Le clergé chiite, le sionisme et la réception du nazisme en Iran
Bonnes feuilles extraites de 'Lumières et anti-Lumières en Iran', de Stéphanie Roza et Amirpasha Tavakkoli (PUF, 2026)
Dans 'Lumières et anti-Lumières en Iran', Stéphanie Roza et Amirpasha Tavakkoli proposent un diagnostic de l'Iran actuel, en retraçant son histoire politique longue sans jamais verser dans un culturalisme simplificateur. L'extrait proposé par K. montre que l’hostilité ancienne du clergé chiite au sionisme s'est accompagnée d'un rejet ferme de l'antisémitisme, même lors du rapprochement circonstanciel de l'Iran des années 1930 avec l'Allemagne nazie.
Présentation
L’avancée de la modernité a été, en Europe, un processus chaotique, continuellement scandé de tentations réactionnaires aux effets dévastateurs. Chaque pays d’Europe a frayé sa propre voie, affrontant les épreuves de la modernisation à sa manière, générant des pathologies dont le nazisme fut la forme la plus aberrante, au point que l’Europe peine, jusqu’à aujourd’hui, à s’en relever. Michael Walzer, dans Le paradoxe des libérations nationales (Paris, 2024, PUF), avait déjà souligné combien, dans l’espace extra-européen anciennement colonisé, les processus de libération se sont, paradoxalement, très vite heurtés à des réactions traditionalistes, signant bien souvent l’échec d’une émancipation pourtant désirée. L’ouvrage de Stéphanie Roza et Amirpasha Tavakkoli, Lumières et anti-Lumières en Iran (Puf, 2026), s’inscrit dans cette ligne de réflexion, en montrant que le cas de l’Iran se prête à une lecture particulièrement éclairante des enjeux de la modernité, tant les tensions et affrontements, sur le long cours, y ont pris une forme accusée, voire explosive. Dans le même temps, il est légitime de classer le régime politique de l’Iran actuel dans la catégorie de l’extrême droite, tant ses traits correspondent à ce que nous identifions en Europe comme des régimes ou des mouvements réactionnaires. Cependant, malgré le triomphe des « anti-lumières » avec la révolution islamique de 1979, rien ne permet de présager de la durabilité de cette phase réactionnaire, et de sa capacité à continuer à écraser les revendications de liberté et d’égalité qui traversent le peuple iranien. Un indice en est la place des juifs d’Iran, qui ont accompagné le processus de modernisation de leur pays et s’y sont durablement investis. Car, en dépit de ce que laisse penser la synthèse négationniste et antisioniste du régime actuel, les bonnes feuilles que nous publions montrent que le nationalisme persan est demeuré longtemps imperméable à l’antisémitisme, insensible notamment à l’exaltation d’une prétendue « grandeur aryenne » de la Perse par les nazis lors du rapprochement avec l’Allemagne dans les années 1930 – rejet qui n’a pas caractérisé, sous les mêmes formes, le nationalisme panarabe. – La rédaction

Balfour, le clergé et le sionisme en Iran
Depuis la révolution de 1979, les mollahs au pouvoir sont connus pour proférer des menaces récurrentes à l’égard d’Israël. En appelant Israël « l’entité sioniste », « le petit Satan » ou « tumeur cancéreuse » dès la création de la République islamique, Khomeyni et ses proches ont mis la disparition de l’État juif en tête des priorités de leur politique étrangère. Il faut remonter dans le passé pour comprendre les raisons de cette hostilité du clergé chiite envers Israël, laquelle remonte notamment à 1917, soit une époque où ses représentants n’avaient pas encore la mainmise sur la vie politique iranienne.
La réaction du clergé chiite au projet de création d’Israël est semblable à celle des autorités religieuses dans le monde sunnite. Les hauts membres du clergé en Iran et en Irak ont tous condamné, de manière unanime, l’idée d’un État juif au Moyen-Orient, et ce, dès la déclaration de Balfour du 2 novembre 1917, par laquelle la Grande-Bretagne se positionnait en faveur de l’établissement en Palestine d’un « foyer national pour le peuple juif ». À partir des années 1930, l’attitude des mollahs se durcit à l’égard des Juifs européens qui veulent émigrer vers le Moyen-Orient, en Palestine sous mandat britannique. En 1936, plusieurs hauts représentants du clergé chiite en Iran et en Irak (Mohammad Mahdi Sadr, Mohammad Mahdi Ispahani, Yousef Atta, Ebrahim Elravi et quelques autres) envoient un télégramme à la Société des Nations et au ministère des Affaires étrangères britannique, pour leur faire part de leur désaccord, en précisant que « cette décision est une agression contre l’islam et le monde arabe1 ». Certains, parmi eux, appellent même au jihad contre cette installation des réfugiés juifs européens2.
