 % avaient pu donner le chiffre correct (soit 6 millions). L’étude a par ailleurs montré que la connaissance du bilan de la Shoah augmente avec l’âge et le niveau d’éducation des personnes interrogées.
La popularité du gouvernement autrichien actuel s’érode au profit du Parti de la liberté (FPÖ), formation d’extrême droite dont les rapports avec le passé national-socialiste demeurent au mieux ambigus, au pire ouvertement trompeurs.
L’étude portait également sur l’antisémitisme lié à la Shoah et, là encore, les chercheurs ont présenté un tableau mitigé. Selon une enquête, une large majorité d’Autrichiens (78 %) réfute l’idée selon laquelle « les recherches consacrées aux camps de concentration et à la persécution des Juifs durant la Deuxième Guerre mondiale exagéreraient ou amplifieraient indûment la réalité ». Un nombre plus restreint, soit 52 %, a toutefois déclaré : « Je m’oppose à ce que l’on évoque constamment le fait que des Juifs ont été tués pendant la Deuxième Guerre mondiale », ce qui indique une certaine résistance à la culture du souvenir dans une part non négligeable de la population.
En liant un musée de la Shoah à sa Stratégie nationale contre l’antisémitisme, le gouvernement autrichien positionne clairement cette institution comme un instrument clé de la lutte contre ce fléau. Certains contestent toutefois cette approche, à l’image de Dara Horn qui affirmait de manière provocatrice en 2023 : « Je suis parvenue à la conclusion troublante que l’enseignement de la Shoah est incapable de combattre l’antisémitisme contemporain. Pire : sans éducation sur les Juifs d’aujourd’hui, il risque même d’alimenter l’antisémitisme ».
Dans un monde où l’antisémitisme prolifère « sans limites » sur le Web, un musée autrichien de la Shoah ne saurait se réduire à quatre murs et un toit. Contrairement à un livre, un film ou un enseignement virtuel, un musée peut susciter une réaction plus immédiate et plus physique. L’ériger en lieu de conversion morale express relève toutefois d’une illusion persistante, au parfum de kitsch.
Tout musée autrichien de la Shoah devrait aussi aller rencontrer les gens là où ils se trouvent, à savoir sur les réseaux sociaux. Le Mémorial de Mauthausen a déjà tenté l’expérience via TikTok, avec des résultats en demi-teinte. Un tel musée aurait l’obligation d’embaucher de jeunes as du numérique, capables de convertir l’expertise historique en vidéos percutantes pour TikTok et Instagram. Mission impossible ? Sans doute. Mais l’effort en vaut la chandelle.
Qui financera la mémoire ?
Définir le quoi et le pourquoi d’un tel musée serait déjà un exercice ardu ; définir le comment l’est encore davantage. Avec un déficit budgétaire atteignant 4,7 % du PIB en 2024, l’Autriche a vu le Conseil européen ouvrir en juillet 2025 une procédure concernant les déficits excessifs (PDE) enjoignant à Vienne d’abaisser son taux de croissance nominal des dépenses nettes à 2,0 % d’ici 2028. Le même mois, le gouvernement autrichien a présenté un budget biennal (2025-2026) prévoyant des économies drastiques — 6,4 milliards d’euros en 2025, 8,7 milliards en 2026 — sous la forme de coupes budgétaires et de hausses d’impôts.
Ces économies incluent une réduction annuelle d’un million d’euros des coûts administratifs de la division Arts et Culture du ministère fédéral concerné4, ainsi qu’une réduction de 5 millions d’euros des subventions artistiques et culturelles accordées par l’État. Les musées gérés par l’État fédéral, tels que le Belvédère et le Musée des arts appliqués, dont le budget n’a pas suivi le rythme de l’inflation, semblent donc condamnés à augmenter le prix de leurs billets d’entrée. Les budgets culturels au niveau régional et local vont, eux aussi, en diminuant, celui de Vienne devant baisser de 7,6 % d’ici 2026.
L’idée de créer un musée autrichien de la Shoah a donc vu le jour en période de pénurie, ce qui laisse entrevoir plusieurs issues possibles, dont aucune n’est particulièrement réjouissante :
1) L’étude de faisabilité conclut que le moment n’est pas opportun pour créer un tel musée, une décision qui repousserait l’ensemble du projet d’au moins cinq ans et signifierait peut-être sa fin.
2) Grâce au soutien politique dont il bénéficie, le projet de musée se concrétise, mais avec des contraintes budgétaires strictes, ce qui aboutira à un résultat médiocre et décevant, à l’image du sort réservé à la Maison de l’histoire autrichienne, ouverte en 2018 dans des locaux de la Hofburg qui étaient trop petits à l’époque et le sont toujours aujourd’hui. Un musée de la Shoah incapable de remplir sa mission serait pire que l’absence totale de musée.
