La véritable raison de la guerre entre les États-Unis et l’Iran n’a peut-être rien à voir avec Israël
Pourquoi est-ce maintenant que les États-Unis sont entrés en guerre contre l’Iran aux côtés d’Israël ? Cette question, on attendrait de l’administration américaine qu’elle y réponde, et clairement. Rob Eshman souligne que l’absence de clarification entraîne un dangereux foisonnement interprétatif de théories complotistes et antisémites.
L’absence d’une raison claire et cohérente pour cette guerre est néfaste pour les Juifs.
Vous trouvez que j’exagère ? Songez que Tucker Carlson accuse maintenant Chabad — oui, Chabad — d’être à l’origine du conflit. Hier, l’observatoire américain The Nexus Project a posté sur X une série de messages expliquant comment « débattre sérieusement de la guerre USA/Israël-Iran » sans verser dans l’antisémitisme, car il semble que certains s’accordent déjà pour en attribuer la faute aux Juifs.
Les citoyens américains exigent une justification solide avant d’envoyer leurs soldats se sacrifier à des milliers de kilomètres de chez eux. Or, bien que le président Donald Trump ait décidé d’entraîner les États-Unis dans ce conflit avec l’Iran, ni lui-même, ni son secrétaire d’État Marco Rubio, ni aucun membre de son Administration n’a jusqu’ici réussi à formuler une explication qui tienne vraiment la route.
Des commentateurs comme Carlson n’ont pas manqué de combler cette lacune avec des propos venimeux. Comme je l’ai écrit l’été dernier lors des premières attaques américano-israéliennes contre l’Iran, si la guerre tourne mal, Israël et ses partisans seront montrés du doigt. Il est désormais clair que cette recherche de responsables va également générer une vague d’antisémitisme.
Une explication par défaut
Pourquoi frapper maintenant ? À cause du programme d’armes nucléaires iranien, que Trump se vantait récemment d’avoir « anéanti » l’été dernier ? Parce que le régime iranien a pris des otages américains, tué du personnel militaire américain et sponsorisé le terrorisme à l’étranger ?
Tout cela est vrai, mais ça l’est depuis des décennies. Alors pourquoi maintenant ?
Défendant les frappes sur Fox News, le sénateur Tom Cotton a lâché : « L’Iran est une menace imminente pour les USA… depuis 47 ans déjà ».
Cette interprétation extensive de l’adjectif « imminent » ne fait que souligner le besoin, lui aussi imminent, d’invoquer une meilleure raison.
Si la guerre tourne mal, Israël et ses partisans seront montrés du doigt. Il est désormais clair que cette recherche de responsables va également générer une vague d’antisémitisme.
En l’absence d’une justification explicite, Israël et ses soutiens juifs américains deviennent, par défaut, les boucs émissaires. Selon Rubio, qui s’est confié à la presse la semaine dernière, l’attaque américaine contre l’Iran aurait été déclenchée après une décision israélienne, les États‑Unis estimant devoir suivre pour prévenir des représailles iraniennes contre leurs propres intérêts.
Lui et le président ont ensuite tenté de clarifier que les États-Unis auraient attaqué de toute façon, et que les intentions d’Israël n’ont influencé que le timing.
Peu de gens à gauche ou à droite, ou dans le monde, y croient.
« Pas de guerre pour Israël ! » a crié Brian McGuinness, ancien Marine et candidat du Parti vert au Sénat, lors d’une audience d’une commission du Congrès le 4 mars, avant que la police du Capitole et le sénateur Tim Sheehy ne le traînent dehors. (McGuiness jure que son bras a été cassé dans l’altercation.)
« C’est dur à admettre, mais la décision n’émanait pas des États-Unis. Elle revenait à Benjamin Nétanyahou », a déclaré Carlson, quelques jours avant de reporter la faute sur Chabad. Le média d’investigation de gauche The Lever, quant à lui, a intitulé son article sur l’opération américaine Epic Fury : « Opération Fureur AIPAC ».
Le syndrome chinois
Le commentateur israélien Haviv Rettig Gur est entré dans ce débat avec une explication réfléchie et convaincante : l’attaque fait partie d’un grand jeu de pouvoir, les États-Unis cherchant à empêcher l’Iran de devenir un avant-poste de la puissance chinoise au Moyen-Orient.
« L’Amérique livre ce combat à cause de la Chine », a écrit Gur dans un essai pour The Free Press paru [la semaine dernière — NdT].
