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K. Les Juifs, l’Europe, le XXIe siècle
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Le Maroc au miroir de son patrimoine juif (1)

Une mémoire pour quelle communauté ?

Longtemps la plus importante du monde arabe, la communauté juive du Maroc ne compte plus aujourd’hui qu’un nombre très réduit de membres. Dans le même temps, l’État restaure synagogues, cimetières et anciens quartiers juifs, tandis que de nouveaux musées exposent cette histoire. À qui cette mémoire s’adresse-t-elle ? À partir des témoignages de Juifs restés ou revenus au Maroc, Chiara Lutteri confronte le patrimoine officiel aux souvenirs, aux pratiques et aux attentes d’une communauté dispersée.

Panneau indiquant l’entrée de la synagogue dédiée à Rabbi Haïm Pinto (Hagadol) situé dans l’ancien mellah d’Essaouira. Photo prise par l’auteure, 2024.
Panneau indiquant l’entrée de la synagogue dédiée à Rabbi Haïm Pinto (Hagadol) situé dans l’ancien mellah d’Essaouira. Photo prise par l’auteure, 2024.

De l’« affluent hébraïque » aux Juifs du Maroc

Pendant plus de 50 ans, le pluralisme identitaire est demeuré un sujet controversé, oublié, parfois réprimé au Maroc. La première Constitution du pays, promulguée six ans après l’indépendance marocaine, en 1962, définissait l’identité nationale comme exclusivement arabo-musulmane. Dans le contexte de la lutte anticoloniale et de l’insertion du Maroc dans le monde arabo-musulman, cette définition très étroite de l’identité nationale n’a pas choqué la majorité. Néanmoins, le pluralisme marocain est omniprésent, à la fois linguistique, culturel, ethnique et religieux. Ce n’est qu’en 2011, après les revendications portées dans les rues marocaines par le Mouvement du 20 février, dans le contexte international des « Printemps arabes », que la Constitution a été changée et que son préambule s’est doté d’une définition plurielle de l’identité marocaine. 

« État musulman souverain, attaché à son unité nationale et à son intégrité territoriale, le Royaume du Maroc entend préserver, dans sa plénitude et sa diversité, son identité nationale une et indivisible. Son unité, forgée par la convergence de ses composantes arabo-islamique, amazighe et saharo-hassanie, s’est nourrie et enrichie de ses affluents africain, andalou, hébraïque et méditerranéen »1

Si la reconnaissance de la culture, de la langue et de l’identité amazighes répond à une demande communautaire vieille comme le pays, c’est le judaïsme qui s’est trouvé investi d’un nouveau processus de valorisation. Représenté au niveau constitutionnel, bien qu’avec le terme plus consensuel d’hébraïsme, le judaïsme marocain demeure, néanmoins, difficile à représenter dans ses expressions humaines. Qui sont, au fond, les Juifs du Maroc ? 

À son apogée, en 1949, la communauté juive du Maroc comptait presque 300.000 membres. Elle constituait, à l’époque, plus de 3% de la population marocaine.

La communauté juive-marocaine a été – et demeure – la plus importante du monde arabe. À son apogée, en 1949, la communauté juive du Maroc comptait presque 300.000 membres, installés principalement dans les villes côtières, comme Casablanca, Rabat, Tanger et Essaouira, ou Fès. Elle constituait, à l’époque, plus de 3% de la population marocaine. Mais, avant la migration des Juifs vers les villes, lieux de commerce, d’importantes communautés s’étaient constituées dans la plupart des villages du Maroc. Dans l’Atlas, dans le Rif et dans les oasis marocaines, l’on retrouve encore aujourd’hui des synagogues délabrées, des cimetières juifs en ruine, des maisons que la mémoire villageoise répertorie comme ayant appartenu, jadis, à des familles juives. Ceux qui auraient regardé le dernier film documentaire de Kamal Hachkar, réalisateur franco-marocain, au sujet du retour d’un couple d’artistes israéliens dans leur village natal de la vallée du Toubkal, se souviendront de la touchante scène où Amit Hai Cohen se fait guider par un groupe d’enfants sur les côtes de la colline qui entoure Tizgui pour aller délimiter, à l’aide de cordes de fortune, l’ancien cimetière juif du village2

Aujourd’hui disparus des villages, les Juifs du Maroc sont principalement installés à Casablanca. De petites communautés survivent à Marrakech (environ 80 personnes), à Fès, à Rabat et à Tanger. Casablanca abrite la plus grande partie de la communauté juive du Maroc, ainsi que ses institutions religieuses (le Conseil des Communautés Israélites du Maroc, la cour rabbinique) et communautaires (centres de loisirs, clubs, restaurants casher). 

