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K. Les Juifs, l’Europe, le XXIe siècle
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Antisionisme, post-sionisme, néosionisme, asionisme…

Les fausses sorties du sionisme

Dans un précédent article pour K. - « Rester sioniste » -, Alexandre Journo examinait les impasses du sionisme tel qu’il s’est historiquement constitué, politiquement réalisé et idéologiquement transmis, en soutenant qu’une critique interne était aujourd’hui non seulement possible, mais nécessaire pour en préserver la viabilité. Le présent texte procède d’un autre geste, complémentaire mais distinct : non plus examiner ce que le sionisme est devenu, mais interroger ce que produisent les positions - en particulier juives - qui se définissent contre lui, à distance de lui ou au-delà de lui.

Golus (exil), Samuel Hirszenberg (1865 - Lodz - 1908 - Jérusalem)
Golus (exil), Samuel Hirszenberg (1865 - Lodz - 1908 - Jérusalem)

La crise actuelle a vu se multiplier dans le monde juif des positionnements – post-sionisme, néosionisme, asionisme, antisionisme – qui se présentent comme des sorties, des désengagements ou des dépassements du sionisme. Il s’agit ici d’en analyser les présupposés, les effets et les impensés, et de mesurer en quoi ces positions, loin de résoudre les contradictions du sionisme, déplacent ou reconduisent autrement la question de la responsabilité juive dans le monde contemporain.

Post- et néo- : deux façons de rompre

Deux idéologies aux conséquences politiques très différentes se sont conçues comme des dépassements du sionisme, et partaient du diagnostic partagé de l’achèvement du sionisme. Il s’agit du post-sionisme et du néo-sionisme. Le premier consiste à acter l’avènement d’Israël, et dès lors à désolidariser Israël de la diaspora afin de lui permettre de devenir une nation civique, une nation normale, en paix avec ses voisins, délestée de cette latence de la diaspora. Le second consiste à refonder le sionisme, en lui fixant un nouvel horizon une fois le premier achevé : cet horizon, c’est la Judée-Samarie. Tous les deux, consciemment ou non, actent un divorce entre Israël et la diaspora. Le néo-sionisme l’assume pleinement et se propose de revoir le droit au retour pour le restreindre dans un sens strictement halakhique, comme si les Juifs libéraux et les Juifs patrilinéaires n’étaient pas eux aussi sujets à l’antisémitisme. À vrai dire, cette dimension-là du sionisme, l’idée d’État-refuge, leur importe peu, et leur sionisme est davantage fondé sur un messianisme, la fin de l’exil étant entendue par eux comme le retour au contrôle de la terre d’Israël (Eretz Israël) et non comme la fin de la condition minorée. Dans leur perspective, les juifs qui ne franchissent pas le cap de l’alyah méritent leur sort, ils sont exclus de la solidarité. L’exemple archétypique de cet état d’esprit est l’attitude du ministre de la diaspora Amichaï Chikli, qui antagonise toutes les diasporas qu’il rencontre et qui noue des alliances politiques avec les extrêmes droites européennes et américaines. Le sionisme messianique, ou néo-sionisme, est ce qui obstrue le plus l’avenir d’Israël, mais il est relativement facile à évacuer intellectuellement. L’option du post-sionisme mérite un examen plus approfondi.

Sortir de l’ambiguïté et décréter l’achèvement du sionisme est un pari trop dangereux pour le fait juif. En faisant cela, on dissocie les destins d’Israël et de la diaspora. Certes, l’ambiguïté a un prix élevé, car elle complique la sécularisation d’Israël et l’avènement d’une identité civique et ouverte judéo-israélienne. Mais elle permet de conserver, au moins à l’état latent, l’unité du peuple juif. Si les destins d’Israël et de la diaspora sont disjoints, comment justifier alors la responsabilité qu’a Israël vis-à-vis de la diaspora ? Quelle communauté d’intérêts ? L’antisémitisme perdure, il apparaît même aux États-Unis et au Canada et plus seulement en Europe occidentale et en Argentine (ailleurs, il n’y a plus de Juifs en nombre) : dans cette situation, Israël ne peut abandonner sa responsabilité vis-à-vis de la diaspora. Il est vrai que, le temps et les générations passant, les Israéliens se construisent un destin dissocié de celui de la diaspora, leur démographie ne repose plus sur l’alyah, et le sentiment de responsabilité vis-à-vis de la diaspora s’estompe. Ces Israéliens peuvent en outre reprocher aux judaïcités de diaspora de ne pas avoir fait le choix de l’alyah : « l’État d’Israël résorbe définitivement le problème juif car sa création impose une alternative exclusive : soit les juifs choisissent de demeurer citoyens de leurs États et s’effacent comme juifs, soit ils rejoignent l’État d’Israël pour en devenir citoyens » dit en substance Arthur Koestler rapporté par Danny Trom (La France sans les Juifs). Du point de vue israélien, quelle responsabilité assumer vis-à-vis de ceux qui ont choisi de demeurer citoyens de leurs États quand ils avaient la possibilité de devenir israéliens ? Refuser de se poser cette question est, je crois, un défaut d’ahavat Israël. Ce défaut n’est pas toujours conscient, mais il peut le devenir. Par exemple – chez des néo-sionistes cette fois – dans le parti sioniste religieux de Smotrich, qui se propose de révoquer la loi du retour par mépris pour la judaïcité américaine, qui n’est plus réellement juive à leurs yeux.

