Skip to content
K. Les Juifs, l’Europe, le XXIe siècle
Lancement de l'offre jeunesse de K. - Soutenez le projet ici

La communauté juive d’Izmir : quelques repères historiques

L’histoire juive d’Izmir se construit par vagues : exil ibérique, essor du port, recompositions sociales. Vers 1900, la communauté comptait environ 25 000 membres. François Azar restitue une chronologie serrée, des tensions internes vécues par la communauté (Sabbataï Tsevi) aux réformes de l’Alliance et aux départs du XXᵉ siècle.

Façade de la Maison de Sabbataï Zevi à Izmir, présentant une architecture historique avec des murs en pierre et des fenêtres à volets. Ce bâtiment est associé à Sabbataï Zevi, un messie juif du XVIIe siècle, et représente une partie importante de l'héritage juif de la ville.
Maison de Sabbatai Zevi (c) Camille Scali

L’Asie Mineure a abrité, dès l’Antiquité, une diaspora juive d’une importance considérable, dont témoignent encore aujourd’hui les vestiges de la synagogue monumentale de Sardes, située à une centaine de kilomètres à l’est d’Izmir. L’origine de la communauté juive de Smyrne est toutefois plus récente. Au début du XVIᵉ siècle, au moment où les Juifs sont contraints de quitter la péninsule Ibérique, Smyrne n’est encore qu’une bourgade de faible importance. Les exilés hispano-portugais préfèrent alors s’établir dans des villes de l’arrière-pays plus prospères, telles que Magnésie, Tyrias, Milas ou Cassaba.

Ce n’est qu’à partir du milieu du XVIᵉ siècle que le port de Smyrne connaît un essor décisif et devient un carrefour d’échanges majeur entre l’Anatolie et l’Europe, exportant notamment soie, coton, figues et céréales. L’implantation juive, en provenance de l’arrière-pays, s’accroît alors rapidement et devient florissante à la fin du siècle.

Au XVIIᵉ siècle, Smyrne bénéficie d’un double courant migratoire : d’une part, des Juifs originaires de Salonique, où la communauté, accablée par de lourds impôts, traverse une période de profond marasme ; d’autre part, des marranes venus du Portugal, revenus au judaïsme, mais conservant une identité propre ainsi que des synagogues spécifiques. Au XVIIIᵉ siècle, ces groupes sont rejoints par des « francos » originaires de Toscane et de Hollande, avec lesquels ils partagent une histoire commune et, surtout, un même savoir-faire commercial. Installés autour du port et du quartier du bazar, ils jouent un rôle essentiel comme courtiers, drogmans, négociants, changeurs ou prêteurs. Ils introduisent également des idées et des techniques nouvelles issues de la Renaissance, parmi lesquelles l’imprimerie hébraïque.

Vue depuis l'ascenseur qui mène au sommet de la ville d'Izmir Cc Camille Scali
Vue depuis l’ascenseur qui mène au sommet de la ville d’Izmir (c) Camille Scali

Le retour au judaïsme de ces conversos ne se fait pas sans tensions. Le messie autoproclamé Sabbataï Tsevi, né à Smyrne en 1626, d’abord chassé de sa ville natale, y effectue un retour triomphal en 1665. Nombre de ses fidèles sont issus de ce milieu converso, marqué par des idéaux kabbalistiques et messianiques. Le schisme qui s’ensuit, même s’il connaît des répercussions plus profondes et plus durables à Salonique, entraîne un déclin de la communauté juive de Smyrne qui, après l’apostasie de Sabbataï Tsevi, adopte une posture résolument conservatrice.

Le tremblement de terre de 1688, qui ravage le port et plusieurs quartiers de la ville, met par ailleurs un terme provisoire à son développement. Le relèvement tardif de Smyrne au XVIIIᵉ siècle profite surtout aux communautés grecque, levantine et arménienne.

Les récits de voyageurs européens du milieu du XIXᵉ siècle insistent sur l’arriération d’une communauté juive repliée sur quelques rues contiguës au bazar, où elle survit dans un état de surpeuplement et de misère endémique. Une frange plus aisée subsiste néanmoins, bénéficiant de nationalités étrangères qui lui permettent d’échapper en partie aux contraintes de la justice rabbinique et aux taxes ottomanes.

Smyrne est la ville la plus cosmopolite de l’Empire, ce qui lui vaut aussi la réputation de « gavur » — l’infidèle en turc — réputation qui lui est encore attachée. Les relations entre Juifs et Grecs sont complexes, marquées par des accusations récurrentes de meurtres rituels, mais aussi par des amitiés personnelles.

C’est dans ce contexte qu’émerge une volonté de réforme communautaire, concrétisée par la fondation de l’école de l’Alliance israélite universelle, d’abord pour les garçons en 1873, puis pour les filles en 1879. Comme ailleurs dans l’Empire ottoman, l’Alliance diffuse un modèle éducatif fondé sur la langue et la culture françaises, favorisant la laïcisation et la professionnalisation de la communauté, la promotion de la raison et l’éducation des filles.

La première génération formée dans les écoles de l’Alliance facilite l’intégration de la communauté juive dans de nouveaux réseaux commerciaux, à une époque où Smyrne est devenue le premier port de l’Empire ottoman. Une presse en judéo-espagnol se développe, reflétant les débats vifs entre traditionnalistes et réformistes, et, parmi ces derniers, entre alliancistes, ottomanistes et sionistes. Des clubs de lecture, des cercles de notables et des loges maçonniques voient le jour, autour desquels se créent des écoles concurrentes de celles de l’Alliance. Parallèlement, l’élite juive de la ville privilégie pour l’éducation de ses propres enfants les précepteurs à domicile et les écoles confessionnelles chrétiennes, perçues comme des marqueurs de distinction sociale. Cette nouvelle génération, bénéficiant d’une formation plus moderne, investit à la fin du XIXᵉ siècle le faubourg côtier de Karataş, où sont bientôt édifiés une nouvelle synagogue et un hôpital juif.