Photographies représentant des Juifs de l’Atlas exposées au musée de la Synagogue Lazama de Marrakech. Photo prise par l’auteure, octobre 2025.
Photographies représentant des Juifs de l’Atlas exposées au musée de la Synagogue Lazama de Marrakech. Photo prise par l’auteure, octobre 2025.

Et les autres ? La plupart des Juifs du Maroc ont émigré, entre les années 1950 et 1980, vers Israël, mais aussi vers la France, le Canada, les États-Unis. Si une partie des familles juives qui en sont originaires y séjournent parfois, beaucoup de jeunes d’origine judéo-marocaine n’ont jamais mis les pieds au Maroc. Fils de la diaspora, ils conservent une image tantôt catastrophique, tantôt romancée de leur pays d’origine. Certains, comme leurs parents, se rendent au Maroc en pèlerinage pour les hillulot des nombreux saints juifs marocains. D’autres, notamment en provenance d’Israël, visitaient, avant le 7 Octobre 2023, le Maroc et les villes de leurs aïeux. La plupart ont oublié, dans un souci générationnel d’intégration aux pays de la diaspora, le darija, dialecte marocain, ou le tamazight, que leurs grands-parents maîtrisaient pourtant. Les raisons de ces départs sont plurielles et discutées. L’alignement international du Maroc indépendant sur l’idéologie politique du panarabisme, et la non-reconnaissance d’Israël en est une. L’insécurité grandissante, tant au niveau économique qu’au niveau communautaire, a aussi poussé nombre de Juifs du Maroc à chercher ailleurs leur terre d’avenir. Ont participé à ces départs de masse vers l’étranger la propagande et l’action des mouvements sionistes, qui ont vendu le rêve de terres inexploitées en Israël dans un contexte de grande fragilité de l’économie marocaine. La fin du Protectorat français, qui avait fait des « sujets israélites » les premiers bénéficiaires de sa mission civilisatrice, en mettant en place un système d’éducation scolaire qui avait sans doute rapproché nombre de Juifs de la culture française, a joué dans le choix de départ vers la métropole.

Rester, revenir, partir

Représenter cette multiplicité de contextes, diasporiques et locaux, n’est pas une tâche facile. La reconnaissance constitutionnelle de l’« affluent hébraïque » de l’identité marocaine semble insuffisante à l’égard de la riche et diverse histoire dont sont porteurs les Juifs du Maroc. Et elle semble encore moins suffisante à l’égard de la communauté juive qui a décidé de rester dans le pays, non sans difficultés. Pourquoi ont-ils choisi de rester ? C’est la question que je me suis posée lors d’une recherche de terrain pour mon mémoire de fin d’études, qui m’a amenée à discuter avec plusieurs personnes juives restées au Maroc.

Adolescente, elle s’est engagée dans un mouvement sioniste casablancais qui organisait le départ des Juifs vers Israël. « Mon rôle, c’était de les accompagner au port et de pleurer. Tout le monde pleurait, ceux qui partaient et ceux qui restaient. Ils savaient qu’ils partaient pour toujours »

C’est dans ce cadre que j’ai rencontré Mme F., un soir d’octobre 2021, à Casablanca. Mme F. est née dans la médina de Casablanca, aînée d’une grande fratrie, en 1944. Mais, comme beaucoup de ses coreligionnaires, elle n’a pas toujours habité au Maroc. Ce n’est que depuis 1993 qu’elle y est retournée avec sa fille, D., installée avec sa propre famille à Marrakech. 