Le temps et les générations passant, les Israéliens se construisent un destin dissocié de celui de la diaspora, leur démographie ne repose plus sur l’alyah, et le sentiment de responsabilité vis-à-vis de la diaspora s’estompe.

Autre faiblesse du post-sionisme : l’existence d’Israël reste tout de même menacée et sa normalisation régionale pas tout à fait acquise. Il peut être, certes, difficile d’opposer des arguments vraiment nets au post-sionisme, car ses conséquences politiques sont au fond les mêmes que celles du sionisme de gauche (ou du sionisme « libéral ») : fixer des frontières à Israël (yesh gvul, il y a une frontière), celles de 48, réajustées, et y consolider une démocratie libérale, afin de normaliser enfin l’existence juive. Mais pourquoi faudrait-il partir de la prémisse que le sionisme est achevé, et qu’il s’agit donc de le dépasser pour aboutir à ces conclusions politiques ? 

De plus, on peut se demander quelle nécessité il y aurait à fixer une frontière si l’identité civique israélienne doit se substituer à l’identité nationale juive, si le flou ne doit plus perdurer entre ces deux identités : un État binational – mais le mot même de binational perd dans ce cas son sens – peut fonctionner sur ces prémisses purement civiques. La raison en est assez simple : dans les frontières de 1948, l’identité juive est assise sur une démographie robuste, et peut s’assouplir. Ce qui suppose de l’admettre en premier lieu, plutôt que de la remplacer par une identité purement civique. Dans les faits, l’identité juive est déjà assouplie en Israël. En 2022, 60% de l’immigration était non juive au sens du leum1, mais elle l’était bien au sens politique, car 92% de l’immigration passait par le mécanisme de l’alyah2 : c’est bien que le signifiant « juif » dépasse dans la société israélienne son périmètre halakhique.

L’asionisme, ou la désertion confortable

Une autre alternative au sionisme, cette fois en diaspora, est l’asionisme, c’est-à-dire l’indifférence au sionisme. Ça n’est pas de l’antisionisme. Cette attitude vis-à-vis d’Israël est peut-être le miroir diasporique du post-sionisme : puisqu’Israël les déçoit, et importune leur vie juive en diaspora – à force de s’enfoncer dans ce conflit centenaire, Israël devient la justification à l’antisémitisme en diaspora – certains revendiquent de ne plus avoir partie liée à Israël3. Le sionisme est là encore – comme dans le point de vue post-sioniste – de l’histoire achevée. Le point de départ de cette attitude est un certain embarras, un embarras devant un cousin qui fait honte. Acculé par les injonctions à se positionner sur Israël, l’asioniste répond : ne confondez pas Juifs et Israéliens, je n’ai pas comme Français juif à me prononcer sur Israël. Cette attitude est plus répandue qu’on ne le croit. Et tout à fait compréhensible : elle acte une réalité sociologique des Juifs occidentaux. Les Juifs, avant d’arriver en France ou aux États-Unis, n’étaient jamais tout à fait citoyens des pays où ils résidaient, même s’ils y étaient établis depuis de nombreuses générations. La France, le Royaume-Uni, le Canada, les États-Unis semblent à beaucoup des patries définitives. Même si les Juifs y sont toujours la cible de l’antisémitisme, domine l’idée pour l’asioniste qu’ils n’y sont plus une minorité opprimée, mais, au contraire, une minorité modèle. Puisqu’il est vraisemblable à leurs yeux de pouvoir rester là, d’avoir trouvé le pays où il fait bon être juif, ils ne sentent pas la nécessité d’Israël comme refuge. Et puisqu’Israël leur fait honte, alors ils révoquent ce lien à Israël. C’est une attitude fréquente dans les groupes juifs de gauche en France – ainsi Golem –, qui font de la lutte contre l’antisémitisme ici et maintenant leur seul objet, et affectent une neutralité vis-à-vis d’Israël. Cette affection de ne plus être lié à Israël est évidemment un vœu pieux, et l’objet de toutes les attentions dans les groupes juifs de gauche est bien Israël et la guerre à Gaza, avec la revendication conjointe de ne pas avoir à se prononcer sur Israël.

