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K. Les Juifs, l’Europe, le XXIe siècle
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La mémoire tiraillée des derniers juifs d’Izmir

Depuis l’arrestation et l’emprisonnement du maire d’Istanbul, en mars 2025, les tensions entre le parti kémaliste CHP et le pouvoir central AKP s’accroissent. La mémoire des juifs de Turquie n’échappe pas à cette rivalité. Depuis quelques années, la communauté juive d’Izmir, à l’ouest du pays, se mobilise pour entretenir son patrimoine. Un passé coincé entre la récupération par la municipalité CHP et la convoitise de l’AKP d’Erdoğan.

Façade en pierre ancienne portant une plaque « Hevra Sinagogu » au-dessus d’une entrée murée ou fermée, accompagnée de panneaux d’information sur la synagogue dans le quartier historique des synagogues d’Izmir.
Plaque de la rue des synagogues (c) Camille Scali

Des juifs d’Izmir, il ne reste presque que des ruines et un marché aux poissons. Nesim Bencoya, l’un des 1 000 à 1 200 juifs d’une ville de près de 3 millions d’habitants, traverse les ruelles odorantes du bazar de Kemeraltı vers « la rue des synagogues », où des lieux de culte datant du XVIe siècle se situent. Il accompagne un groupe de touristes à qui il fait découvrir cet héritage. Cette rue, Nesim Bencoya l’a connue petit, avant de s’installer en Israël. En 2010, l’ancien directeur de la cinémathèque d’Haïfa revient en Turquie avec l’intention de faire revivre le passé juif d’Izmir. Il entreprend un projet de préservation du patrimoine : visite des anciens quartiers juifs smyrniotes, restauration de neuf synagogues historiques et promotion de la culture sépharade avec un festival, stoppé depuis le 7 octobre 2023. 

« C’est peut-être davantage la promotion d’une identité judéo-espagnole que smyrniote » commente Ceki Hazan, qui a participé à cette patrimonialisation en développant le projet Despertar, destiné à la société civile. Bien qu’une synagogue témoigne de la présence d’une communauté ashkénaze, la majorité des juifs d’Izmir sont des descendants d’Espagne, chassés en 1492. 

En vous faisant visiter la première judería (quartier juif), Nesim Bencoya vous fera boire du subiya (délicieux jus de graines de melon, plutôt consommé en rupture du jeûne de Kippour), goûter des boyos (petites brioches fourrées et moelleuses) ou d’autres spécialités judéo-espagnoles. 

Buste de Dario Moreno à Izmir Cc Camille Scali
Buste de Dario Moreno à Izmir (c) Camille Scali

Sur les hauteurs de la ville, dans le quartier bourgeois-bohème de Karataş, vous trouverez le second quartier juif (où vivaient de riches familles juives car dès 1880 les différentes communautés choisissent leur lieu de vie en fonction de leur statut socio-économique et non plus de leur appartenance religieuse) avec son buste de Dario Moreno (l’interprète de Si tu vas à Rio étant né proche d’Izmir), dans la rue du même nom, qui fait face à un bronze approximatif d’Enrico Macias.

Le chanteur d’origine algérienne, dont le répertoire a été significativement repris en turc entre les années 1960 et 1970, a d’ailleurs reçu « la clé d’or » du district de Konak (où se situe la première judería), relate le journal turc Yeni Asır.

Buste d'Enrico Macias à Izmir Cc Camille Scali
Buste d’Enrico Macias à Izmir (c) Camille Scali

La municipalité et la communauté juive d’Izmir, tout comme l’Union européenne, des fondations et des États étrangers soutiennent, notamment financièrement, ce projet de préservation. Chacun récupère cette mémoire selon ses intérêts. Les juifs d’Izmir y voient le moyen de se réapproprier leur histoire, méconnue et oubliée quand elle n’est pas confisquée par le récit national. Tandis que la mairie perçoit une opportunité économique et idéologique. 

Synagogue Algazi Cc Camille Scali
Synagogue Algazi (c) Camille Scali

Izmir aspire à être reconnue au patrimoine universel de l’Unesco. La municipalité s’appuie ainsi sur le projet de préservation de l’héritage juif, puisque l’institution onusienne liste dans ses critères de sélection la mise en avant d’« échanges culturels » et du « témoignage d’une civilisation vivante ou disparue ». Cette inscription à l’Unesco apporte son lot de promesse de bénéfices économiques : augmentation du tourisme, des investissements et de la création d’emplois (dans les secteurs de l’hôtellerie, de la restauration et du commerce). 

Chacun récupère cette mémoire selon ses intérêts. Les juifs d’Izmir y voient le moyen de se réapproprier leur histoire, méconnue et oubliée quand elle n’est pas confisquée par le récit national. Tandis que la mairie perçoit une opportunité économique et idéologique.

D’autant plus que la ville portuaire se sert déjà de la rénovation de la première judería, à Kemeraltı, comme d’un outil de gentrification. Izmir compte faire du marché un lieu touristique et attractif dans sa globalité. Le coût du loyer augmente, ce qui entraîne la montée des prix des produits vendus dans le bazar, par exemple le poisson, les fruits et légumes, ou encore les objets du quotidien. En face, à Kemeraltı, des réfugiés syriens habitent à Basmane, un quartier de fortune dont certaines parties sont détruites pour y construire des projets d’urbanisation. Par ces initiatives et l’augmentation des prix du bazar, ces Syriens sont amenés à quitter les lieux. 