Adolescente, elle s’est engagée dans un mouvement sioniste casablancais qui organisait le départ des Juifs vers Israël. « Mon rôle, c’était de les accompagner au port et de pleurer. Tout le monde pleurait, ceux qui partaient et ceux qui restaient. Ils savaient qu’ils partaient pour toujours », raconte-t-elle en sirotant un jus d’orange. En 1967, elle a décidé de partir vers un kibboutz en Israël, où elle a vécu la guerre des Six Jours dans une tranchée : « Je croyais que j’allais mourir. Les sionistes nous disaient que les Arabes et Nasser allaient nous bouffer tout crus. […] J’ai aussi compris ce qu’était le sionisme : un projet colonial pour le peuple juif », me confie-t-elle. Elle a donc émigré à Paris, où elle a milité dans les mouvements communistes et antisionistes, et collaboré avec André Azoulay à la revue « Combat de la diaspora », d’orientation socialiste. 

Quand je lui demande de me parler du départ des Juifs du Maroc, Mme F. me dit que c’était « un transfert de populations ». Ceux qui sont restés, comme ses parents, sont pour elle des héros. « C’est grâce à eux que j’ai pu revenir », dit-elle sans hésitation. Ses parents sont restés dans le Maroc indépendant, bien qu’il offrît peu de sécurité aux Juifs marocains. Le père de Mme F., dont elle précise pourtant qu’il suivait les congrès sionistes, a décidé de rester car il craignait que la vie économique et sociale en Israël ne soit monopolisée par des Européens. Ceux-ci, disait-il, « vont nous diriger en Israël comme les Français nous dirigeaient ici ». 

L’antisionisme de Mme F. n’est néanmoins pas partagé par tous les Juifs restés au Maroc. Ma voisine d’appartement, sur le Boulevard de Paris à Casablanca, a au moins 80 ans. Je ne lui ai pas demandé son âge, et elle ne me le confie pas. Elle me dit de l’appeler Mme A., et m’offre du thé que lui prépare Fatima, la femme qui l’aide à la maison depuis plus de vingt ans. Mme A. a une autre réponse à ma question : pourquoi êtes-vous restée ? Elle hésite un peu, et puis elle dit : « Quand j’étais jeune, les Arabes étaient méchants avec nous. Aujourd’hui, ils sont gentils. Ils m’aident avec mes courses, j’ai des porteurs, ils m’amènent ce dont j’ai besoin. Il faut juste savoir leur parler, tu sais : ici, on dit “choukrane” pour dire merci. Mais si tu leur dis “Allah yrham al walidin”3, ils sont beaucoup plus contents ». 

« Moi j’avais cette illusion, de toujours pouvoir poursuivre la vie juive au Maroc en cohabitant avec les musulmans, une cohabitation pacifique qui ferait de la tolérance un fait intrinsèquement lié à la rencontre : mais c’est une illusion, car il n’y a plus de rencontre, il n’y a plus de Juifs. »

Comme pour beaucoup d’autres personnes juives que je rencontre et qui sont restées au Maroc, les choses semblent aller de soi. Certains sont revenus après des séjours en France, au Canada ou en Israël pour prendre soin de leurs parents âgés. D’autres, pour démarrer une affaire au Maroc, ou pour reprendre des entreprises familiales.

Le fait est qu’ils sont rentrés, ou restés, dans un pays où, jusqu’en 2011, leur identité – leur histoire, leur culture, leur religion – n’était pas reconnue comme faisant partie de l’identité nationale marocaine. Et où leur communauté, jadis la plus grande du monde arabe, est réduite à quelques individus, dont beaucoup envisagent de quitter bientôt le Maroc. Nostalgique, S., directeur du Lycée Maïmonide de Casablanca, résume bien ce sentiment de fin de l’histoire des Juifs du Maroc que je retrouve chez grand nombre de mes interlocuteurs. « Moi j’avais cette illusion, de toujours pouvoir poursuivre la vie juive au Maroc en cohabitant avec les musulmans, une cohabitation pacifique qui ferait de la tolérance un fait intrinsèquement lié à la rencontre : mais c’est une illusion, car il n’y a plus de rencontre, il n’y a plus de Juifs. »

Au vu de cette petite communauté, de plus en plus réduite, que sous-entend donc la récente reconnaissance constitutionnelle ? Signifie-t-elle que l’État reconnaît l’apport historique de la communauté juive à la construction de l’identité marocaine ? Signifie-t-elle que l’ « hébraïsme » serait un legs identitaire que tous les Marocains ont en partage, comme le revendiquent de plus en plus de jeunes qui portent une vision laïque de l’identité nationale ?

