# 278 / Edito
De la promesse moderne d’émancipation universelle, on peut dire qu’elle a été écoutée par les Juifs. Mais écouter, on peut aussi le faire avec une oreille distraite ou une attention flottante, en laissant l’esprit vagabonder vers autre chose. De cela, la découverte freudienne de la psychanalyse a su tirer les conséquences. Intriquée aux idéaux de la modernité scientifique et individualiste, ayant pour ambition de saisir la condition anthropologique à son niveau le plus fondamental, la psychanalyse tient cependant un discours qui, bien souvent, l’a rendue suspecte pour l’air du temps. D’où une question : qu’est-ce qui, dans cette inscription en décalage, vient faire écho à l’expérience minoritaire d’un fait juif qui persiste malgré l’assimilation ? Qu’est-ce qui reste de juif dans la psychanalyse ? Il y a un an, nous publiions dans K. les bonnes feuilles de la biographie consacrée par Joël Whitebook à Freud, où le caractère juif de la psychanalyse se trouvait situé dans un certain esprit d’hérésie. Cette lecture a fait réagir David Krausz et Déborah Gutmann-Krausz qui, dans leur texte, prennent cette thèse à revers. Pour eux, en effet, c’est bien plutôt le mystère d’un judaïsme dépourvu de contenu, mais pourtant irréductible, qui a imprimé sa marque sur la découverte freudienne. Et c’est peut-être dans cette attention à ce qui reste, en dépit de tout, qu’il faut chercher l’originalité du rapport de la psychanalyse à la parole, surtout quand elle se veut salvatrice.
Pour qui est attaché à l’idée sioniste depuis l’Europe, les dernières années ont pu donner l’impression qu’un mouvement tectonique d’ampleur se déroulait sous leurs pieds. Certains se sont découverts plus liés à ce projet qu’ils ne pensaient l’être, quand d’autres se sont calcifiés dans des positions défensives. Mais peut-être l’expérience la plus générale est-elle celle d’un vacillement, d’une perte d’équilibre au moment où le sol tremble. En janvier dernier, Alexandre Journo donnait à lire dans nos colonnes le fruit de ce vacillement, sous la forme d’une critique interne au sionisme adressée par la jeune génération aux évidences de celle qui la précédait. Nous publions cette semaine la suite de sa réflexion, où il s’agit de se confronter aux débats internes au monde juif sur la question du sionisme, afin de dégager une perspective politique qui n’esquive pas le problème de la responsabilité juive. Post-sionisme, asionisme, antisionisme : autant de tentatives de sauter par-dessus l’analyse sioniste de l’état de la question juive après l’Émancipation. Autant d’impasses ?
Autre vacillement : comment penser lorsque s’effondrent les références morales et langagières communes ? À partir de la notion de « moment antisémite » forgée par Pierre Birnbaum, l’historienne Manuela Consonni propose une réflexion sur les bouleversements moraux et politiques induits par le 7 octobre et la guerre à Gaza. Sans rien céder sur la nécessité de nommer la violence de l’État israélien ni sur celle de reconnaître les nouvelles formes que prend aujourd’hui l’antisémitisme, elle montre comment les conditions du jugement et de la critique se trouvent aujourd’hui brouillées.