# 259 / Edito
Il est rare que la répression politique donne lieu à des massacres d’une ampleur comparable à ceux qui ont eu lieu en Iran courant janvier. Et pourtant, il est à craindre que ces massacres-là ne trouvent pas à s’inscrire dans l’histoire que nous partageons. Un mois après, aucun lieu ne sert de dénomination symbolique et, si quelques images atroces ont circulé, celle qui s’imprimera dans la conscience collective fait toujours défaut. Sans doute y a-t-il la chape de plomb imposée par le régime iranien. Mais elle n’explique pas tout. Reste une Europe dont la trame démocratique commune est en train de se détisser, et qui semble impuissante à agir de concert face à l’axe russo-iranien, comme nous le rappellent les 4 ans de guerre en Ukraine. Et des États-Unis qui, sous la direction de Trump, et malgré ses déclarations d’intention véhémentes, n’ont jamais été aussi loin de correspondre à l’image qui pourrait recouper les espoirs démocratiques iraniens. Cette semaine, nous publions une interview que la cinéaste et militante pour les droits des femmes iranienne Mahnaz Mohammadi a donné à la FAZ à l’occasion de la première de son film Roya à la Berlinale. Elle y évoque sa triple expérience de l’emprisonnement, et le tournant qu’a représenté pour le peuple iranien la répression de janvier, insistant sur le décalage entre l’image occidentale et la réalité iranienne. Surtout, elle souligne la nécessité de la solidarité internationale et le désir, trop souvent déçu, des Iraniens d’être reconnus et appuyés dans leur lutte de libération.
De l’autre côté de la frontière, il est cette semaine question d’un pays qui compte à peine plus de Juifs qu’en l’Iran, alors qu’il fut autrefois un des principaux centres juifs de l’Empire ottoman. Nous consacrons cette semaine un dossier à l’histoire et à l’actualité paradoxale de la communauté juive de la ville turque d’Izmir. François Azar fournit d’abord les repères historiques pour comprendre la formation, l’apogée et l’exil de cette communauté. Jacob Ceki Hazan témoigne ensuite de son rapport personnel et familial au ladino, dont la transmission rattache les générations dispersées. Finalement, Camille Scali interroge une mémoire tiraillée : les luttes politiques, idéologiques et économiques qui sous-tendent les tentatives actuelles de revalorisation du patrimoine juif d’Izmir.
La vignette d’une situation incongrue est parfois plus parlante qu’une longue analyse. Cilly Kugelmann en fait du moins le pari dans un texte qui déplie de vieilles photographies : celles du Pourim de 1962 d’un centre de jeunesse juive de Francfort-sur-le-Main. L’étrangeté réside dans le fait que, prenant prétexte de la mascarade, de jeunes juifs ont choisi de se déguiser… en juifs. Que peut-on lire de la désorientation des juifs allemands post-Shoah dans ce rendez-vous au miroir ?