Le moment antisémite et l’effondrement du langage moral
Assiste-t-on à l’émergence d’un nouveau « moment antisémite » ? Manuela Consonni analyse ici la reconfiguration profonde produite par le 7 octobre et la guerre à Gaza. Entre critique de la violence d’État israélienne, réactivation de motifs antisémites et crise des catégories morales héritées de l’après-Shoah, elle interroge les conditions mêmes d’un jugement politique capable de distinguer sans opposer les souffrances.
Sommes-nous entrés dans un moment antisémite, pour reprendre la définition que Pierre Birnbaum donne dans son étude sur la diffusion de l’antisémitisme en France en 1898, au moment de l’affaire Dreyfus1 ? Peut-être. Mais, si tel est le cas, il s’agit d’un moment structurellement différent de celui qu’il décrivait. Il n’est plus centré sur le citoyen juif accusé de trahison à l’intérieur de l’État-nation, comme dans le cas d’Alfred Dreyfus. La configuration présente s’organise désormais autour du Juif, du sioniste ou de l’Israélien comme signifiant condensé à travers lequel souveraineté, colonialité, génocide, statut de victime et légitimité morale se trouvent violemment réagencés.
Le « moment » de Birnbaum ne désigne pas la simple présence de l’antisémitisme, mais une cristallisation historique. En 1898, des motifs antijuifs anciens – pouvoir juif, trahison, argent, dégénérescence raciale, hostilité religieuse – se sont coagulés en un langage public capable de mobiliser les foules, de structurer les divisions politiques et d’imprégner aussi bien la France métropolitaine que provinciale. L’antisémitisme est devenu une grammaire commune d’interprétation : une manière de lire les événements, d’assigner les responsabilités et d’organiser les émotions collectives.
Après le 7 octobre et la guerre à Gaza, quelque chose d’analogue – quoique non identique – s’est produit. L’antisémitisme ne se contente pas de progresser ; il redevient une grammaire d’explication. Le Juif, le sioniste ou l’Israélien apparaît comme une figure à travers laquelle le monde devient intelligible : pouvoir caché, contrôle des médias, violence coloniale, génocide, hypocrisie occidentale, domination raciale. Certains de ces éléments relèvent d’une critique légitime et nécessaire de la violence d’État israélienne. D’autres, en revanche, transforment les Juifs, les Israéliens ou les « sionistes » en objet explicatif totalisant, en effaçant les distinctions entre État, société et individus.
Les signes empiriques sont indiscutables. La recrudescence des actes antisémites en Europe et aux États-Unis, la normalisation d’une rhétorique violente, la circulation de récits conspirationnistes, la déformation ou la négation des massacres eux-mêmes indiquent une transformation profonde de l’espace public. L’antisémitisme ne revient pas comme une pathologie marginale ; il réapparaît comme principe structurant du discours. Et pourtant, la catégorie elle-même ne peut pas simplement être transférée du passé au présent. Elle doit être transformée.
Si, en 1898, le moment antisémite s’organisait autour de l’accusation selon laquelle le Juif n’était pas vraiment français, l’accusation est aujourd’hui inversée. Le Juif n’est plus accusé d’un défaut d’appartenance, mais d’un excès : excès de souveraineté, excès de puissance, excès de violence, excès d’immunité, excès de mémoire. La création de l’État d’Israël a profondément modifié la structure de l’antisémitisme. Elle a fourni au discours antisémite un objet politique concret, mais aussi une réalité qui ne peut être réduite au discours : occupation, guerre, dévastation et exercice de la violence d’État.
L’antisémitisme ne se contente pas de progresser ; il redevient une grammaire d’explication. Le Juif, le sioniste ou l’Israélien apparaît comme une figure à travers laquelle le monde devient intelligible.
C’est ici que le moment présent révèle toute sa complexité.