Cette attitude est, je crois, une désertion morale et un manque patent d’ahavat Israel – au sens d’amour du peuple d’Israël, de la judaïcité. C’est ce que reprochait Scholem à Arendt, dans un échange fameux : « un concept difficile à définir et pourtant bien concret …, Ahavat Israel, “l’amour du peuple juif”, chez vous, ma chère Hannah, comme chez d’autres intellectuels issus de la gauche allemande, je n’en vois pas trace ». Pour mieux comprendre cette désertion, citons Joshua Leifer, dans Tablets Shattered (non traduit en français) qui en formule parfaitement les ressorts :

« Je comprends ceux qui regardent cette situation et ne veulent rien avoir à faire avec elle – ceux qui, dans leur rage, rêvent de dissoudre les liens entre leur judaïté et Israël. Mais pour moi et, j’imagine, pour de nombreux Juifs américains, cela n’est pas possible. Et même si ça l’était, ce ne serait pas moralement juste. Face, d’un côté, à la complicité de l’establishment juif et, de l’autre, à l’élan diasporiste et antisioniste vers le renoncement, je préfère adopter une posture de responsabilité en réponse aux actions d’Israël.

Mon humanisme fait que je suis consterné par le bombardement massif de la bande de Gaza par Israël et que je pleure les vies des Palestiniens tués par Israël ; mon appartenance au peuple juif, dont la majorité vit aujourd’hui en Israël, fait que je suis affligé par ce que mon peuple a fait. Mais je ne peux pas renier nos liens de foi, de langue et d’héritage. Je ne renoncerai pas à mon appartenance à notre collectivité, ni n’adopterai une posture de dureté radicale face au destin des Juifs israéliens, comme l’ont fait certains à gauche aux États-Unis. Je ne crie pas “Pas en mon nom”, mais je préfère accepter que, parce qu’Israël est de plus en plus la patrie de la majorité des Juifs du monde, je suis, en tant que Juif, impliqué dans ses crimes.

Je veux m’adresser à mes coreligionnaires, les implorer – et, si nécessaire, les contraindre par des sanctions ou des conditions imposées au soutien futur des États-Unis – à rechercher la justice et la paix, plutôt que l’occupation et la guerre sans fin. Nos destins sont inextricablement liés, et c’est là mon devoir. […]

Bien que relevant de l’histoire profane, l’établissement d’un État juif souverain et le retour imminent de la plupart des Juifs sur la terre d’Israël marquent néanmoins un tournant majeur – un Wendepunkt, comme disent les philosophes allemands – dans l’expérience du peuple juif. La tâche éthique de la vie juive mondiale est désormais de faire en sorte que cette expérience moderne de la souveraineté juive soit juste. Ni l’establishment juif ni l’extrême gauche la plus radicale ne proposent de voie pour relever ce défi. L’aveuglement volontaire de l’establishment face aux actes d’Israël est une forme d’abdication morale. De même, la quête d’expiation et de pureté morale par le renoncement revient à fuir notre immense responsabilité collective. »

L’asionisme consiste ainsi à vouloir qu’Israël « foute la paix » aux Juifs. Non pas tant qu’Israël fasse la paix – c’est un by-product –, mais qu’il cesse d’interférer dans notre existence juive de diaspora.

L’erreur de jugement de l’asionisme est de ne pas reconnaître le rôle de béquille culturelle à l’identité juive que représentent le sionisme et Israël une fois la sécularisation de la vie juive entamée.

Une attitude plus moralement responsable serait d’assumer ce lien – qui est en effet une appartenance non choisie – avec Israël, et de s’indigner éventuellement des méfaits d’Israël au nom de ce lien. Parce qu’Israël représente bien l’existence juive – démographiquement, la moitié – et qu’il adopte une attitude suicidaire et destructrice, alors notre rôle comme Juifs est bien d’être positivement solidaires d’Israël, « de faire en sorte que cette expérience moderne de la souveraineté juive soit juste », comme l’écrit encore Joshua Leifer.