Entrée du Musée du Judaïsme Marocain de Casablanca
Entrée du Musée du Judaïsme Marocain de Casablanca

Le patrimoine juif sous l’égide du roi

Depuis 2011, ce n’est pas seulement dans la Constitution que le judaïsme a acquis une place de plus en plus importante, mais surtout dans les projets culturels menés par le monarque, Mohammed VI, en collaboration avec les représentants des institutions juives du pays.

Une des expressions les plus importantes de la valorisation du judaïsme par les politiques culturelles est sans doute la restauration des cimetières juifs du Royaume. Sous l’égide du roi, cette entreprise de rénovation des cimetières juifs a concerné 167 « maisons des vivants », comme on les appelle en hébreu, sur les 200 cimetières qui existent aujourd’hui au Maroc, entre 2010 et 2014. La restauration de ces lieux a fait l’objet d’une conférence tenue à l’Institut du Monde Arabe (IMA) à Paris, en février 2015, à laquelle ont participé Serge Berdugo, secrétaire général du Conseil des Communautés Israélites du Maroc, et Ahmed Taoufiq, ministre des Affaires islamiques. L’IMA, musée et lieu de réflexion parisien, nourrit un lien particulier avec le Maroc, d’où sont originaires de nombreux mécènes de l’Institut, qui ont un poids diplomatique certain sur les choix du musée4. Des expositions dédiées au Maroc ont nourri le programme de l’Institut depuis sa naissance, et la conférence au sujet des rénovations s’insère dans un contexte de valorisation du Maroc comme modèle de coexistence interreligieuse. « Le Maroc, pays d’exception, mérite une relation d’exception avec l’Institut du Monde Arabe »5, réaffirmait Jack Lang, alors président de l’IMA, en 2021. Ces projets de coopération sont rendus possibles par des relations historiques entre le Maroc et l’Institut parisien, consolidées par l’importante participation d’acteurs marocains à l’exposition « Juifs d’Orient. Une histoire plurimillénaire ». Le judaïsme occupe, dans les relations entre les milieux culturels marocain et français, une place prépondérante. Cette exposition, pour laquelle Jack Lang a directement sollicité le Maroc et la Fondation Nationale des Musées marocains, a été l’occasion de réaffirmer la place centrale que joue la gestion marocaine du fait religieux juif à l’échelle internationale. Le président de l’Institut affirmait, en février 2021, l’exceptionnalité du Maroc : « Le Maroc est une exception, en ce sens qu’il revendique […] l’héritage hébraïque »6

Les restaurations dont a rendu compte la conférence tenue à l’IMA en 2015 n’ont pas concerné seulement les cimetières juifs, mais aussi les mellahs – quartiers où résidaient les Juifs du Maroc – et les synagogues du Royaume. Le 10 mai 2023, la synagogue Meier Toledano di Tanja a été inaugurée par la communauté juive, sous l’égide de Serge Berdugo, à Meknès. Ce n’est que la dernière d’une longue liste de lieux saints qui ont été restaurés pour devenir des petits musées dédiés à l’histoire de la communauté juive citadine. À Casablanca, la synagogue Ettedgui abrite aujourd’hui une collection photographique qui raconte l’histoire de la grande communauté juive casablancaise. 

À Marrakech, c’est le mellah qui a été restauré. Depuis 2017, la porte d’entrée principale du quartier juif, située à deux pas du majestueux Palais Bahia, indique aux visiteurs qu’ils entrent dans le Hay al-Mellah, quartier du mellah, rebaptisé, il y a une vingtaine d’années, quartier as-Salam7. Les allées piétonnes du souq aux herbes et aux épices ont été entièrement revêtues de dalles blanches et couvertes d’une structure en bois. Les façades des magasins et maisons qui donnent sur l’allée commerciale du mellah ont été rénovées et uniformisées, et les portes des boutiques reprises en bois et fer forgé. Quatre des 140 fondouks8 du mellah ont été rénovés et un nombre incalculable de maisons insalubres entièrement reconstruites.