L’hostilité du clergé chiite est à son comble au moment de la création de l’État d’Israël en 1948. Combattre les sionistes est désormais un devoir religieux permanent, pour lequel le recours à la violence et à la guerre est autorisé.
Considéré comme un ultime recours, l’appel au jihad est un acte extrêmement significatif dans le monde musulman : les fidèles sont censés répondre à l’appel pour préserver les intérêts supérieurs de l’islam3. Les populations chiites, minoritaires dans la Palestine mandataire, au Liban et en Syrie, participent ainsi au soulèvement contre l’installation des Juifs entre 1936 et 1939 (la « grande révolte arabe »), qui provoque la mort de quatre-vingts Juifs dès 1936. Ce soulèvement conduira la Grande-Bretagne à limiter les arrivées d’immigrants juifs en Palestine.
L’antisionisme du clergé iranien ne s’arrête pas là. En 1933, l’ayatollah Haeri Yazdi, le fondateur d’un des plus grands centres d’études chiites du monde à Qom (dit « séminaire de Qom »), envoie une lettre à Reza Chah affirmant qu’« aujourd’hui, avec l’invasion de la Palestine et de Jérusalem par les Juifs, [son] soutien est plus que jamais indispensable pour protéger le monde musulman »4. Le séminaire de Qom, en tant qu’institution religieuse de notoriété internationale, demande que la lettre de Haeri Yazdi soit publiée dans la presse quotidienne du pays pour une plus grande diffusion. Toutefois, la cour ne donnera pas suite. La réponse du chah est lapidaire : « La publication de la lettre concernant les musulmans de Palestine dans la presse quotidienne n’est pas envisageable »5. L’hostilité du clergé chiite est à son comble au moment de la création de l’État d’Israël en 1948. Les ayatollahs Kashani et Boroujerdi appellent les fidèles à manifester et comparent Israël aux ennemis de l’islam à l’époque du prophète Mohammed. Combattre les sionistes est désormais un devoir religieux permanent, pour lequel le recours à la violence et à la guerre est autorisé.
Du côté des Juifs iraniens, mais aussi de certains membres de l’intelligentsia, la réaction est bien différente. Même si, dans l’entre-deux-guerres, l’Iran semble sur la bonne voie concernant la tolérance et le respect de la liberté religieuse, une partie des Juifs d’Iran s’enthousiasme pour le projet sioniste. Les populations juives iraniennes s’y intéressent moins pour lui-même que dans l’optique d’une promotion de la culture juive, et en particulier de l’apprentissage de l’hébreu. Azizollah Naeem, diplômé des écoles de l’Alliance, journaliste renommé et intellectuel polyglotte, devient le premier responsable de l’Association des sionistes iraniens. L’organisation n’est pas uniquement composée de Juifs : des non-Juifs y adhèrent également pour profiter des activités culturelles et philanthropiques financées par les sionistes européens et américains. En 1931, Naeem envoie une lettre à Reza Chah. Il y souligne qu’il soutient pleinement le projet de modernisation de l’Iran, et dresse une liste de domaines pour lesquels le pays a besoin de techniciens et d’ingénieurs étrangers afin d’avancer dans la voie de l’industrialisation et de l’innovation technologique. Soucieux du sort des Juifs d’Europe et conscient de l’ampleur de l’antisémitisme dans la partie orientale du continent, il estime que l’Iran peut devenir un lieu de refuge pour les populations juives européennes :
Majesté, l’Iran a besoin d’attirer l’attention des organisations de charité américaines et sionistes pour obtenir des subventions dans sa marche vers la modernisation. Pour cela, nous pouvons proposer aux Juifs d’Europe, pour la plupart cultivés, en Roumanie, en Hongrie, en Pologne et dans d’autres pays de venir s’installer en Iran pour partager leur savoir avec nous… Je vous prie de réfléchir à ces considérations dans une perspective nationaliste et dans l’unique intérêt de l’Iran6.
