L’Eurovision ou la ronde au-dessus des peuples
À partir du vote populaire massif accordé à Israël à l’Eurovision, Arié Flack voit se dessiner une fracture entre les publics européens et leurs élites culturelles. Derrière le kitsch du concours, il lit un signe politique : la persistance israélienne, chantée depuis le 7 octobre, ferait entendre aux peuples d’Europe ce que leurs institutions peinent à nommer — le désir de durer.
Les fractures sociétales se lisent rarement là où elles se forment. Elles affleurent à la périphérie – dans ces objets de faible intensité apparente où une société dépose, sans le savoir, ses tensions les plus profondes. L’Eurovision est de cette espèce. Depuis trois ans, un phénomène s’y répète avec une régularité qui interdit désormais l’explication anecdotique : Israël recueille massivement les suffrages populaires – 323 points du public en 2024, près de 300 en 2025, 220 en 2026 – tandis que les institutions culturelles de plusieurs pays européens lui opposent une réserve, allant jusqu’au boycott pour certains, et que leurs jurys respectifs à l’Eurovision se montrent singulièrement réticents lorsqu’il s’agit d’évaluer les performances israéliennes – 52 points des jurys en 2024, 60 en 2025 et 123 en 2026. Le Portugal en est une illustration presque parfaite : le télévote y place Israël en tête trois années consécutives tandis que ses jurys maintiennent un refus absolu. En 2026, l’Espagne, l’Irlande, les Pays-Bas, la Slovénie et l’Islande boycottent le concours, invoquant la présence d’Israël, devenue à leurs yeux insupportable ; la Finlande, l’Italie, le Portugal, le Royaume-Uni et la Suède restent, mais effacent Israël de leurs bulletins de jury. Dans ce spectacle de la démesure au kitsch clinquant qu’est l’Eurovision, les jurys officiels de ces pays semblent alors fonctionner comme une communauté soudée par une passion morale commune : Israël ne mérite ni reconnaissance ni légitimité, seulement l’exclusion ou la relégation. Dans Le Livre du rire et de l’oubli, Kundera évoque les rondes auxquelles se livraient les jeunes révolutionnaires tchèques dans l’exaltation des débuts du communisme ; emportées par leur propre foi commune, elles finissent, dans sa vision, par s’élever au-dessus de Prague tandis que ceux qui en sont exclus courent en dessous, conscients qu’ils n’auront jamais d’ailes. À cette ronde, Kundera joint symboliquement Paul Éluard, archétype du poète engagé demeuré silencieux lorsque le régime condamnait à mort ceux qu’il aurait pu défendre. Kundera, lui, en a été expulsé. L’Eurovision des jurys officiels est devenue notre ronde de Kundera – elle tourne si vite qu’elle décolle, et Israël, qui en a été chassé, court désespérément en dessous. Une question se pose dès lors au citoyen-spectateur européen : cette danse effrénée laisse-t-elle uniquement Israël en dehors de la ronde, ou le vote populaire, répété en faveur de l’exclu, dit-il aussi l’amorce d’un divorce entre certaines élites culturelles européennes et les sociétés dont elles prétendent encore interpréter les préférences ?
Si on regarde les chiffres de près, on constate qu’entre 2024 et 2026, le télévote Eurovision a placé Israël parmi les deux premiers choix dans 23 pays distincts. Cet ensemble dessine une géographie du soutien remarquablement étendue : il inclut une large part de l’Europe occidentale (France, Belgique, Pays-Bas, Luxembourg, Suisse, Royaume-Uni, Irlande, Espagne, Portugal, Italie), des pays d’Europe du Nord (Suède, Finlande), des pays d’Europe centrale et orientale (Allemagne, Autriche, Tchéquie, Moldavie, Slovénie), ainsi que des régions méditerranéens (Chypre, Albanie, Saint-Marin) et caucasiennes (Azerbaïdjan, Géorgie), auxquels s’ajoute l’Australie. La dispersion géographique du phénomène interdit ainsi de le réduire à un vote régional, diasporique (la démographie juive en Europe rend cette hypothèse très improbable), ou limité à quelques affinités historiques particulières. Avant les retraits qui ont marqué l’édition 2026, 163 millions de téléspectateurs avaient suivi l’Eurovision, pour une part de marché d’environ 46% et un total estimé à 17 millions de votes exprimés lors de la finale. À ce niveau d’audience, il ne semble pas exagéré de considérer le public de l’Eurovision comme une manifestation éphémère du peuple européen. Depuis le 7 octobre (Eurovisions 2024, 2025 et 2026) la note moyenne attribuée à Israël par les publics européens atteint 10/12, soit l’équivalent d’une solide deuxième place maintenue dans la durée. Autrement dit, depuis trois ans, le soutien populaire à Israël dans le cadre de l’Eurovision prend la forme d’une préférence récurrente, relativement stable, traversant plusieurs espaces culturels européens peu homogènes dans leurs comportements politiques ou symboliques.