Photographie de Simon Lévy, fondateur du Musée du Judaïsme Marocain de Casablanca, exposée dans le même musée. Photo prise par l’auteure, 2022.
Photographie de Simon Lévy, fondateur du Musée du Judaïsme Marocain de Casablanca, exposée dans le même musée. Photo prise par l’auteure, 2022.

En lien étroit avec ces politiques de restauration, quatre musées dédiés au judaïsme ont vu le jour dans le Royaume. Le plus ancien, le Musée du Judaïsme Marocain de Casablanca, a ouvert ses portes en 1998, par volonté de Simon Lévy, militant socialiste, anthropologue et écrivain juif-marocain9. Ces 600 m2 de musée se trouvent dans le quartier résidentiel de l’Oasis, à Casablanca. La plupart des visiteurs y arrivent en taxi privé, la majorité des chauffeurs de petits taxis casablancais ne connaissant pas le Musée du Judaïsme Marocain. Le lieu choisi pour ce musée abritait un orphelinat juif, le Murdoch Bengio Home, fondé en 1948 par Célia Bengio avec le soutien de l’organisation caritative juive américaine du Joint Distribution Committee10. Il est converti en yeshiva en 1966. Dans la cour d’entrée du musée, un panneau où on lit « Bengio Home », en français et en arabe, a survécu au réaménagement de l’orphelinat en 1994-1995 par l’architecte Aimé Kakon. Premier musée du judaïsme dans le monde arabe, cet espace a reçu un accueil international enthousiaste. 

André Azoulay définit Essaouira comme « unique du fait de cette intimité, cette proximité, cette porosité, cette capillarité entre islam et judaïsme en terre d’islam ». 

Quelques 350 kilomètres au sud de Casablanca, en janvier 2020, le roi Mohammed VI inaugurait l’espace culturel Bayt Dakira, la maison de la mémoire, à Essaouira. Cet espace rassemble la synagogue rénovée Slat Attia, qui date de 1899, un lieu d’exposition, un théâtre et un centre culturel. De nombreuses synagogues ont aujourd’hui disparu de la ville, qui en comptait trente-sept11. Ce projet a été soutenu par André Azoulay, conseiller royal de religion juive et originaire, comme sa femme, de la ville d’Essaouira. Le musée accueille les visiteurs avec un grand panneau où le nom Bayt Dakira est écrit en arabe, puis en caractères latins, en tamazight et en hébreu. Le message adressé aux visiteurs est : « Shalom Alaykoum, Salam Lekoulam », dans un mélange linguistique qui symbolise ce qu’André Azoulay définit comme « une vraie complicité sociale, philosophique, morale et spirituelle » entre les Juifs et les musulmans d’Essaouira. L’appareil pédagogique du musée insiste sur le caractère spécial de la ville d’Essaouira : « Essaouira-Mogador aime faire les choses à sa façon », lit-on sur le panneau introductif. Azoulay définit Essaouira comme « unique du fait de cette intimité, cette proximité, cette porosité, cette capillarité entre islam et judaïsme en terre d’islam ». Il poursuit : « Je ne connais pas d’autre lieu où cela aurait été aussi pérenne, aussi long dans le temps et aussi… responsable et mature »12.

À ces deux espaces d’exposition s’ajoutent d’autres lieux : un musée a été ouvert dans la Synagogue Lazama de Marrakech en 2023 et un Musée de la culture juive, entièrement financé par le ministère de la Culture, devrait ouvrir ses portes à Fès.

Des musées pour quels publics ?

Si ces projets ont attiré les louanges des amis historiques du Maroc, tels la France ou les États-Unis, quel accueil la communauté juive marocaine leur a-t-elle réservé ? La plupart des membres de la communauté juive que j’ai eu l’occasion de rencontrer n’ont jamais visité ces musées, tout en ayant parfois un lien avec ces espaces.