La proposition de Naeem semble intéresser Reza Chah, car désormais les diplômés de l’Alliance, de confession juive ou non, participent au recrutement de techniciens européens qui s’installent en Iran dans l’entre-deux-guerres. La présence d’anciens élèves de l’Alliance dans l’appareil d’État ainsi que la judéophilie de certains responsables politiques du temps du premier Pahlavi préparent le terrain pour l’arrivée de Juifs européens qualifiés. Ainsi l’ambassade d’Iran proposera-t-elle le passeport iranien aux Juifs pendant la Seconde Guerre mondiale, et des Polonais, juifs pour la plupart, trouveront refuge en Iran entre 1942 et 1945. Plus tard, la République islamique considérera l’influence de Naeem sur Reza comme une preuve de la mainmise des sionistes sur la monarchie de l’époque. Cette interprétation ne prend évidemment pas en compte l’intérêt concret que représentait aux yeux du souverain le recrutement de techniciens qualifiés pour accélérer l’industrialisation de l’Iran, ni l’hostilité manifestée par ailleurs par Reza Chah envers la propagation du projet sioniste en Iran.
L’ambassade d’Iran proposera le passeport iranien aux Juifs pendant la Seconde Guerre mondiale, et des Polonais, juifs pour la plupart, trouveront refuge en Iran entre 1942 et 1945.
Bien sûr, les Juifs d’Iran, de leur côté, ne s’intéressent pas au projet sioniste dans la seule perspective d’une modernisation de l’Iran. Une partie d’entre eux adhère à la perspective d’un État juif au Moyen-Orient. En effet, si la situation des Juifs semble grandement s’améliorer dans les grandes villes, ceux d’entre eux qui vivent dans les marges du pays, ou dans des zones particulièrement pauvres, telles que la région du Balouchistan ou les régions kurdes, se sentent exclus des réformes qui concernent plutôt les populations citadines et cultivées. Dans ces régions reculées, le clergé chiite garde le contrôle des affaires de la minorité juive, et la situation n’évolue pas, ce qui pousse certains de ses membres à tenter l’aventure de l’émigration vers la Palestine.
Il n’existe pas de données fiables en ce qui concerne le nombre de Juifs iraniens partis s’installer dans la Palestine mandataire. Selon Trita Parsi, « entre huit mille et dix mille Juifs quittent l’Iran [chaque année] à partir des années 1930, et jusqu’en 1950 ». Pour sa part, David Littman indique plus modestement que « le nombre total des Juifs iraniens qui se sont installés en Israël entre 1948 et 1978 est de soixante-dix mille ».
Le nazisme sans antisémitisme
La montée du nazisme dans les années 1930 n’est pas le seul fait des pays européens ; elle touche aussi l’Afrique du Nord et le Proche-Orient. L’Allemagne nazie cherche alors à affaiblir la France, l’Union soviétique et la Grande-Bretagne par tous les moyens, notamment dans leurs colonies et leurs zones d’influence. Les efforts déployés par le Troisième Reich pour séduire le monde arabo-musulman sont multiples. Les recherches de David Motadel et Jeffrey Herf montrent que ses représentants s’intéressèrent aux aspirations et aux problèmes des peuples colonisés pour avoir plus d’audience et apparaître plus crédibles dans leur propagande7. Ainsi, certains d’entre eux lisent les auteurs orientalistes allemands, tel Max von Oppenheim, surnommé le « Lawrence d’Arabie allemand », pour se faire une idée plus précise des préoccupations des peuples arabo-musulmans dans les Balkans ou la péninsule d’Arabie.
Dans ce jeu subtil, la propagande nazie met l’accent sur deux axes fondamentaux. D’une part, l’Allemagne se prétend favorable à l’indépendance des pays colonisés et fait mine de soutenir les mouvements de résistance et les nationalismes arabes ; d’autre part, les communicants nazis attisent l’antisémitisme, en désignant le Juif comme l’ennemi commun des Arabes et des Allemands (en s’appuyant notamment sur certaines personnalités animées par la haine des Juifs, au premier rang desquels le mufti de Jérusalem, Mohammed Amin al-Husseini). Par ailleurs, la persécution des Juifs a eu lieu également dans certains pays musulmans, comme la Tunisie sous occupation allemande8. Le « moment musulman » du nazisme, pour reprendre l’expression de Motadel, désigne donc toute une stratégie d’influence dans le cadre de laquelle les nazis ont partiellement renoncé à leur classification des races pour se rapprocher des peuples du monde arabo-musulman (pourtant considérés comme inférieurs dans l’idéologie hitlérienne) et propager la guerre à l’espace colonial extra-européen. Toutefois, la réception du nazisme n’est pas homogène et univoque au sein des pays musulmans. Par exemple, les Balkans musulmans ne sont pas concernés par les mêmes enjeux coloniaux que les pays d’Afrique du Nord ou la Palestine mandataire.
