# 286 / Edito : Trois portraits
Pendant cette pause estivale, la revue interrompt ses publications originales. En attendant la rentrée, nous proposons chaque semaine à nos lecteurs un dossier reprenant quelques textes réunis autour d’une thématique. L’occasion de découvrir le texte à côté duquel vous étiez passé, de redécouvrir celui qui vous avait interpellé et de partager avec vos amis qui ne connaissent pas encore K. quelques-unes de ses publications.
Notre dossier de cette semaine réunit trois portraits d’hommes dont l’œuvre ou la vie ne cessent d’être rouvertes par ceux qui leur succèdent, trois legs qu’on ne referme pas si facilement. Benjamin Balint et Léa Veinstein reviennent sur les péripéties entourant l’héritage de Bruno Schulz, cet écrivain-peintre juif de Drohobycz abattu par un officier SS en 1942, dont les fresques miraculeusement retrouvées dans une chambre d’enfants nazie sont devenues, entre Pologne, Ukraine et Israël, l’enjeu d’une véritable bataille d’appropriation mémorielle. Vient ensuite Jacob Taubes, dans le portrait sans complaisance qu’en dresse Mitchell Abidor : philosophe juif sans œuvre, mais non sans aura, mangeur de disciples et d’amitiés, fasciné par les faux messies et la rédemption par le péché au point d’en faire le principe même de sa vie amoureuse et intellectuelle – un homme, selon le mot qui lui va sans doute le mieux, « incomplètement socialisé ». Le dossier se referme sur un tout autre régime de grandeur, celui de la tenue plutôt que du génie brouillon, avec l’hommage de Julia Christ à Jürgen Habermas, mort en mars dernier. Habité toute sa vie par la conviction qu’après la Shoah la philosophie n’avait plus le droit de se rêver héroïque, Habermas aura fait du prosaïque, du compromis et de l’ennui bourgeois le lieu d’une véritable éthique – la seule, pensait-il, que l’Europe post-Shoah pouvait encore se permettre.
En marge de ces trois portraits, nous publions aussi cette semaine la première partie d’une enquête inédite de Chiara Lutteri consacrée à l’intrication des identités juives et marocaines. « Une mémoire pour quelle communauté ? » commence par se demander l’auteur. Longtemps la plus importante du monde arabe, la communauté juive du Maroc ne compte plus aujourd’hui qu’un nombre très réduit de membres. Dans le même temps, l’État restaure synagogues, cimetières et anciens quartiers juifs, tandis que de nouveaux musées exposent cette histoire. À qui cette mémoire s’adresse-t-elle ? À partir des témoignages de Juifs restés ou revenus au Maroc, Chiara Lutteri confronte le patrimoine officiel aux souvenirs, aux pratiques et aux attentes d’une communauté dispersée.