Par ailleurs, sans séparatisme religieux, l’asionisme n’a rien de positif à proposer pour assurer la pérennité du fait juif. C’est un diasporisme qui ne se reconnaît pas de centre : sans nier l’existence juive en Israël, on peut estimer conceptuellement qu’elle est de même nature que l’existence juive ailleurs, que toutes les existences juives sont des diasporas. Mais sans contenu religieux contraignant, il n’a pas non plus de contenu et semble voué à être abandonné par une assimilation progressive aux sociétés auxquelles les Juifs appartiennent. L’erreur de jugement de l’asionisme est de ne pas reconnaître le rôle de béquille culturelle à l’identité juive que représentent le sionisme et Israël une fois la sécularisation de la vie juive entamée.

L’antisionisme ou le choix de l’irresponsabilité

La dernière attitude alternative au sionisme est, bien sûr, l’antisionisme. C’est peut-être la plus facile à contester. Contrairement à l’asionisme, l’antisionisme est plus conséquent et ne nie pas le lien à Israël, il refait d’Israël un pôle central de l’identité juive, mais un pôle purement négatif. L’antisionisme est conscient de la centralité d’Israël pour l’identité juive, du fait qu’Israël le concerne, et il s’estime responsable de la destinée d’Israël : c’est pour cela qu’il rejette explicitement son idéologie nationale, le sionisme. L’antisionisme porte des critiques parfois fondées sur le sionisme – sur la réalité de son accomplissement, sur la continuation de l’occupation. Mais elles n’ont, cela dit, pas besoin d’être antisionistes pour être pertinentes, elles peuvent être formulées aussi d’un point de vue sioniste.

L’antisionisme consiste à chérir l’irresponsabilité totale, pour consolider un confort moral, une innocence qui va de pair avec une impuissance.

L’antisionisme perçoit bien que l’exercice de la souveraineté juive ne va pas sans injustice ; la réponse qu’il propose, qu’elle soit binationale ou qu’elle ne soit même pas formulée (Israël n’aurait pas dû exister – et après ?!), consiste à rejeter tout entière la possibilité même d’une souveraineté juive. Le groupe antisioniste français le plus éminent s’est choisi comme nom Tsedek !, en référence au verset du Deutéronome « C’est la justice, la justice seule que tu dois rechercher, si tu veux te maintenir en possession du pays que l’Éternel, ton Dieu, te destine »4 ; en y établissant des juges, ajoute le verset suivant. Dans leur lecture antisioniste de ce verset, si l’on ne prend pas possession du pays avec justice, alors on commet un péché. Quelle solution proposent-ils ? Ne pas prendre possession du pays. C’est-à-dire ne pas accomplir le commandement positif d’en prendre possession avec justice. L’antisionisme consiste à chérir l’irresponsabilité totale, pour consolider un confort moral. Puisque les Juifs ne sont plus tout à fait des parias, en tout cas plus autant qu’à l’époque des pogroms de la Russie tsariste, alors ils doivent chérir ce que ce statut de paria d’alors leur conférait – et leur confère encore aujourd’hui par procuration – : un surplomb moral, une innocence qui vont de pair avec une impuissance. Dans la Libération du Juif, Albert Memmi écrivait :

« Et lorsque j’ai assisté, la première fois, à une corrida, je m’en suis voulu de mon dégoût, de mon envie de vomir, de mon bouleversement moral, devant cette évidente satisfaction collective des instincts les plus agressifs, les plus méchants de l’humanité. Qu’il était tentant de me dire, une fois de plus, que nous, Juifs, avions dépassé cela, sur le long chemin qui devait mener l’homme de l’animalité à l’humanité, que nous étions arrivés déjà à ne pas aimer le sang et à refuser la mort des autres ! Mais je me suis alors répété, comme on se pince pour ne pas dormir : ce progrès obtenu par et dans l’oppression ne vaut rien. Progrès de vaincus, progrès suspect. Le refus du sang versé est aussi la peur du sang : valeur-refuge. C’est un progrès à refaire dans la liberté cette fois. Humanisme, oui, mais humanisme d’après la libération, et non cet humanisme truqué, à sens unique, qui me fait considérer tous les hommes comme saints, dans une humanité où je n’ai toujours pas ma place. »

Si l’on doit s’enorgueillir d’une quelconque supériorité morale juive, alors elle ne vaut que si elle est atteinte librement, de manière autonome, dans un État où les Juifs sont politiquement juifs, dotés d’une responsabilité politique comme Juifs. Ce n’est pas le choix que fait l’antisionisme. À l’inverse, il fait de l’héritage de paria, dans les pays d’Europe occidentale ou d’Amérique du Nord, un « étendard », un droit à « méduser » ses interlocuteurs, la possibilité d’être un « rebelle inutile d’un temps de paix, un apatride de luxe » lové dans la « sécurité de l’anachronisme », tout cela obtenu sans « la sagesse de l’errance ni la tristesse de la persécution »5.