Quand j’en parle avec D., propriétaire d’un club de tennis privé à Casablanca, il me confie avoir visité peut-être une fois, il y a longtemps, le musée juif de la ville. En revanche, m’explique-t-il, son père était gérant d’une synagogue et, à son décès, les objets qu’elle contenait ont été donnés au musée pour qu’ils soient préservés. Pour D., le musée n’est pas un lieu pour la communauté : « C’est touchant – commente-t-il – quand les musulmans veulent en apprendre plus sur la culture juive. J’aime ça, moi ». Comme lui, ma voisine Mme A. s’étonne quand je lui demande quelle relation elle entretient avec le musée du judaïsme casablancais : « Qu’est-ce que j’irais faire là-bas ? Il n’y a rien à voir pour moi. Mais toi, tu devrais y aller, les touristes aiment bien ». Les musées du judaïsme n’accueillent de fait qu’un public très restreint. Simon Lévy, fondateur du musée casablancais du judaïsme, destinait le musée tout particulièrement aux jeunes Marocains musulmans, pour qu’ils y voient « la composante juive de la civilisation nationale », mais cet objectif ne semble que partiellement réussi.

Ma voisine juive s’étonne quand je lui demande quelle relation elle entretient avec le musée du judaïsme casablancais : « Qu’est-ce que j’irais faire là-bas ? Il n’y a rien à voir pour moi. Mais toi, tu devrais y aller, les touristes aiment bien »

Le musée accueille, certes, un nombre croissant d’étudiants marocains en études islamiques. Certains d’entre eux apprennent l’hébreu dans leur cursus universitaire, et leurs professeurs leur conseillent de visiter le musée. L’actuelle directrice du musée casablancais, Mme Rehihil, me raconte qu’elle est souvent contactée par des professeurs de ces départements, qui lui demandent de faire visiter le musée aux étudiants. Elle dit qu’elle est toujours chaleureusement remerciée par ceux-ci, qui lui confient voir les étudiants complètement changés par la visite du musée. Les mercredis, jours réservés à l’accueil des écoliers, certaines classes d’écoles publiques et privées visitent aussi le musée, à l’initiative des enseignants. Le lycée juif Maïmonide a mis en place un partenariat avec l’école Wafae et le lycée Lyautey autour du thème de la tolérance : tous les ans, les professeurs amènent leurs classes au musée. Lors de l’une de mes premières visites du musée, de jeunes femmes portant le jilbab prenaient des photos des objets du musée, avant de s’en aller en remerciant la gardienne. 

Elles sont néanmoins minoritaires. Les panneaux sont écrits en anglais et en français – ni en arabe ni en hébreu. La plupart des visiteurs sont étrangers. Pour une bonne part, ce sont des Juifs marocains résidant en France ou en Israël ; ils passent voir le musée lorsqu’ils viennent au Maroc, souvent pour les fêtes. Une autre partie importante du public du musée est composée de Juifs d’Irak, d’Iran, de Syrie, du Yémen. Ils m’expliquent qu’ils habitent désormais en Israël et sont venus visiter le Maroc, ne pouvant pas rentrer dans leur pays d’origine. Ils remercient chaleureusement en anglais Mme Rehihil, l’actuelle directrice du musée, avant de poursuivre leur tour du Maroc. Enfin, des Juifs ashkénazes, notamment américains, français et israéliens, viennent visiter le musée : c’est une étape de leur voyage au Maroc, et le musée leur est souvent conseillé par les restaurateurs casher de Casablanca, chez qui ils goûtent les merveilleux plats juifs-marocains. Le musée est fermé le samedi et pour les fêtes juives, d’une manière adaptée au public qu’il touche aujourd’hui.

