# 262 / Edito
Jürgen Habermas est décédé le 14 mars 2026, à l’âge de 96 ans. Avec le départ de ce géant de la philosophie, penseur de la sphère publique et de la raison communicationnelle, l’Europe a aussi perdu l’une de ses voix politiques les plus importantes, et intraitables. Car, sur les exigences intellectuelles et politiques qui découlent de la responsabilité historique européenne, Jürgen Habermas n’a jamais cédé. Dans l’hommage qu’elle lui rend, Julia Christ rappelle la conviction qui orientait son œuvre : après la Shoah, la philosophie n’a plus le droit de se penser éminente. Philosophe de l’ordinaire de la vie démocratique, penseur des procédures qui permettent l’élaboration de la raison discursive, il fut aussi un polémiste acharné contre ceux qui font se craqueler la tenue qu’exige notre forme de vie politique : « Jürgen Habermas était une digue, un brise-lames dans la mer des affects et attitudes politiques qui se nourrissent de la promesse de l’acte héroïque, de la décision virile ou encore de l’élimination de l’adversaire ». De ce que nous lui devons, et de ce qu’il faudra continuer à défendre sans lui, l’essentiel est là dit. À cette nécrologie, nous joignons un dossier consacré au philosophe : il est constitué de sa dernière analyse, qu’il nous avait fait l’honneur de nous confier pour sa publication française; d’une de ses prises de position pendant la guerre à Gaza; et du texte de Bruno Karsenti « Habermas : les juifs, l’Europe, la philosophie ».
Alors que la guerre déclenchée contre l’Iran par les États-Unis et Israël continue de faire rage, de raviver les passions politiques occidentales et de nourrir les spéculations les plus débridées, nous avons décidé de faire un pas de côté en revenant au temps long de l’analyse historique. Stéphanie Roza et Amirpasha Tavakkoli viennent de faire paraître aux PUF Lumières et anti-Lumières en Iran, un ouvrage analysant la trajectoire politique singulière de l’Iran au prisme des processus de modernisation et des réactions traditionalistes qu’ils suscitent. Les auteurs décrivent ainsi une histoire de luttes, de bifurcations et de choix, refusant aussi bien le récit culturaliste d’un pays voué par essence à la « spiritualité politique » que celui d’une modernisation linéaire brutalement interrompue. Nous publions les bonnes feuilles de leur livre, avec un extrait qui resitue la place des juifs dans les conflits politiques liés à la modernisation de l’Iran. Surtout, ils y interrogent un paradoxe éclatant : lors du rapprochement circonstanciel avec l’Allemagne nazie dans les années 30, l’antisémitisme a été fermement rejeté en Iran.