Comme tous les chanteurs du concours, les chansonniers israéliens sont des passeurs et des interprètes de leur société. Depuis le 7 octobre, qu’ont-ils transmis qui ait rencontré, avec une telle constance, les suffrages populaires ? En 2024, Eden Golan, enfant du spectacle d’une diaspora post-soviétique grandie entre Russie et Israël, chante le traumatisme du 7 octobre et termine deuxième du vote public européen. En 2025, Yuval Raphaël, novice telavivienne, rescapée du massacre du festival Nova, après avoir survécu cachée parmi les cadavres, est portée au premier rang du vote public en chantant sa renaissance. Enfin, en 2026, Noam Bettan, né en Israël dans une famille grenobloise, dont les textes intimistes alternant français et hébreu font de lui un Européen qui n’a pas rompu le fil, se classe deuxième en chantant la rupture d’un homme qui laisse partir ce qu’il ne peut cesser d’aimer. Trois artistes, trois trajectoires ; pourtant une même réception populaire, répétée, qui oblige à interroger ce qui, à travers ces chants, a été réellement entendu. Là où des jurys officiels, nommés par des diffuseurs publics et des gouvernements, font la sourde oreille, les téléspectateurs du télécrochet européen écoutent avec attention – et renvoient un message puissant. L’Eurovision serait-elle devenue le miroir inconfortable où les chants venus d’Israël révèlent une aspiration populaire contrariée ?
Cette danse effrénée laisse-t-elle uniquement Israël en dehors de la ronde, ou le vote populaire, répété en faveur de l’exclu, dit-il aussi l’amorce d’un divorce entre certaines élites culturelles européennes et les sociétés dont elles prétendent encore interpréter les préférences ?
La question mérite donc d’être posée : qu’entendent les peuples européens dans les chants venus de ce bout de terre meurtri tandis que leurs jurys s’obstinent au refus ? Barthes, dans ses Mythologies, cherchait dans les objets de la culture populaire non pas ce qu’ils disaient, mais ce qu’ils faisaient dire à ceux qui les recevaient. Trois chansons envoyées de Tel-Aviv à l’Europe en trois années consécutives constituent, au même titre que le catch ou le Tour de France, un objet mythologique, reçues par des dizaines de millions de téléspectateurs comme des signifiants qui débordent leur signifié apparent. Chacune fonctionne, à sa surface, comme un récit sentimental reconnaissable. Hurricane, dont le titre original était October Rain – censuré par l’EBU pour références politiques trop explicites au 7 octobre – a été réécrit en ballade universelle : les mots « Never again » ont été supprimés, le mot « flowers » – les anémones rouges du Néguev, équivalents symboliques de nos coquelicots mémoriels – a été remplacé par « powers », sosie phonétique vidé de sens. On est en droit de penser que le public européen ne s’est pas laissé berner par ces actes de censure et a plébiscité un chant de deuil israélien dont on avait retiré le nom propre. La même chose semble être vraie pour New Day Will Rise et sa promesse que la douleur ne sera pas éternelle, ainsi que pour Michelle et sa résolution de laisser partir ce qu’on aime encore. Posées côte à côte, les trois chansons révèlent une architecture invariante. Toutes trois commencent dans l’obscurité — « someone stole the moon tonight » (Hurricane) ; « darkness will fade » (New Day Will Rise) ; « j’ai plongé dans le noir » (Michelle). Toutes trois traversent la douleur sans la nier – « I’m still broken » (Hurricane) ; « everyone cries » (New Day Will Rise) ; « j’ai crié, crié, crié » (Michelle). Et toutes trois aboutissent non pas à la guérison, mais à la résolution de continuer : « dancing in the storm » (Hurricane) ; « we will stay » (New Day Will Rise) ; « je danse avec les maux » (Michelle). Elles ont toutes non pas la structure de la chanson d’amour, mais celle du témoignage : quelque chose de terrible s’est produit, je n’en guéris pas, mais je reste debout et je reste là. Ces trois chants forment un mythe de la persistance – elles ne chantent pas la victoire sur l’adversité, mais la continuation malgré elle, la durée comme forme suprême de la résistance. En dessous de leur apparence de chansons d’amour, elles disent la continuité historique d’un peuple qui veut sa propre permanence. Et peut-être est-ce cela que les peuples européens entendent. Non pas ce que ces chants disent à la surface, mais ce qu’ils permettent à ceux qui les entendent de dire : la volonté de persister.
Là où des jurys officiels, nommés par des diffuseurs publics et des gouvernements, font la sourde oreille, les téléspectateurs du télécrochet européen écoutent avec attention – et renvoient un message puissant. L’Eurovision serait-elle devenue le miroir inconfortable où les chants venus d’Israël révèlent une aspiration populaire contrariée ?