S. est le directeur du Lycée Maïmonide de Casablanca. C’est l’une des premières personnes que je rencontre lors de mon séjour de recherche, et il me sera d’une grande aide. Il est fin connaisseur de l’histoire juive-marocaine ancienne et contemporaine. Il porte un regard différent sur ces lieux muséaux. Lorsqu’il a rencontré Mme Rehihil, il a tenu à lui dire : « Madame, vous ne le savez peut-être pas, mais vous ramassez des repères. Tous les objets ici ont un sens. Il y a un vécu derrière ces objets. C’est le vécu qui fait que ces objets ne sont pas des symboles ». Selon S., le musée a le mérite de rassembler des repères pour une communauté qui, aujourd’hui, peine à en trouver au Maroc, à cause de sa petite taille, de ses représentants politiques communautaires qui perdent en légitimité, de l’écrémage de son histoire par le pouvoir. Les objets du musée ne sont donc pas importants pour l’histoire qu’ils racontent, mais parce qu’ils sont les témoins d’un vécu, tantôt douloureux, tantôt paisible. Ce qui compte, pour S., est que ces objets ne deviennent pas des symboles figés. Ils tendent pourtant à le devenir, en venant symboliser la tolérance et l’harmonie qui auraient toujours caractérisé l’histoire marocaine, et que le Maroc cherche à valoriser.

Porte d’entrée du Dar Rabbi Haïm Pinto, dans l’ancien mellah de Casablanca. Photo prise par l’auteure, 2021.
Porte d’entrée du Dar Rabbi Haïm Pinto, dans l’ancien mellah de Casablanca. Photo prise par l’auteure, 2021.

Il y a toutefois, dans cet écosystème patrimonial, d’autres formes de mise en scène du judaïsme marocain, qui sont caractérisées par une approche « par le bas » et existent en marge des projets à grande visibilité portés par les institutions communautaires et nationales. C’est en rencontrant Haïm Pinto, dans la maison de son aïeul, Rabbi Haïm Pinto Hakatan, que je découvre l’existence d’un patrimoine qui continue de vivre à travers une double démarche de conservation et de pratique vivante du lieu. Haïm, que je rencontre à plusieurs reprises entre 2021 et 2025, est le dernier descendant de l’un des saints les plus vénérés d’Essaouira – Rabbi Haïm Pinto Hagadol – et de son petit-fils, enterré à Casablanca, Rabbi Haïm Pinto Hakatan. Après avoir émigré, à l’âge de 13 ans, au Canada et y avoir exercé l’activité de comptable pendant plusieurs décennies, il est retourné à Casablanca à la mort de ses oncles, afin de prendre soin de la maison de Rabbi Haïm Pinto, lieu de dévotion pour la communauté juive casablancaise, qui accueille les objets du saint originaire d’Essaouira, arrière-grand-père de Haïm.

Haïm Pinto a affiché une plaque dans cette maison appelée « Dar Rabbi Haïm Pinto » et située dans l’ancien mellah de Casablanca. Les fidèles et les visiteurs y lisent les noms de ceux qui ont participé à la rénovation du Dar, qui était en ruine il y a une dizaine d’années. Haïm me montre la lettre envoyée depuis le Canada, où il résidait, aux grandes familles juives, installées en Amérique du Nord, en Europe et au Maroc. C’est ainsi, explique-t-il, qu’il a pu réunir une somme conséquente d’argent qu’il a employée pour rénover complètement la maison du saint. Il ajoute, fièrement, que les noms indiqués sur la plaque ne sont pas exhaustifs : bien plus de familles et d’individus de la diaspora ont participé financièrement, mais tous les noms n’ont pas pu être inscrits. 