L’antisionisme bute sur une autre notion centrale, qui relève cette fois non pas du sionisme, mais du judaïsme même : celle de l’élection. L’antisionisme, quand il est laïque, va de pair avec un rejet du communautarisme juif et de l’aveuglement idéologique qu’il produirait. Mais il reproduit pourtant un communautarisme qui ne s’assume pas comme tel. L’antisioniste juif laïque tire de son hérédité juive un surplomb moral, qu’il n’aurait pas sans cette béquille du judaïsme. Qu’est-ce sinon une élection ? Israël est vu par l’antisionisme comme un projet qui se fonde sur l’hérédité et la démographie, deux critères völkisch donc condamnables. Ces jugements sont iniques : aucune nation ne peut se fonder sans ces critères-là, et il n’est possible de les assouplir et de les ouvrir qu’une fois qu’ils ont été assurés. La France se fonde sur une hérédité ouverte parce que sa culture majoritaire est déjà assurée, et peut donc être civique – tout en accordant aux enfants de ses ressortissants la nationalité française, par droit du sang. Israël dispose d’une majorité juive nette dans les frontières de la ligne verte, et est en mesure d’y faire fleurir une culture judéo-israélienne sans critères halakhiques et une égalité de droits individuels pour tous ses citoyens. Ça n’est pas le cas pour un certain nombre de lois discriminatoires, par exemple celles relatives au droit d’installation dans les yishouvim kehilatim6, sans parler du régime d’apartheid7 imposé au-delà de la ligne verte.

Par ailleurs, Israël accorde un droit dérogatoire à l’immigration aux Juifs de diaspora, c’est sa raison d’être, parce que les Juifs subissent du fait de leur hérédité juive l’antisémitisme à des degrés divers en diaspora.

Mais que dire alors de la conception antisioniste de la judéité ? Le remède est pire que le mal. Il s’agit, on l’a vu, de tirer une gloire morale du fait d’être né juif. Et de vider en outre la judéité de tout contenu religieux – de toute pratique religieuse –, communautaire, national : ne reste alors que l’unique hérédité. Et l’antisionisme le fait avec une inconséquence consommée, en ne se préoccupant pas de sa propre survie, de sa « démographie ».

Par ailleurs, l’antisionisme condamne à raison le sionisme pour ses conséquences sur les Palestiniens. Il faut souligner que lorsqu’il le fait, c’est peut-être la rare fois où il vise juste, où il critique Israël pour de bonnes raisons, et non par lamento de Juif fier de rester paria. Le Yishouv s’est en effet construit au détriment des Palestiniens, et ce qui aurait pu être l’État d’Israël dans les frontières de la commission Peel ou du plan de partage de l’ONU n’aurait pu être un État juif et démocratique : il a fallu l’expulsion et l’exil de 700 000 Palestiniens en 1947-1949 pour que cela advienne. Ainsi, on pouvait avant l’établissement d’Israël s’y opposer pour ne pas commettre de méfait sur autrui, et accepter alors la condition minorée faite aux Juifs. 

Il est normal qu’aucun peuple ne veuille être celui qui paie le prix de cette réparation de la condition juive, mais il n’est pas normal que le Juif consente à cette injustice pour lui-même, et le monde ne doit pas s’attendre à une telle résignation.

Reste que toute la terre est déjà peuplée. Tout projet d’élever la condition juive à une condition normale impliquait bien de causer désagrément, injustice, dépossession, etc., vis-à-vis d’un autre peuple, en Bavière, sur le Danube, au Kentucky, en Argentine, à Madagascar, en Ouganda, au Birobidjan. Là-bas n’aurait pas été moins injuste qu’ici. C’est par ce motif que Yusuf Diya Khalidi, alors maire de Jérusalem, dans sa correspondance avec Theodor Herzl, refusait que le mouvement sioniste réussisse, et intimait à Herzl « qu’on laisse la Palestine tranquille »8. Ce refus-là, qu’il soit autonome (l’antisionisme juif) ou hétéronome (le refus palestinien du sionisme), est d’une grande iniquité. Les Juifs étaient dans leur rôle de vouloir cette terre, les Palestiniens étaient dans le leur de ne pas vouloir la partager. Il est normal qu’aucun peuple ne veuille être celui qui paie le prix de cette réparation de la condition juive, mais il n’est pas normal que le Juif consente à cette injustice pour lui-même, et le monde ne doit pas s’attendre à une telle résignation. C’est là une attitude qui n’est peut-être pas de même nature qu’à la conférence d’Évian, mais qui tient du même « qu’est-ce qu’on y peut ? » froid, qui déplore une situation mais, à défaut de pouvoir répartir la charge de sa résolution, propose de maintenir le statu quo.