C’est en effet cette question existentielle de la persistance qui s’impose désormais à l’Europe avec l’invasion russe de l’Ukraine d’abord, puis face à la tentation impériale d’une Amérique qui traite ses alliés en vassaux. L’Europe se découvre contrainte de redécouvrir ce dont elle avait fait son impensé – la souveraineté, la puissance, l’identité et surtout la volonté collective d’exister comme acteur de sa propre histoire. Dans ce contexte, il se peut que pour une partie des peuples européens, Israël soit moins l’alibi commode d’un simplisme moral que le paradigme vivant d’une nation qui n’a jamais cessé de vouloir durer. Le clivage que l’on peut constater entre le vote des jurys et celles des publics ne serait alors pas dû à des préférences esthétiques ou musicales divergentes entre les amateurs de musique et les professionnels de l’industrie musicale, envoyés par les diffuseurs nationaux (France Télévision pour la France) dont les dirigeants sont souvent nommés par les États respectifs. Ce qui semble se faire jour dans l’écart entre vote public et vote officiel, est une fracture entre les élites culturelles européennes et les sociétés dont elles sont censées être les représentantes. Raymond Aron avait tracé la limite de ce modèle de la représentation dans le monde culturel et intellectuel : l’intellectuel trahit sa fonction lorsqu’il substitue ses préférences passionnelles au jugement qu’on attend de lui.
L’Espagne concentre presque chimiquement cette contradiction entre élites culturelles et sociétés nationales européennes : en 2025, au moment même où les premières s’engagent férocement dans la critique politique, la condamnation morale et la délégitimation d’Israël qui va conduire au boycott de l’eurovision par le diffuseur national en 2026, le public espagnol continue d’attribuer le vote maximum à la candidature israélienne. Étant donné l’écart entre vote public et vote du jury depuis le 7 octobre, on se voilerait la face en considérant que c’est là un accident. Il est plus réaliste de penser que les campagnes morales des institutions culturelles ne produisent plus l’alignement des opinions qu’elles croient encore commander. Ce décrochage entre agenda médiatique et préoccupations réelles des citoyens n’est pas propre à l’Eurovision : des instituts de sondage ont observé depuis longtemps que les sujets qui saturent l’espace public ne sont pas ceux dont les gens parlent entre eux. L’intensité d’une campagne morale dans l’espace médiatique ne préjuge plus de son emprise réelle sur les sociétés.

Avant même les résultats de 2026, des voix institutionnelles ont préféré disqualifier le vote du public plutôt que d’en accepter le verdict : le soutien populaire à Israël serait le produit d’une manipulation, d’une campagne gouvernementale coordonnée, on a mené des enquêtes pour prouver que le public ne peut pas être en désaccord avec la pensée de l’avant-garde culturelle… Ce raisonnement est révélateur – et ancien. Brecht, en 1953, retournait contre le gouvernement de la RDA sa propre logique avec une ironie cinglante : déçu par son peuple qui s’est soulevé, ce gouvernement ferait mieux de « dissoudre le peuple et d’en élire un autre ». Ce que la satire dénonçait comme l’absurde propre au totalitarisme, certaines élites libérales le reproduisent aujourd’hui comme une évidence : lorsque l’urne ne produit pas le bon résultat, c’est l’urne qui ment. Ce sont donc les élites dites libérales qui se retournent contre le libéralisme lui-même – celles qui invoquent la démocratie en permanence, et qui, au premier désaccord du peuple, cherchent à en invalider l’expression.
En dessous de leur apparence de chansons d’amour, elles disent la continuité historique d’un peuple qui veut sa propre permanence.
La trahison des clercs prend aujourd’hui la forme d’une morale transnationale qui traite toute appartenance avec suspicion – suspicion qu’elle n’étend curieusement pas à sa propre existence ni à sa propre durée. Depuis le tournant du XXIe siècle, des pans entiers des élites culturelles européennes se sont donné pour mission de déconstruire les héritages, de surveiller les fidélités, de soumettre tout récit collectif à un examen critique permanent. Mais la critique qui se veut absolue finit par se retourner contre ce qu’elle prétendait défendre et réformer : en refusant toute limite à sa propre démesure, elle rompt le lien avec les sociétés dont elle procède – et perd ainsi la seule légitimité qui lui restait.
La crise de représentation qui se dessine ici ne commence pas dans les institutions politiques. Elle commence lorsque des peuples cessent d’attendre de ceux qui parlent pour eux qu’ils leur disent pourquoi leur propre continuité mérite encore d’être voulue. Et peut-être est-ce là le paradoxe le plus révélateur : que ce soit vers Israël que des peuples européens se tournent pour y chercher ce qui leur manque – vers une société dont la terre est une géographie imaginaire habitant l’Europe depuis des siècles, dont la mémoire est tissée dans la leur, dont l’histoire est une des sources auxquelles l’Europe s’est formée. Israël n’est pas hors de l’Europe : il est au cœur de ce qu’elle a été. Et peut-être, pour une part de ses peuples, le signe de ce qu’elle voudrait être encore – un corps politique capable de croire à la légitimité de sa propre durée.