Cet endroit demeure un lieu de pratique religieuse pour la communauté juive de la ville, qui ne semble pas imaginer qu’il puisse être inséré dans une dynamique patrimoniale similaire à celle vécue par d’autres lieux. Bien que de nombreux touristes visitent cette maison, et qu’elle ait été insérée dans plusieurs parcours touristiques organisés tant par des associations locales que par des agences de tourisme, la communauté casablancaise, formée principalement de personnes âgées, conserve une appréciation religieuse du Dar Rabbi Haïm Pinto. Comme dans le cas d’étude de la Ghriba tunisienne, proposé par la chercheuse Afef Mbarek, le Dar est, pour la communauté juive, « le support de la pratique religieuse, du culte et de la mémoire communautaire »13. Toucher la jellaba du rabbin, allumer une bougie, demander la protection ou l’aide du saint, et laisser une offrande pour l’entretien de la maison sont des pratiques revêtues par la communauté casablancaise d’une importance traditionnelle. Ce sont des pratiques qui coexistent avec d’autres, touristiques, tels l’inscription d’un prénom dans un livre d’or ou le paiement d’une somme qui est, pour les non-fidèles, le seul moyen d’accéder à ce lieu hybride. Le gardien du lieu, Haïm, explique clairement que ce lieu n’est pas un musée et ne s’adresse pas aux touristes, ou du moins pas uniquement : c’est un lieu historique de la communauté de fidèles juifs de Casablanca, et il continuera de l’être après lui. Ainsi, alors que tous ces acteurs s’investissent dans la patrimonialisation, la définition de ce qu’est le patrimoine n’est pas partagée. Et, à travers celui-ci, la définition de ce qu’est la « marocanité » mérite d’être discutée aussi, au sein et en dehors de la communauté juive.

À lire aussi

  1. Préambule de la Constitution du Royaume du Maroc, 2011. ↩︎
  2. Kamal Hachkar, Dans tes yeux, je vois mon pays, Maroc-France, 2019. ↩︎
  3. Cette expression signifie, littéralement, que Dieu fasse miséricorde à tes parents, et est souvent utilisée à la place d’un « s’il te plait » ou d’un « merci ». ↩︎
  4. En 2019, par exemple, la chanteuse sahraouie Aziza Brahim devait se produire à l’IMA. La pression exercée par les diplomates et mécènes marocains a conduit l’Institut à annuler le concert. RFI, Sous la pression, l’Institut du Monde Arabe dé-programme une chanteuse sahraouie, Mars 2019. ↩︎
  5. Le Courrier de l’Atlas, L’Institut du Monde Arabe et la Fondation nationale des Musées du Maroc, de grands projets en vue, Septembre 2021. ↩︎
  6. Bladi, L’Institut du Monde Arabe sollicite le Maroc pour une exposition sur le judaïsme, Février 2021. ↩︎
  7. As-Salam signifie « La paix ». ↩︎
  8. Anciennes auberges et entrepôts. ↩︎
  9. Juif marocain, antisioniste, Simon Lévy s’engage dans le Parti Communiste Marocain. Il se désengage de la politique lorsqu’il décide de se dédier à la Fondation du Patrimoine judéo-marocain et au Musée du Judaïsme marocain de Casablanca en 1999. Pour son profil complet, voir : Telquel, Simon Lévy, la mort d’un symbole, Février 2012. ↩︎
  10. JDC est une des plus grandes organisations humanitaires juives à vocation internationale. Site officiel de JDC : https://www.jdc.org/ ↩︎
  11. Construite par volonté de Mima Attia en souvenir de son mari, riche commerçant décédé lors d’un voyage au Libéria, la synagogue Attia a été réalisée par M. Koffman de Manchester, qui l’a rendue la seule synagogue en style anglais de la ville : ainsi, déjà à la fin du XIX siècle, elle jouissait d’une reconnaissance et d’une appréciation internationales. Le correspondant du Jewish Chronicle à Essaouira en loue les qualités et la beauté, ainsi que la participation de l’entière communauté de la ville à son inauguration, en un article paru en 1899. 
    Jewish Chronicle, Our Mogador Letter, Décembre 1899. ↩︎
  12.  Medi1TV Afrique, André Azoulay : Bayt Dakira exprime la singularité d’Essaouira, Janvier 2020. ↩︎
  13. Afef Mbarek, « Entre classement et patrimonialisation : les usages du patrimoine judéo-tunisien », L’année du Maghreb, 2018. ↩︎
Photo de Chiara Lutteri

Chiara Lutteri

Chiara Lutteri est doctorante en histoire contemporaine au sein du laboratoire Telemme d’Aix Marseille Université. Elle a vécu à Rabat et à Casablanca, où elle a également travaillé en tant qu’enseignante. Ses recherchent portent sur le rôle politique du patrimoine juif au Maroc, interrogeant les musées et les lieux patrimoniaux comme champs d’interaction institutionnelle, de négociation mémorielle et de mise en scène d’identités en évolution.