# 272 / Edito
« Bienvenue en Israël, nous sommes chez nous ». Ainsi Itamar Ben Gvir a-t-il accueilli le 20 mai dernier les militants de la flottille pour Gaza détenus, mains liées et têtes baissées. En posant en maître tout puissant qui exhibe son emprise sur des corps captifs, décidant qui peut se tenir debout et qui doit plier l’échine sur son territoire, le ministre de la Sécurité nationale a une nouvelle fois illustré ce à quoi se trouve réduite l’émancipation nationale juive quand elle devient pure affirmation dominatrice de souveraineté. Ce geste d’humiliation et d’exclusion de ce qui n’est pas soi, on l’a vu se répéter à l’égard des Palestiniens, et l’extension de la colonisation en Cisjordanie indique que les limites du « chez soi » n’ont alors plus qu’un lointain rapport avec celle du refuge. Mais il cible aussi les chrétiens, avec ces statues du Christ brisées, ces crachats sur des prêtres et ces religieuses violentées qui ont défrayé la chronique. Ce nationalisme vulgaire s’étend de manière décomplexée, affirmant avec arrogance sa supériorité sur tout ce qui n’est pas « juif » dans le sens restreint qu’il revendique. Seulement, ce « judaïsme » est vide : pour devenir maître en sa demeure, il a dû débarrasser les meubles hérités d’une tradition exilique bimillénaire. C’est ce que rappelle Gabriel Abensour, qui n’hésite pas à qualifier de « judéolâtrie » cette adoration de soi au miroir de sa propre puissance. Il faut alors prendre acte de ce que le geste d’humiliation et d’exclusion n’est pas seulement tourné vers l’extérieur : l’orgueil avec lequel ce messianisme puéril salit le Nom juif pami les nations indique que le doigt d’honneur est aussi dirigé contre cette conscience exilique qui devait continuer d’irriguer le sionisme, mais qui se trouve liquidée sous l’anathème de la « morale d’esclave ». Pour accompagner le diagnostic proposé par Abensour de cette ligne de fracture interne au monde juif, nous republions « Qui est chez soi ? » de Bruno Karsenti, écrit au moment des élections de 2022, alors que se dessinait déjà ce qui arrive quand le « foyer » devient propriété et que l’abri se change en clôture.
Que l’existence d’Israël ait une signification singulière dans le concert des nations, c’est ce qui ne se perçoit pas mieux que depuis l’Europe. Du moins, à condition que la conscience européenne se tienne au niveau de compréhension que son histoire lui rend accessible. À cet égard, la définition de l’antisémitisme de l’Alliance internationale pour la mémoire de l’Holocauste vient de célébrer ses dix ans. Reut Yael Paz et Niklas Pretsch reviennent à cette occasion sur l’histoire de ce document à travers lequel la conception européenne de la nécessité démocratique de la lutte contre l’antisémitisme a infusé dans l’arène l’internationale. Rappelant les débats ayant entouré la définition de l’IHRA – notamment au sujet du rapport entre antisionisme et antisémitisme –, les auteurs dressent un bilan nuancé du succès institutionnel de cet outil, dont les usages politiques et quasi juridiques se sont étendus au-delà de ce qui avait été prévu par ses auteurs. Que peut – et ne peut pas – une définition face à un phénomène aussi mobile, conflictuel et chargé d’histoire que l’antisémitisme ?
Une autre manière dont se lit l’inscription d’Israël dans la conscience européenne tient aux conflits qu’il y suscite, et aux divergences politiques qu’ils rendent apparentes. À cet égard, les résultats de l’Eurovision depuis 3 ans fournissent un terrain d’observation privilégié, de par l’ampleur du public que ce spectacle de la démesure mobilise. Arié Flack nous a fait parvenir une perspicace analyse de la fracture entre les publics européens et leurs élites culturelles. Car, depuis le 7 octobre, c’est toujours la même chanson : le public vote pour l’artiste israélien que le jury officiel boude. Qu’est-ce qui se révèle des aspirations politiques européennes dans le succès des chants de persistance israéliens ?