Par ailleurs, maintenant qu’Israël existe, maintenir la thèse antisioniste et appeler à démanteler Israël reviendrait à réparer une injustice d’hier par une injustice aujourd’hui. Il y a dans l’antisionisme, en tout cas dans l’antisionisme tel qu’il s’exprime chez ses militants et idéologues, de l’UJFP à Jewish Voice for Peace, une « dureté radicale face au destin des Juifs israéliens », écrit Joshua Leifer. Une indifférence au sort des Juifs israéliens, parce que déclarés coupables. Le démantèlement de leur État, la perte de leur autonomie nationale, leur expulsion, et même à vrai dire leur calvaire le jour du 7 octobre, importent peu à ceux qui exaltent la condition diasporique. Ils sont antisionistes parce que juifs, disent-ils, mais n’affectent pourtant aucun ahavat Israel

Chez les sionistes de diaspora, Israël est trop souvent une idée, une idée que l’on juge bonne, mais qui recouvre la réalité d’Israël tel qu’il est. Chez les antisionistes aussi, Israël est une idée, et condamner une idée est une chose plus facile que de condamner un peuple ou une société. Ils condamnent ainsi Israël sans se préoccuper des conséquences de leur condamnation de l’idée pour le peuple qui la porte. Ils condamnent Israël en s’associant en outre à des mouvements fondamentalistes, nationalistes, le Hamas, le Hezbollah, qui condamnent eux explicitement le pays Israël et non le mot Israël ; et bien souvent aussi le peuple juif tout entier. Peut-être ceux qui soutiennent le sionisme ne voient-ils pas toujours le sionisme tel qu’il est, mais ceux qui le condamnent ne voient pas non plus l’antisionisme auquel ils s’associent.

Ce qui tient dans le sionisme

Les trois alternatives au sionisme – le post-sionisme, l’asionisme et l’antisionisme – ne sont d’aucune aide quand le sionisme échoue ou peine  : dans la normalisation du fait juif, dans l’appréhension lucide de nos propres responsabilités. Elles échouent même peut-être davantage.

S’il faut redire que la résolution de la question palestinienne est la condition d’un sionisme pérenne9, il faut aussi rappeler ce qui est valide dans le sionisme en général. 

Pour cela, il convient de revenir aux textes fondamentaux du sionisme, à ce qu’ils disent et à ce qu’ils esquivent parfois, pour en tirer ce qui reste pertinent un siècle ou un siècle et demi après leur rédaction10

Premièrement, l’analyse sioniste de la question juive moderne après l’Émancipation n’a pas pris une ride. Le fait juif reste un grain de sable dans la modernité politique, et ni la non-émancipation – c’est-à-dire la poursuite de la féodalité, dans laquelle les Juifs sont des serfs du Roi ou des dhimmis – ni l’émancipation civique ne peuvent résoudre la question juive. La première ne peut garantir les conditions dignes et élémentaires de la survie des Juifs, la seconde passe par l’abandon des droits nationaux des Juifs, sans que nulle nation ne puisse endosser par procuration ces droits nationaux. Et aucune des deux ne parvient à juguler l’antisémitisme. À cela, le sionisme, celui de Pinsker, de Nordau, de Bochorov, de Bernard Lazare, répond à raison : on ne peut compter que sur soi, et ce n’est pas aux Juifs de résoudre la psychose qu’est l’antisémitisme. Cinq quarts de siècle après le congrès de Bâle, trois quarts de siècle après l’établissement d’Israël, la nécessité d’une auto-émancipation et d’un État-refuge persiste.

Israël, en bâtissant une société juive florissante, a réchauffé les cœurs des juifs du monde entier, a revigoré un sentiment de dignité, et a de facto pris le rôle de béquille culturelle chez les communautés sécularisées ou libérales d’Amérique du Nord et d’Europe occidentale.