L’Iran des années 1930 se distingue par certaines particularités dans ce paysage. Ainsi, il n’a pas été colonisé à proprement parler ; en outre, son peuple jouit d’un certain privilège, car selon les lois pseudoscientifiques des nazis, il ne fait pas partie des races inférieures, l’Iran ayant été le foyer des Aryens (nom utilisé entre autres par les Perses depuis l’Antiquité pour se désigner eux-mêmes) avant leur arrivée supposée en Europe où ils auraient fondé la race blanche9. Certes, l’Iran est devenu un pays musulman, et les Perses ont été mélangés avec d’autres ethnies au long de leur histoire, mais ils ont, aux yeux des nazis, gardé des éléments culturels et biologiques de l’ère civilisationnelle qui a précédé l’islam. Les nazis s’inspirent sur ce point d’Arthur de Gobineau, bien qu’il ne soit pas le seul à défendre les particularités de la Perse dans le paysage arabo-musulman.
En France, d’autres écrivains et hommes politiques célèbres, à l’instar d’Ernest Renan dans L’Islam et la Science10 ou de Pierre Loti dans Vers Ispahan11, défendent la particularité culturelle de la Perse. Ainsi le traitement des Iraniens par les nazis et leur appareil de propagande diffèrent-ils de ce qui a cours dans les autres pays arabo-musulmans.
La propagande nazie met l’accent sur deux axes fondamentaux. D’une part, l’Allemagne se prétend favorable à l’indépendance des pays colonisés et fait mine de soutenir les mouvements de résistance et les nationalismes arabes ; d’autre part, les communicants nazis attisent l’antisémitisme, en désignant le Juif comme l’ennemi commun des Arabes et des Allemands.
Du côté iranien, l’Allemagne occupe une place importante dans la politique étrangère de Reza Chah et de certains de ses collaborateurs. La propagande nazie est écoutée avec attention, car l’alliance avec l’Allemagne est considérée comme une « troisième voie » par les nationalistes iraniens. En effet, le rapprochement avec l’Allemagne nazie est vu comme un moyen pour l’Iran de se débarrasser de l’Union soviétique au nord, et de la Grande-Bretagne dans le sud du pays. L’Iran cherche donc à renforcer ses liens avec l’Allemagne. Ce n’est qu’avec l’invasion anglo-soviétique et la destitution de Reza Chah en 1941 que les coopérations militaires et industrielles avec l’Allemagne s’arrêteront définitivement. Le rapprochement germano-iranien est donc un rapprochement stratégique pour les deux pays. D’un côté, les ressources naturelles de l’Iran intéressent l’Allemagne ; de l’autre, le monarque et ses alliés voyaient l’alliance avec l’Allemagne comme le moyen de s’assurer une indépendance relative.