Les attaques du 7 octobre et la guerre qui a suivi à Gaza ont produit une rupture dramatique qui a irréversiblement fracturé ce que l’on pourrait appeler l’exceptionnalisme moral associé aux Juifs et à l’histoire juive dans l’ère post-Shoah. Pendant des décennies, la Shoah a fonctionné comme un traumatisme fondateur, fondant à la fois la légitimité de l’autodétermination juive et une autorité morale plus large dans le discours mondial. Cette autorité fait aujourd’hui l’objet d’un examen sans précédent, contestée par l’ampleur des destructions à Gaza, la catastrophe humanitaire et les conséquences visibles de la stratégie militaire et politique d’occupation menée par Israël.
Pour les Juifs d’Israël comme de la diaspora, le 7 octobre a constitué une rupture traumatique : un événement qui a réactivé des peurs existentielles de persécution et d’anéantissement profondément inscrites dans la mémoire collective. La brutalité des attaques, ainsi que l’engagement idéologique explicite du Hamas en faveur de la destruction d’Israël, ont intensifié un sentiment de vulnérabilité qui a été politiquement mobilisé, renforçant des postures défensives, légitimant des politiques radicalisées et redessinant les coordonnées internes et externes de la politique israélienne.
La guerre qui a suivi a produit un effet comparable : un champ d’intensité morale et politique accrue. Dans ce champ, la critique de la politique israélienne n’est pas seulement légitime — elle est une condition nécessaire de l’exercice même du jugement. Si la violence du 7 octobre établit un premier horizon de clarté morale, la destruction de Gaza en établit un autre, qui ne se laisse pas davantage réduire au silence ni ajourner. C’est précisément dans ce champ, pourtant, qu’émerge un phénomène plus insaisissable et plus inquiétant : la réactivation de l’antisémitisme non comme doctrine explicite, mais comme structure.
L’antisémitisme, aujourd’hui, opère souvent sans se reconnaître comme tel. Il ne se présente pas nécessairement comme haine des Juifs ; il surgit plutôt à travers l’abstraction, la généralisation et l’inversion morale. Les Juifs, où qu’ils se trouvent et quelles que soient leurs positions, sont rendus collectivement responsables. La distinction entre État et peuple s’effondre ; la critique politique devient accusation ontologique. La figure du Juif ou de l’Israélien est transformée en opérateur symbolique à travers lequel l’injustice mondiale est expliquée.
C’est pourquoi le moment présent ne peut pas être compris comme une simple confusion entre antisémitisme et critique. Ce à quoi nous assistons, c’est à leur enchevêtrement.
D’un côté, il y a la réalité de la violence d’État – visible, dévastatrice et moralement urgente. De l’autre, il y a l’usage d’une grammaire antisémite à l’intérieur même du langage qui cherche à dénoncer cette violence. L’antisémitisme ne s’oppose pas à la critique ; il la traverse, l’habite et parfois la reconfigure de l’intérieur.
Il existe aussi des déformations qui surgissent d’Israël même. L’instrumentalisation politique de l’antisémitisme – par son extension jusqu’à englober la dissidence, la stigmatisation de l’opposition et la confusion entre critique et trahison – risque de vider le concept de sa précision analytique. Lorsque les critiques internes sont qualifiés de traîtres ou de soutiens de l’ennemi, l’antisémitisme est étiré au-delà de sa capacité de discrimination et perd ainsi son aptitude à identifier et nommer les phénomènes antisémites réels. Appliqué indistinctement à presque toute forme de critique extérieure, il produit une distorsion structurelle : l’antisémitisme se trouve banalisé par son usage excessif, tout en devenant de plus en plus difficile à identifier précisément là où il se manifeste, alors même qu’il continue de se diffuser et de s’intensifier. Il en résulte une configuration paradoxale : l’antisémitisme est à la fois distendu et sous-reconnu – invoqué là où il ne s’applique pas, et négligé là où il prend le plus clairement forme.