Gur n’est pas le seul à soutenir que, pour Washington, l’enjeu majeur n’est pas les besoins immédiats d’Israël, mais bien la dynamique de l’affrontement sino-américain.
Selon Gur, après des décennies de sanctions économiques efficaces menées par les États-Unis, Téhéran est devenu économiquement dépendant de la Chine grâce à ses exportations de pétrole, qui financent environ un quart du budget iranien et sous-tendent sa sécurité militaire et intérieure. La Chine, qui reçoit 90 % du pétrole brut iranien, l’a utilisé pour se constituer une réserve d’énergie fossile en vue de se prémunir contre un éventuel blocus naval américain.
Par ailleurs, la Chine a fourni à l’Iran des missiles antinavires de pointe, renforcé ses capacités cybernétiques, conduit avec lui des manœuvres navales conjointes et lui a permis d’accroître son emprise sur le commerce mondial à travers le détroit d’Ormuz.
Gur n’est pas le seul à soutenir que, pour Washington, l’enjeu majeur n’est pas les besoins immédiats d’Israël, mais bien la dynamique de l’affrontement sino-américain.
Selon Zineb Riboua, une spécialiste des relations sino-moyen-orientales, « la Chine a parié une décennie de politique étrangère sur la capacité de Khamenei à résister à la pression américaine, et le pari a échoué ».
Gur, Riboua et d’autres qui avancent cette lecture peuvent certes se tromper. Leur analyse laisse de plus en suspens la question, cruciale : « Pourquoi maintenant ? ». Il n’en reste pas moins frappant que leur interprétation paraît, à ce stade, plus cohérente que tout ce qu’a pu offrir notre propre gouvernement.
Pourquoi nous combattons
Actuellement, environ 60 % des Américains s’opposent à la guerre. À mesure qu’elle se prolonge, que les victimes et les coûts s’accumulent, cette proportion va s’accroître — notamment faute d’une explication convaincante sur le sens ou la nécessité de cette souffrance.
Chaque guerre moderne au Moyen-Orient a pour effet de fragiliser la position des Juifs américains.
Après la première guerre du Golfe en 1991, l’ADL avait enregistré 1 879 incidents antisémites — une hausse de 11 % par rapport à l’année précédente. Il s’agissait alors du niveau le plus élevé depuis le début du suivi, principalement attribué à un « antisémitisme à connotation politique » observé durant les premiers mois du conflit.
Après la seconde guerre du Golfe, bien plus impopulaire, en 2003, le nombre d’incidents avait encore grimpé — atteignant 1 821 en 2004, le plus haut en près d’une décennie. Peu importait que 70 à 77 % des Juifs américains se soient opposés à la guerre d’Irak — un pourcentage supérieur à celui de tout autre grand groupe religieux.
Pourquoi ? Parce que la droite et la gauche convergeaient sur la même cible : les néoconservateurs pro-Israël qui auraient entraîné les États-Unis dans une guerre servant les intérêts sionistes. Des chercheurs ont qualifié cette théorie du complot de « cheval de Troie » —des tropes millénaires sur le pouvoir juif et la double loyauté recyclés en critique de la politique étrangère.
Et nous y voilà encore.
Dans une époque aussi polarisée que la nôtre, le débat porte moins sur la guerre elle‑même que sur la raison d’y prendre part.
D’un point de vue global, nous sommes actuellement confrontés à des préoccupations plus importantes. Les militaires américains, les Iraniens innocents et leurs voisins arabes sont en danger, les Israéliens sont une fois de plus enfermés dans des abris, confrontés aux tirs incessants de fous furieux.
Ces sacrifices accentuent l’urgence pour l’Administration de formuler une justification cohérente à cette guerre, assortie d’objectifs précisément définis.
Lors de l’entrée des États-Unis dans la Seconde Guerre mondiale, le réalisateur Frank Capra réalisa une série de films de propagande intitulée « Why We Fight » (Pourquoi nous combattons). À l’époque, le titre tenait presque de la rhétorique : dès le début de 1941, 68 % des Américains soutenaient déjà la campagne contre le Japon et Hitler, et après l’attaque de Pearl Harbor, le 7 décembre 1941, cet appui devint presque unanime.
À présent, dans une époque aussi polarisée que la nôtre, le débat porte moins sur la guerre elle‑même que sur la raison d’y prendre part. Et tant de choses dépendent de cette réponse.
Cet article est paru dans The Forward, le 6 mars 2026