Dans un premier temps, la propagande nazie à destination du public iranien s’adresse à la fois au sentiment national et au sentiment religieux. En 1938, la section iranienne de Radio Berlin, gérée par Bahram Shahrokh, contribue à la diffusion du nazisme en Iran depuis l’Allemagne nazie, avec des émissions portant sur diverses thématiques géopolitiques12. De leur côté, les nazis eux-mêmes mobilisent les références religieuses chiites qu’ils connaissent, pour mieux influencer le clergé et une partie de l’opinion publique iranienne ; le principal artisan de cette propagande est l’ambassadeur d’Allemagne à Téhéran, Erwin Ettel13. Ainsi des rumeurs circulent-elles dans le pays, prétendant qu’Hitler s’est converti à l’islam chiite14 ou bien qu’il est le sauveur (l’imam caché) que les chiites attendent à la fin des temps15. Dans un tel contexte, l’hostilité d’Hitler à l’égard des Russes et des Anglais est perçue comme convergente avec celle du peuple iranien. Son combat est donc considéré comme celui du Bien contre le Mal, contre Satan. Les guerres hitlériennes sont même comparées aux guerres du prophète Mohammed. Toutefois, cette propagande n’a pas de réelle influence. Elle n’est pas vraiment reprise par le clergé, qui a été largement écarté de la vie politique par Reza Shah dans les années 1930 ; il ne contribue donc pas à la réception du nazisme au sein de l’opinion politique. À cette époque, les mollahs sont entrés en résistance contre l’occidentalisation, notamment vestimentaire, de l’Iran ; leurs interventions dans la vie publique concernent majoritairement l’interdit de la tenue islamique dans les lieux qui dépendent de l’État, ou bien l’interdit du voile pour les femmes dans l’espace public. La dimension directement nationaliste de la propagande nazie semble, en revanche, mieux fonctionner dans le contexte iranien des années 1930. La promotion des cultures archaïques de la Perse, l’amitié entre les Aryens du Nord (l’Europe) et le peuple de Zoroastre, la défense des religions de l’Antiquité persane sont autant d’éléments sur lesquels se rejoignent les défenseurs du nazisme et du paniranisme, qui considèrent l’Iran préislamique comme un exemple civilisationnel16. Les thématiques telles que le réveil national, le retour aux origines non islamiques de la Perse ou même, dans certain cas, la haine de l’islam comme cause de la décadence de la civilisation persane, sont présentes dans le débat public iranien des années 1930, parfois même au sein de certains milieux intellectuels plutôt marqués à gauche. Toutefois, la haine du communisme est une autre passion que les nazis et les nationalistes iraniens ont en commun. Les partisans du nazisme mettent l’accent sur la fidélité inconditionnelle des communistes à l’Union soviétique et leur indifférence à l’égard du nationalisme et de la gloire de l’Iran. Ce discours résonne chez les démocrates nationalistes, du fait des relations très compliquées et souvent humiliantes que la Russie a tissées avec l’Iran depuis le XIXe siècle. Au fur et à mesure, la section iranienne de Radio Berlin abandonne donc le discours religieux pour faire la promotion quasi exclusive d’un nationalisme anticommuniste et antibritannique17. Dans ce cadre, l’éloge de l’Iran préislamique gagne du terrain.
Les Juifs d’Iran ne sont globalement pas considérés comme un corps étranger par les nationalistes et les défenseurs du paniranisme ; d’ailleurs, on l’a dit, dès l’entrée du pays dans la modernité, les Juifs sont parvenus à avoir une représentation politique à part entière aux côtés des Arméniens, des Azéris ou des zoroastriens.
Qu’en est-il de l’antisémitisme dans tout cela ? Étonnamment, il n’apparaît pas comme un élément déterminant dans la réception du nazisme dans l’Iran du premier Pahlavi. Sur ce sujet, une certaine divergence se fait jour entre les nazis allemands et les partisans du nazisme en Iran, alors même que ces derniers acceptent tous les autres aspects culturels et politiques du nazisme. Les raisons de cette divergence sont complexes. En premier lieu, il faut rappeler qu’une partie de l’intelligentsia iranienne a été formée à l’Alliance israélite universelle. Ses représentants avaient l’habitude de fréquenter leurs condisciples juifs, et n’étaient pas prêts à adhérer à la propagande antisémite qui présentait ces derniers comme les ennemis de la nation. En effet, les diplômés de l’Alliance, juifs et non juifs, prenaient part aux affaires du pays et les Juifs d’Iran n’apparaissaient pas comme un peuple « sans patrie », « nomade », « une nation dans la nation ». Les déclarations des fondateurs du Parti nazi iranien (SUMKA) – créé en 1952 – à ce sujet sont assez révélatrices, et montrent clairement l’étrangeté de la propagande antisémite pour les élites culturelles iraniennes. Selon Dariush Homayoun, l’un des principaux membres de SUMKA :
Le parti était largement influencé par l’idéologie nazie, mais ne pouvait pas adhérer à la propagande antisémite, étant donné l’amitié historique entre les Persans et les Juifs depuis le temps de Cyrus le Grand. Cependant SUMKA acceptait tout à fait la dimension nationaliste et l’accent que les nazis mettaient sur la supériorité des Aryens18.