Deuxièmement, il n’est pas vrai de dire que le sionisme est un échec. Israël a bâti une société de 7 millions de Juifs, où les cultures juives de dizaines de pays peuvent s’épanouir. Pour la plupart d’entre elles, pour certains pays d’Europe de l’Est, pour le Yemen, l’Irak, l’Iran, l’Éthiopie, le Daghestan, c’est le seul endroit où ces cultures – qui n’existent plus sur leur sol natal – restent florissantes. Ces faits juifs ont survécu grâce à Israël. Ils y ont valeur de culture nationale, comme culture vivante et non muséale ou patrimoniale. Cela ne s’est certes pas fait sans difficulté, eu égard à l’accueil réservé aux mizrahim et séfarades en Israël dans les premières décennies de son existence, mais depuis le renversement politique (maapakh) de la fin des années 70, l’État a reconnu ses manquements envers les mizrahim et a élevé leurs cultures au même rang que les autres cultures juives. Israël, en bâtissant une société juive florissante, a réchauffé les cœurs des Juifs du monde entier, a revigoré un sentiment de dignité, et a de facto pris le rôle de béquille culturelle chez les communautés sécularisées ou libérales d’Amérique du Nord et d’Europe occidentale.

Sans que cela ait été nécessairement conscient, le sionisme culturel a triomphé dans le monde juif de diaspora. Israël est le lieu de renaissance d’une culture nationale juive, et Israël joue ce rôle de centre culturel pour la diaspora juive. Cette culture nationale se fonde sur les mythes du kibbutz galuyyot (rassemblement des exilés), de l’alyah (élévation), de la ge’ula (rédemption), de l’atzma’ut (indépendance), du dror (liberté), du chalutz (esprit pionnier), de la shlilat hagalut (négation de l’exil, ou plutôt refus de la condition exilique), du retour à la terre, au travail. Ces mythes coexistent avec d’autres mythes exiliques, d’exceptionnalité, de prophétisme, ou de canary in a coal mine11, et les Juifs en ont besoin pour mener une existence juive saine et vivante. Le courage des pionniers, le travail de la terre dans les kibbutzim, la reconnexion à la terre, tout cela les rassérène par procuration et fait d’eux un peuple enfin normal, qui n’a pas à se contorsionner, à être sur ses gardes, bref, à n’avoir d’autre choix que d’être un éternel Bloch, l’archétype du Juif gauche et trop démonstratif que Proust dépeint dans La Recherche du temps perdu. L’existence même d’une culture juive florissante, qui valorise les mêmes choses que les autres cultures et qui ne perd pas pour autant son signifiant juif, rien que par sa langue, procure enfin une sérénité identitaire. Le kibbutz galuyyot est ainsi non pas le souhait de voir tous les Juifs rassemblés sur une terre, mais la possibilité donnée aux Juifs de le faire, par la Loi du Retour qui fait de tout Juif un citoyen israélien en puissance. L’existence de cette loi joue à la fois comme un filet de sécurité et comme un horizon de destin commun, quand bien même il n’est pas pour demain matin. 

Les Juifs de France, lorsqu’ils ne projettent pas de faire leur alyah sans être contraints par l’antisémitisme, et ne vivent pas non plus dans un vase clos d’orthopraxie, sont ainsi des sionistes culturels à leur insu. Cette position consiste à cultiver une relative ambiguïté vis-à-vis d’Israël, à confier à Israël la persévérance du fait juif tout en affirmant la pérennité certaine du fait juif français, l’alignement du judaïsme avec la République française. Les deux affirmations sont à la fois performatives et vraies, en assumant leur incohérence. Il ne s’agit ni de condamner le judaïsme français à l’extinction, ni de couper court à la possibilité de l’alyah. C’est ainsi ce que font très naturellement les représentants du CRIF, du FSJU ou du rabbinat. On pourrait en dire de même de la judaïcité américaine, en tout cas jusqu’à la génération précédente, les grands piliers du judaïsme américain étant, selon le diagnostic de Joshua Leifer, en pleine recomposition. 

L’antisémitisme n’a pas désarmé, et rien ne garantit qu’il ne désarme jamais. Voilà pourquoi le sionisme demeure notre horizon indépassable.

Enfin, dernier point fixe du sionisme, l’idée d’État-refuge. Il va sans dire que l’antisémitisme existe encore, et qu’il n’est nullement résiduel. Hors d’Occident, il est débridé, ainsi en Tunisie où l’attentat de la Ghriba en mai 2023 ou l’incendie criminel d’une synagogue – heureusement inoccupée, la communauté étant réduite à peau de chagrin – lors d’une émeute le 17 octobre 2023 n’ont fait l’objet d’aucune condamnation, encore moins de reconnaissance du caractère antisémite, par le gouvernement de Kaïs Saïed. Au Daghestan, fin octobre 2023, d’autres émeutes antisémites. En Occident, l’antisémitisme est combattu par l’État mais il a explosé depuis le 7 octobre. Il a décuplé en France selon les chiffres du CRIF. Aux États-Unis, l’attentat de la synagogue Tree of Life en 2018 avait été la première violence antisémite meurtrière d’ampleur de l’après-guerre. Avec le 7 octobre, l’antisémitisme a là-bas aussi explosé, et placé les institutions juives, synagogues, écoles, yeshivot, centres culturels, musées, restaurants casher, dans le régime que les institutions juives de France connaissent bien depuis la seconde Intifada : emmurées, sous la protection obligatoire de l’État. Au Canada, les restaurants casher sont régulièrement vandalisés, les alertes à la bombe dans les synagogues deviennent monnaie courante. 