Ce moment signale également une transformation plus profonde. La centralité de la condition victimaire juive, qui a façonné une grande partie du paysage moral de la fin du XXe siècle, est de plus en plus déplacée ou contestée. La figure même de la victime devient instable, soumise à l’inversion, à l’appropriation et à la concurrence. Dans certains cas, l’imagerie et le vocabulaire moral de la Shoah sont redéployés pour décrire la souffrance palestinienne, produisant un renversement qui n’est pas seulement rhétorique, mais structurellement inscrit dans les formes contemporaines de l’imaginaire antisémite : les Juifs comme bourreaux nazis, les Palestiniens comme victimes rétrospectivement placées dans la position de nouvelles victimes juives au sein d’un récit moral reconfiguré.
L’antisémitisme ne s’oppose pas à la critique ; il la traverse, l’habite et parfois la reconfigure de l’intérieur.
Ce qui est en jeu, dès lors, ce n’est pas seulement la présence de l’antisémitisme, mais l’effondrement d’un langage moral commun. Les catégories à travers lesquelles la violence est jugée – génocide, responsabilité, condition de victime, justice – ne fonctionnent plus à l’intérieur d’un champ sémantique partagé. Elles se fragmentent, divergent et deviennent les instruments d’interprétations mutuellement exclusives.
Si nous devons parler aujourd’hui d’un moment antisémite, ce doit être en ce sens transformé : non comme répétition de 1898, mais comme nouvelle configuration historique dans laquelle l’antisémitisme opère comme grammaire d’intelligibilité — structurant la perception avant l’argumentation, et le jugement avant la preuve. Dans un tel moment, la tâche de la critique ne peut plus se limiter à prendre position. Elle doit viser quelque chose de plus exigeant : la reconstruction des conditions mêmes dans lesquelles le jugement demeure possible.
C’est précisément à ce point que l’horizon éthique réapparaît, non comme sentiment, mais comme discipline. Le refus de substituer une souffrance à une autre n’est pas un geste d’équivalence ; il est une condition nécessaire à la préservation de la reconnaissance même de la souffrance. L’incapacité à maintenir cette distinction après la Shoah a marqué un effondrement historique et moral ; la répéter après Gaza ne signalerait pas seulement une erreur, mais l’érosion du langage même à travers lequel la responsabilité peut encore être articulée.
Sans cette discipline, la souffrance cesse d’ancrer la responsabilité dans un contexte historique et moral spécifique. Elle devient au contraire un instrument de substitution morale, par lequel une souffrance est invoquée pour remplacer, neutraliser ou recouvrir une autre. Ainsi, la souffrance se transforme en monnaie morale transférable circulant d’un contexte à l’autre tout en dissolvant la responsabilité même qu’elle devrait imposer.
Le refus de substituer une souffrance à une autre n’est pas un geste d’équivalence ; il est une condition nécessaire à la préservation de la reconnaissance même de la souffrance.
C’est ce risque que le critique littéraire italien Giacomo Debenedetti avait déjà identifié en 19442. Son avertissement – formulé comme une critique de l’« excès d’amour » prodigué aux Juifs comme manière de racheter sa propre culpabilité, son indifférence et sa honte – résonne aujourd’hui avec une force presque prophétique, d’autant plus dans l’effondrement moral auquel nous assistons :
« Il est clair que cette offre d’amour, au lieu de s’accumuler pour ne se décharger qu’en accès de passion lorsqu’il est déjà trop tard pour remédier à quoi que ce soit, serait bien plus utile si elle se diffusait en une solidarité durable et réfléchie, capable de conjurer le mal de manière permanente. »
L’intuition de Debenedetti nomme un danger structurel : lorsque la réponse morale est gouvernée par l’affect plutôt que par le jugement, elle oscille entre absence et excès, entre indifférence et suridentification, sans jamais se stabiliser en responsabilité. Si nous, l’humanité tout entière, passons une fois encore sur ces morts avec indifférence, si nous piétinons et nions le sens qui s’élève du sang et de la souffrance, alors nous renonçons non seulement au passé, mais à la possibilité même de nous orienter vers l’avenir. Nous aurons, une fois encore, blasphémé l’espérance d’un changement.