D’autres membres du parti, comme Davud Monshizadeh, admirateur d’Hitler, savant iranologue et membre de la SS, auteur d’un livre de témoignage, Combattre le mal19 (1951), défendent les mêmes idées qu’Homayoun, en précisant qu’un nationalisme civil et respectueux des différences ethniques, religieuses et linguistiques ne peut faire aucune place à un quelconque antisémitisme, étant donné la contribution des Juifs à l’histoire iranienne depuis l’Antiquité. En effet, le nationalisme « civil » de Monshizadeh était censé ne pas être un nationalisme agressif, prônant une différence de traitement entre les nombreux groupes ethniques qui formaient l’Iran du XXe siècle. Au contraire, Monshizadeh prônait l’égalité devant la loi pour les ressortissants des différents peuples d’Iran, tout en défendant la supériorité des Iraniens au sein des pays musulmans. Dans une telle perspective, les Juifs d’Iran appartiennent à la même communauté nationale que les populations non juives20.
Ainsi, les Juifs d’Iran ne sont globalement pas considérés comme un corps étranger par les nationalistes et les défenseurs du paniranisme ; d’ailleurs, on l’a dit, dès l’entrée du pays dans la modernité, les Juifs sont parvenus à avoir une représentation politique à part entière aux côtés des Arméniens, des Azéris ou des zoroastriens. Depuis ce temps, les Juifs n’ont donc pas été considérés comme des membres d’une race inférieure, et certains opposants au nazisme en Iran ont même profité de cet état de fait pour sauver certains Juifs d’Europe. Abdol-Hossein Sardari, surnommé « le Schindler d’Iran », est ainsi parvenu à obtenir des passeports et des autorisations de sortie pour environ mille familles juives iraniennes qui vivaient en France21. Devant l’ampleur des persécutions, Sardari a également pu obtenir des faux papiers iraniens pour deux mille familles juives non iraniennes, pour qu’elles puissent quitter l’Europe22. Le centre Simon-Wiesenthal, ONG luttant contre l’antisémitisme, le racisme et en prévention de la haine, a ainsi organisé à plusieurs reprises des cérémonies pour célébrer la mémoire de ce Juste.
En résumé, on peut dire que c’est, pour l’essentiel, l’anticommunisme de la propagande nazie qui a trouvé un écho auprès des nationalistes iraniens. Le rejet de la propagande antisémite n’est d’ailleurs pas propre à l’élite ; on le constate au sein de la société civile iranienne. L’accueil fraternel et chaleureux des réfugiés polonais, pour la plupart juifs, en Iran pendant la Seconde Guerre mondiale en témoigne particulièrement23. En 1942, environ vingt mille réfugiés polonais arrivent en Iran et certains, parmi eux, font le choix de rester en Iran, alors qu’ils étaient censés être envoyés dans d’autres pays.
Enfin, Reza Shah lui-même ne manifesta aucune hostilité à l’égard des Juifs, alors même qu’il avait placé de grands espoirs en Hitler. On l’a dit, certains de ses plus proches collaborateurs étaient juifs ; le médecin de la famille royale (Habib Levy) était même sioniste. Tout cela montre combien la réception du nazisme en Iran est une question complexe. Après 1941, avec la destitution de Reza Chah par les Alliés, tout soutien au nazisme devient répréhensible. Il faudra d’ailleurs que les Alliés quittent l’Iran pour que SUMKA, le parti nazi iranien, voie le jour, bien après la guerre comme on l’a dit. Toutefois, SUMKA n’arrivera jamais à jouer un rôle politique déterminant sur la scène politique iranienne, et il se laissera remplacer par les différents groupes paniranistes assez rapidement.
Extrait de la première partie, chapitre 3, « Les juifs d’Iran », p.81-93.

