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K. Les Juifs, l’Europe, le XXIe siècle
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# 261 / Edito

Du point de vue israélien, la guerre avec l’Iran s’inscrit dans une logique de justification d’emblée disponible, et que la séquence post-7 octobre n’a rendue que plus tangible. Dès lors que la République islamique assume vouloir la destruction d’Israël, et qu’elle fait suivre ses menaces d’actes, la perspective de la guerre apparaît inévitable, n’attendant que l’occasion de se réaliser. Or, voilà que, pour des motifs circonstanciels qu’il n’est pas aisé de préciser, ce qui était latent est devenu proposition de fait : Israël s’est engagé, au côté des États-Unis, dans une guerre ouverte contre l’Iran. La bascule délibérée dans cette guerre-là vient problématiser la logique qui la justifiait, d’abord en ce qu’elle pose la question des objectifs poursuivis dans cette guerre et de leur adéquation aux problèmes politiques effectifs. Ici naissent les contradictions, et le témoignage de l’écrivaine israélienne Zeruya Shalev, écrit au son des explosions et des sirènes, atteste qu’elles sont ressenties avec acuité par les Israéliens. Car ce que vient rappeler Shalev, c’est que la menace existentielle qui plane actuellement sur Israël n’est pas seulement, voire d’abord, celle, externe, représentée par le régime des mollahs. Au moins aussi pressante lui semble la menace de division interne de la société israélienne et de remise en cause de son caractère démocratique, elle aussi inévitable depuis que le projet de réforme constitutionnelle a fait planer le spectre de la guerre civile. Identifiant sans ambages les bénéfices politiques escomptés par le gouvernement Netanyahou de la guerre actuelle, Shalev pointe la contradiction dans laquelle se trouve enserrée une partie des Israéliens.

Du côté américain, la situation politique diffère drastiquement, d’abord en ce que l’attaque contre l’Iran semble en attente de ce qui pourrait la justifier. On voit Trump et son administration hésiter entre une pose de libérateur du peuple iranien opprimé, l’affirmation d’une logique impériale décomplexée et l’invocation de la menace que ferait courir la République islamique d’Iran aux États-Unis. Avec peu de succès, il faut bien le dire, puisque le soutien populaire à la guerre, déjà singulièrement bas, chute à mesure que ses conséquences économiques se font pressentir. Plus encore, on voit la base trumpiste se cliver sur ce soutien, tout particulièrement, et cela ne devrait pas nous étonner, lorsqu’il est énoncé comme « soutien à une guerre voulue par Israël ». Le texte de Rob Eshman attire l’attention sur le manque de clarification apportée par l’administration Trump au sujet de ses propres objectifs stratégiques en Iran, et sur le vide interprétatif propice aux théories complotistes et antisémites que cela produit. Alors que les influenceurs MAGA assument dire de plus en plus nettement que les problèmes politiques américains sont de la faute des juifs, dans un contexte où en France LFI joue sur la prononciation des noms juifs, tandis qu’en Belgique un attentat a ciblé ce week-end la synagogue de Liège, on ne peut négliger les répercussions qu’aura cette guerre sur la montée de l’antisémitisme.

Au Musée juif de Berlin, une exposition donne à entendre plus de 220 heures d’enregistrements audio inédits réalisés par Claude Lanzmann et ses assistantes entre 1973 et 1978, lors de la phase préparatoire de Shoah. Esther Offenberg — membre de la rédaction de K. et coordinatrice de ses versions anglaise, italienne, espagnole, portugaise — s’est entretenue pour K. avec Tamar Lewinsky, la commissaire de cette exposition qui entend mettre en valeur le caractère incertain et tâtonnant du travail de recherche entrepris sur un objet alors bien peu maîtrisé. Elle y revient sur la genèse de ce projet, sur les défis posés par ces archives sonores, et sur ce que ces voix, captées il y a un demi-siècle, peuvent encore nous apprendre.