Dans ces conditions, croire que les Juifs pourraient se passer d’un État-refuge serait se payer de mots. L’antisémitisme n’a pas désarmé, et rien ne garantit qu’il ne désarme jamais. Voilà pourquoi le sionisme demeure notre horizon indépassable. Indépassable, il l’est en ce sens précis : non qu’il close l’histoire juive, mais qu’on ne voie pas, en deçà de lui, d’autre réponse à cette vieille précarité, d’autre réponse qui sache regarder l’antisémitisme en face sans s’en remettre à la bonne volonté d’autrui. Reste qu’un horizon n’est pas une excuse. Il oblige à avancer et à répondre de ce que l’on fait en chemin.

  1. En Israël, les notions de nationalité et de citoyenneté sont scindées. La citoyenneté (ezrahout) est israélienne, tandis que la nationalité (leum) correspond aux communautés ethnoreligieuses (juif, arabe, druze, circassien, etc.). Les droits civiques sont fondés sur la citoyenneté et non sur la nationalité, à l’exception des règles matrimoniales (mariage, divorce, conversion). Elles étaient toutes deux inscrites sur les cartes d’identité jusqu’au début des années 2000 ↩︎
  2.  I24, « Israël : 60% des immigrants qui sont arrivés en 2022 ne sont pas juifs (rapport) », 16 janvier 2023
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  3. Pour être complet, il faudrait dire qu’il existe un asionisme sincèrement diasporiste, qui s’estime ne pas devoir être lié à un projet national étatique et pouvoir s’épanouir au sein d’une autre nation. Le fait juif peut s’y maintenir par un lien religieux ou culturel qui se suffit à lui-même. Je n’examine pas cette idée-là dans cet article parce que je n’y crois pas, que je partage le diagnostic du sionisme sur la vulnérabilité culturelle du fait juif minoritaire, développé chez Léo Pinsker, Bernard Lazare ou plus récemment par Albert Memmi. ↩︎
  4. Deut. 16:20, traduction du Rabbinat ↩︎
  5.  Extraits du Juif imaginaire d’Alain Finkielkraut, pages 18 à 20.
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  6.  Les yishouvim kehilatim ou villages communautaires sont des villages dans lesquels la loi autorise des comités d’admission à rejeter les candidats à l’installation, établissant ainsi des discriminations à l’encontre des Arabes israéliens. 
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  7.  Sur la pertinence du mot apartheid pour décrire le régime juridique auquel sont soumis les Palestiniens de Cisjordanie, voir les justifications écrites des époux Stroumsa, d’Abe Silverstein ou de Joel Whitebook dans la revue K. concernant leur signature de la tribune « The Elephant in the Room ».
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  8.  Correspondance de Theodor Herzl et Yusuf Diya Khalidi, publiée en français dans la revue Conditions par Hamza Esmili.
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  9.  C’était le sujet de « Rester sioniste », dans K.
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  10.  J’utilise là le singulier pour sionisme pour ne pas sauver « un » sionisme potentiel des sionismes réellement existants d’une part, mais aussi pour m’intéresser à ce qui rassemble la variété des sionismes, du sionisme culturel au sionisme religieux du rav Kook, en passant par le sionisme général et le sionisme travailliste
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  11.  L’antisémitisme serait ainsi, dans des discours philosémites ou de lutte contre l’antisémitisme, un signe avant-coureur (le « canari dans la mine ») de dégradation de la démocratie, et il faudrait donc être sensible à la vitalité de la vie juive, thermomètre involontaire du bon fonctionnement des sociétés démocratiques.
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Alexandre Journo

Alexandre Journo est journaliste et chercheur indépendant. Il écrit sur l’histoire des idées qui ont animé le monde juif, pour diverses revues, pour la revue Daï, dont il est l'un des animateurs, et sur son blog (https://alexandrejourno.substack.com/). Ses recherches portent sur la littérature juive, le franco-judaïsme, le problème de l’assimilation, du sionisme et de l’antisionisme. Il est par ailleurs membre du bureau de 'La Paix Maintenant'.