- Mohammad-Hossein Rajabi, « Le clergé chiite et le combat antisioniste » (« Rohaniyat shie et mobazaeh alayhe sahyounism »), Revue de la République islamique, 7, 2006, p. 6. ↩︎
- Ibid., p. 8. ↩︎
- Ce genre d’appel a joué un rôle important dans les combats politiques du clergé en Iran : celui-ci appellera notamment au jihad contre l’invasion soviétique « ennemie de l’islam » pendant la Seconde Guerre mondiale. ↩︎
- Ahmad Najafi, « Réflexions sur la question palestinienne» (« Ta’amolat darbaraye masaleye felestin »), Mobahesat, 17, 2019, p. 12. ↩︎
- Jalaleedine Madani, Kashani et le problème de la Palestine (Kashani va masaleye felestin), Téhéran, Kolbeh Shorough, 2017, p. 110. ↩︎
- Reza Azari Shahrzayi, L’Iran et les techniciens immigrés allemands (Iran va motakhasesan mohajer almani), Téhéran, Édition des Archives nationales d’Iran, 1995, p. 11. ↩︎
- Lire à ce sujet l’ouvrage de David Motadel, Les Musulmans et la machine de guerre nazie (Paris, La Découverte, 2019), et celui de Jeffrey Herf, Nazi Propaganda for the Arab World (New Haven, Yale University Press, 2009). ↩︎
- Claude Nataf, dans son ouvrage Les Juifs de Tunisie sous le joug nazi, 9 novembre 1942-8 mai 1943 (Paris, Le Manuscrit, 2020), rassemble et analyse des témoignages de Juifs tunisiens qui ont été victimes à la fois de la propagande nazie, du régime de Vichy et de l’antisémitisme musulman. ↩︎
- Selon Arthur de Gobineau dans son Essai sur l’inégalité des races humaines (Paris, Firmin Didot, 1853-1855, 4 vol.). Gobineau s’est beaucoup intéressé à l’Iran préislamique lors de ses missions diplomatiques dans le pays de 1855 à 1863. Ses théories pseudoscientifiques ont été largement utilisées par les partisans de la supériorité de la race blanche lors de la première moitié du xxe siècle. ↩︎
- Conférence au Collège de France de 1862, éditée chez Vrin (Paris, 2018). ↩︎
- Paris, Calmann Lévy, 1904. ↩︎
- Lire à ce sujet l’article de Hamid Shokat intitulé « Les émissions de la section iranienne de Radio Berlin », publié dans Iran Nameh, 28, printemps 2013, p. 42. ↩︎
- Après avoir quitté l’Iran en 1941 au moment de l’invasion anglo-soviétique, Erwin Ettel continuera ses missions à destination des pays arabo-musulmans depuis l’Allemagne. ↩︎
- Eliz Sanasarian, Religious Minorities in Iran, Cambridge, Cambridge University Press, 2000, p. 46. ↩︎
- Ahmad Sokani, Il faut vivre (Zendegi bayad kard), Téhéran, Amirkabir, 1978, p. 25. ↩︎
- Matthias Küntzel, dans son ouvrage Germany and Iran: From the Aryan Axis to the Nuclear Threshold (New York, Telos Press Publishing, 2014), propose un panorama précis et détaillé des thématiques abordées dans la propagande nazie afin de mieux manipuler les milieux nationalistes iraniens. ↩︎
- Pour combattre l’influence de la section iranienne de Radio Berlin, la BBC met en place également toute une section iranienne, avec des émissions très critiques à l’égard de l’Allemagne nazie à partir de 1940. BBC Persian est toujours active à ce jour. ↩︎
- Entretien avec Dariush Homayoun, en ligne : http://m.youtube.com/ playlist?list=PLkrlU21-0GWI09oeAni1S48zHmlv3pqUX. ↩︎
- Davud Monshizadeh, Combattre le mal (Nabard alayhe shar), Téhéran, Éditions de SUMKA, 1951. ↩︎
- Il est à préciser que cette notion de « nationalisme civil » chez Moshizadeh est à nuancer, car on trouve malgré tout chez lui des propos contre les Azerbaïdjanais communistes ou certaines accusations concernant une prétendue mainmise des Juifs sur l’industrie iranienne. ↩︎
- Brian Wheeler, « The Iranian Schindler Who Save Jews From the Nazis », BBC Magazine, 8 mars 2012, en ligne : https://www.bbc.com/news/ magazine-16190541. ↩︎
- Notice d’Abdol-Hossein Sardari dans l’Encyclopédie multimédia de la Shoah : https://encyclopedia.ushmm.org/content/fr/article/abdol-hossein-sardari-1895-1981#:~:text=Le%20diplomate%20iranien%20Abdol%20 Hossein,Occupation%20(1940%2D1944). ↩︎
- Lire à ce sujet l’article de Mikhal Dekel intitulé « When Iran Welcomed Jewish Refugees », publié en octobre 2019 dans la revue Foreign Policy : https:// foreignpolicy.com/2019/10/19/when-iran-welcomed-jewish-refugees/ ↩︎