Ner tamid (lampe éternelle) et Hekhal (arche sainte) de la synagogue Sinyora à Izmir Cc Camille Scali
Ner tamid (lampe éternelle) et Hekhal (arche sainte) de la synagogue Sinyora à Izmir (c) Camille Scali

Vers 1900, la communauté juive de Smyrne compte environ 25 000 membres, soit près de 13 % de la population. La principale « nation » de la ville est alors celle des Grecs orthodoxes, suivie des Turcs musulmans, des Levantins, puis des Arméniens. Smyrne est la ville la plus cosmopolite de l’Empire, ce qui lui vaut aussi la réputation de « gavur » — l’infidèle en turc —, réputation qui lui est encore attachée. Les relations entre Juifs et Grecs sont complexes, marquées par des accusations récurrentes de meurtres rituels, mais aussi par des amitiés personnelles. Les Juifs revendiquent un statut de « nation fidèle » à l’Empire ottoman, à la différence des Grecs et, surtout, des Arméniens, de plus en plus attirés par l’irrédentisme. Un commissaire de police juif, Rafaël Chikurel, se distingue ainsi par la répression qu’il mène contre les milieux nationalistes arméniens de Smyrne dans les années 1900. En contrepoint de ces tensions communautaires, il existe toutefois une identité smyrniote partagée : toutes les grandes « nations » — juives, chrétiennes et musulmanes — se retrouvent notamment pour célébrer Pourim, la fête la plus populaire du calendrier juif à Smyrne, qui donne lieu pendant deux jours à des débordements carnavalesques dans tout le quartier juif du bazar.

Le dernier grand moment de concorde entre les communautés de la ville est sans conteste la révolution des Jeunes-Turcs de 1908, dans laquelle chaque « nation » croit lire la promesse d’une libération après les années de féroce répression hamidienne. L’illusion se dissipe rapidement : derrière l’idéologie ottomaniste émerge un nationalisme turc de plus en plus intransigeant. Pour les Juifs, la conscription obligatoire dans l’armée ottomane constitue un choc brutal, d’autant plus qu’elle s’accompagne souvent de mauvais traitements. L’apprentissage du turc devient par ailleurs une exigence croissante pour une communauté certes plurilingue, mais dont les langues usuelles restent le judéo-espagnol, le français, l’italien et le grec.

Le dernier grand moment de concorde entre les communautés de la ville est sans conteste la révolution des Jeunes-Turcs de 1908, dans laquelle chaque « nation » croit lire la promesse d’une libération après les années de féroce répression hamidienne.

Dès lors, une première vague d’émigration entraîne de jeunes Juifs vers l’Égypte, la France et les Amériques. La Première Guerre mondiale appauvrit Smyrne, soumise au blocus de son port par les forces alliées ; famine et choléra frappent une large partie de la population. De 1919 à 1920, la ville passe sous administration grecque, période marquée par de nombreux incidents anti-ottomans, anti-arméniens et anti-juifs, suscitant un nouveau courant d’exil. Ces années constituent aussi l’âge d’or du sionisme local, avec ses partisans et ses détracteurs. La séquence s’achève par la prise de Smyrne par l’armée de Mustafa Kemal, l’expulsion des Grecs d’Anatolie et un cortège funeste de massacres, de viols et d’incendies qui ravagent la ville. À partir de 1923, seules subsistent à Smyrne les communautés musulmane et juive.

Hevra (Talmud Tora) Synagogue Cc Camille Scali
Hevra (Talmud Tora) Synagogue (c) Camille Scali

Proclamée par Mustafa Kemal, la République turque se veut un État-nation laïque et turc. Les Juifs y perdent leur autonomie communautaire et leurs écoles ; ils doivent s’intégrer à la nation turque, adopter la langue ou émigrer. Entre 1923 et 1939, d’espoirs en désillusions, la grande majorité des Juifs de Smyrne, incapables de s’adapter à la turquisation, prennent le chemin de l’exil. En 1948, la proclamation de l’État d’Israël — rapidement reconnu par la République turque — provoque une nouvelle vague de départs, touchant notamment les milieux les plus modestes.

Malgré cet affaiblissement démographique considérable, la communauté juive d’Izmir demeure aujourd’hui l’une des dernières de Turquie à maintenir une vie communautaire relativement active. Surtout, la diaspora des Juifs smyrniotes, à l’instar de celles de Rhodes ou de Salonique, cultive une mémoire très vive du passé juif de la ville à travers des voyages culturels, des récits et des publications. C’est à cette patrimonialisation récente — aux enjeux politiques, diplomatiques et linguistiques — que sont consacrés les deux articles qui suivent, dont l’un prend la forme d’un témoignage-manifeste émanant de l’un des jeunes acteurs de ce mouvement.


Pour un panorama historique plus complet on pourra lire l’article du professeur Henri Nahum, « Les Juifs à Smyrne : de l’enfermement à l’ouverture vers le monde. » 

Voir également “Kaminando i Avlando”, revue éditée par l’association “Aki Estamos” dont l’objectif est de faire vivre au présent la culture judéo-espagnole.

Photo de Francois Azar

Francois Azar

François Azar est vice-président de l’association judéo-espagnole Aki Estamos - Les Amis de la Lettre Sépharade et fondateur de Lior éditions.