# 288 / Edito
C’est la rentrée pour K., et avec elle le constat que les logiques en cours se prolongent : l’antisémitisme en Europe ne décroît pas ; la scandaleuse situation en Cisjordanie s’est aggravée ; la trahison des principes sur lesquels l’État d’Israël s’est édifié demeure la constante du gouvernement encore en place pour quelques semaines. Souhaitons que les élections imminentes en Israël permettent enfin de mettre un terme à cette dérive. Pour en souligner l’importance et l’enjeu, nous publions cette semaine le texte d’une intervention prononcée cet été, à Oxford, par l’historienne des idées et écrivaine israélienne Fania Oz-Salzberger. Cette voix, qui s’adresse à la fois à un public israélien et européen, est de celles qui pourraient faire espérer que l’avenir se rouvre, pour la simple raison qu’elle perçoit adéquatement de quoi Israël a dû se détourner pour en arriver là où il en est. La fille d’Amos Oz sait bien ce qui, de l’héritage humaniste et pragmatique des pères du sionisme, a été dilapidé décennie après décennie, et ce qu’il faudrait donc restaurer. Et elle sait aussi ce qui, de cet héritage, concerne directement l’Europe. Mais, sous son argumentation serrée, perce une angoisse qui donne au texte toute sa gravité : de cet héritage, reste-t-il encore quelque chose à faire fructifier ? Fania Oz-Salzberger écrit depuis un vertige que nous ne pouvons que partager, celui qui nous saisit lorsque, depuis la nécessité de répéter ce à quoi nous tenons, nous apercevons la possibilité que l’objet de nos espoirs ait disparu, et que ce soit donc la répétition qui nous fasse tenir.
Il y a des discours qui, eux, ne semblent jamais se poser la question de leur originalité : inlassablement, ils reviennent à l’identique de siècle en siècle, comme s’ils étaient increvables. Parmi ces épuisantes répétitions, il faut compter une antienne à laquelle Ruben Honigmann consacre cette semaine ses réflexions : les juifs seraient trop nombreux. De la généalogie de ce fantasme, nous sommes conduits jusqu’à un interdit religieux qui, par un curieux effet de miroir, porte lui aussi sur la répétition : celui de compter les juifs, comme si le geste même du dénombrement, avec ce qu’il implique de réduction à l’identique, était par lui-même blasphématoire.
Avec Les Évadés du convoi 53 (Gallimard), Benjamin Fogel revient sur l’histoire de son grand-père et de son grand-oncle, déportés en 1943 vers Sobibor et qui parvinrent, avec onze autres hommes, à s’évader du train qui les y conduisait. Au micro de Ruth Zylberman, il évoque cette histoire longtemps tenue à distance, les choix d’écriture qu’elle impose et la manière dont la troisième génération peut aujourd’hui faire œuvre de littérature à partir de la Shoah.
Il y a vingt-cinq ans, du 31 août au 8 septembre 2001, se tenait à Durban la « Conférence mondiale contre le racisme ». Pour rappeler le point de bascule qu’a représenté cet événement, et la manière dont il a acté la prégnance d’un antisémitisme dans la gauche post-coloniale internationale, nous remettons à la une le texte en diptyque de David Hirsh et Hilary Miller. Ils y montraient comment l’équation « sionisme = racisme », forgée dès les années 1970, s’est cristallisée à Durban en une vision du monde cohérente, unifiant post-colonialisme, féminisme et gauche antiraciste autour d’un même récit faisant d’Israël la clé de voûte symbolique de tous les maux du monde.
Il fallait enfin dire un mot de la Saxe-Anhalt, où l’AfD a dimanche dernier réalisé le meilleur score de l’extrême droite allemande depuis 1945, avec près de 44,5 % des voix. Ce raz-de-marée n’a rien d’inattendu, il confirme ce que Monty Ott décrivait déjà dans son enquête sur l’histoire du parti : radicalisation continue depuis la fondation, absorption des réseaux de la Nouvelle Droite et de l’ancienne « Aile » officiellement dissoute, philosémitisme instrumental qui n’a jamais empêché l’antisémitisme structurel en son sein. Nous redonnons à lire ce texte alors que deux autres scrutins régionaux se profilent, le 20 septembre, et que l’AfD affiche désormais ouvertement son ambition pour les élections fédérales de 2029. Ce qui se joue là est une tendance européenne, mais on ne peut que s’inquiéter que l’Allemagne l’accompagne avec un tel zèle.