3) Pour construire ce nouveau musée, le gouvernement autrichien se résout à déshabiller Pierre pour habiller Paul. En janvier, il s’est pourtant de nouveau engagé à transformer la Maison de l’histoire autrichienne en un musée fédéral indépendant et à le transférer dans de nouveaux locaux situés de l’autre côté de la ville, dans le MuseumsQuartier5.
Le problème est que ce projet demeure sans calendrier précis. Les travaux devaient démarrer au second semestre 2026 pour s’achever fin 2028. Rien n’exclut que la Maison de l’histoire autrichienne serve de variable d’ajustement au Musée de la Shoah.

Le gouvernement pourrait conclure que l’Autriche n’a pas les moyens d’ériger un musée de la Shoah. Pourtant, il se pourrait bien qu’elle ne puisse se permettre de s’en passer. Malgré son réseau de mémoriaux existants, le pays a impérativement besoin d’un espace muséal dédié où l’on affronte sans détour le rôle des Autrichiens — antisémites, autoritaires, nazis, génocidaires — et où ce passé se dissèque sans fard. Un espace où l’histoire interroge l’aujourd’hui et le demain du pays : démocratie, État de droit, vivre-ensemble.
Début janvier, en réaffirmant la volonté de son gouvernement de transférer la Maison de l’histoire autrichienne, le vice-chancelier Andreas Babler — dont le ministère de la Culture joue un rôle déterminant dans l’avenir du Musée autrichien de la Shoah — a déclaré : « Le nouvel emplacement, avec environ 3 000 m² d’espace d’exposition et d’éducation, offrirait également la possibilité [au musée] de se consacrer intensivement au chapitre le plus sombre de l’histoire contemporaine autrichienne, la Shoah ».
Malgré son réseau de mémoriaux existants, le pays a impérativement besoin d’un espace muséal dédié où l’on affronte sans détour le rôle des Autrichiens — antisémites, autoritaires, nazis, génocidaires — et où ce passé se dissèque sans fard.
Il se dessine ainsi une quatrième issue possible à l’étude de faisabilité — peut-être la moins défavorable — née de la confrontation entre les contraintes politiques et financières. Celle-ci consisterait à renoncer à la création d’un musée indépendant consacré à la Shoah et à confier plutôt à la Maison de l’histoire autrichienne la mission de concevoir et de pérenniser une galerie ou une exposition permanente dédiée à ce crime abominable dans ses futurs locaux. Un précédent souvent cité est celui de l’Imperial War Museum de Londres, qui accueille une exposition permanente sur la Shoah depuis l’an 2000.
Ce compromis présenterait l’avantage de désamorcer dès l’origine tout conflit potentiel entre les mémoriaux et les musées autrichiens, souvent en concurrence pour la visibilité et l’obtention de financements. Le Musée juif de Vienne, le Mémorial de Mauthausen et le Fonds national de la République d’Autriche pourraient ainsi poursuivre leur remarquable travail dans les domaines de la transmission, de l’enseignement et de la mémoire de la Shoah.
Parallèlement, le rôle de la Maison de l’Histoire autrichienne — institution trop souvent malmenée depuis sa création — se verrait consolidé. Certes, la création d’un musée spécifiquement dédié à la Shoah aurait une forte valeur symbolique, mais une galerie installée au cœur même de la Maison de l’Histoire traduirait tout aussi justement l’idée que la Shoah fait partie intégrante de l’histoire autrichienne.
- Dont l’appellation officielle est le ministère fédéral autrichien du Logement, des Arts, de la Culture, des Médias et du Sport (Bundesministerium für Wohnen, Kunst, Kultur, Medien und Sport – BMWKMS). Pour plus de fluidité, nous retiendrons simplement « ministère de la Culture ». ↩︎
- Dont le titre complet est Postwar : A History of Europe Since 1945 (Penguin Books, 2005) et qui a été traduit en français sous le titre Après-guerre : Une histoire de l’Europe depuis 1945 (Armand Colin, 2005). ↩︎
- Un ouvrage paru en 1974 (McGraw Hill) et traduit en français sous le titre Au cœur des ténèbres (Stock, 1974 ; trad. Jean-Louis Eymery). ↩︎
- La division Arts et Culture (en allemand : Abteilung Kunst und Kultur, Sektion IV) fait partie du ministère fédéral autrichien du Logement, des Arts, de la Culture, des Médias et du Sport (Bundesministerium für Wohnen, Kunst, Kultur, Medien und Sport – BMWKMS). Elle relève de la fonction publique fédérale et pilote la politique culturelle au niveau national. ↩︎
- Le MuseumsQuartier est l’un des plus grands complexes culturels au monde, situé au cœur de Vienne, sur 90 000 m², entre la Hofburg et le palais de la Chancellerie fédérale. ↩︎