Bet Hillel, synagogue et musée Cc Camille Scali
Bet Hillel, synagogue et musée (c) Camille Scali

Un employé de la mairie voit à travers la rénovation de Kemeraltı et le développement d’une vie nocturne, avec l’ouverture de bars, une volonté politique. La consommation d’alcool étant, selon lui, antinomique à l’islam prôné par Recep Tayyip Erdoğan. Izmir s’oppose au parti présidentiel AKP, en étant historiquement ancrée dans le mouvement kémaliste avec un maire portant l’étiquette CHP, comme 28 des 30 arrondissements de la ville. Bien que la pensée héritée de Mustapha Kemal témoigne d’un nationalisme fort valorisant une identité turque homogène, les minorités ethniques et religieuses sont considérées. Dans sa lecture contemporaine, le kémalisme utilise cet argument du « vivre ensemble » pour se tourner vers l’Europe et les États-Unis. C’est en partie ce qui motive la municipalité à soutenir les rénovations du quartier juif. 

Paradoxalement, l’AKP glorifie aussi cette palette multiculturelle, mais dans une lecture nostalgique de l’Empire ottoman, lorsque les juifs avaient le statut de dhimmi. Le projet smyrniote s’avère être l’une des rares initiatives de patrimonialisation qui échappe à Erdoğan. L’AKP a financé la restauration de synagogues à travers le pays : à Edirne, présentée comme la plus grande d’Europe, Gaziantep, Kilis et Diyarbakır. Ceki Hazan, universitaire investi dans la patrimonialisation de la mémoire juive d’Izmir, s’inquiète d’une réappropriation par le pouvoir central dans sa ville natale, car « la communauté juive risque d’être dépossédée de son héritage et il n’y aura pas de retour en arrière ».

Synagogue Sinyora Cc Camille Scali
Synagogue Sinyora (c) Camille Scali

Erdoğan, dont l’antisémitisme ne se voile pas, partage avec cynisme l’idée de « la Turquie sauveuse des juifs » pendant la Seconde Guerre mondiale. Un positionnement toutefois remis en question par l’historienne allemande Corry Guttstadt dans son ouvrage Turkey, the Jews and the Holocaust (2008). Afin de qualifier cette récupération mémorielle par l’État, la professeure émérite à l’Institut français de géopolitique (IFG) Nora Şeni parle de « mémoire captive ». Elle développe que cette instrumentalisation sert la négation du génocide arménien, en devenant la justification à l’adhésion de la Turquie à l’IHRA (Organisation intergouvernementale de lutte contre l’antisémitisme et pour la sensibilisation à la Shoah).

Erdoğan, dont l’antisémitisme ne se voile pas, partage avec cynisme l’idée de « la Turquie sauveuse des juifs » pendant la Seconde Guerre mondiale.

Pour reprendre les mots portés par le réalisateur Noé Debré à propos de son film Le Dernier des Juifs (sur le départ de la communauté juive des banlieues parisiennes) : « Moins il y a de Juifs (…), plus il y a de fantasmes ». Izmir se dépeuple de sa communauté juive, plus précisément de sa jeunesse partant dans des villes plus attractives telle qu’Istanbul, ou à l’étranger, aux États-Unis ou en Europe. Nombreux sont les étudiants ayant quitté Izmir car les études, notamment en sciences humaines, sont de meilleure qualité en Europe du Nord. La communauté juive est alors vieillissante et détachée du projet de patrimonialisation, en dehors de Nesim Bencoya, qui incarne à sa manière le dernier juif d’Izmir. Plus généralement les juifs sont partis de Turquie par vagues : dans les années 1920 avec l’arrivée au pouvoir des nationalistes Jeunes-Turcs, dans les années 1940 au moment d’une taxe sur la fortune imposée aux minorités (varlık vergisi) et de la création d’Israël, puis en 2016 après la tentative de coup d’État militaire ayant conduit à l’autoritarisme affirmé d’Erdoğan.

Synagogue Etz Hayim d'Izmir Cc Camille Scali
Synagogue Etz Hayim d’Izmir (c) Camille Scali

Après le 7 octobre 2023 et l’intensification du conflit à Gaza, un homme a tagué sur la synagogue Etz Hayim « Israël assassin ». Le même jour, l’année suivante, un individu a peint des mains rouges et une référence au Coran sur les synagogues historiques Sinyora et Algazi. Entretemps, une manifestation d’une dizaine de personnes partageant des thèses complotistes (fantasmes de juifs voleurs et tueurs d’enfants, et responsabilité des juifs dans le séisme en Turquie, en février 2023) s’est déroulée devant la synagogue Beit Hillel, à Karataş, relate Avlaremos, un média de la jeunesse juive turque. 

Désormais, de nombreux juifs smyrniotes s’estiment protégés grâce aux forces de l’ordre déployées par la municipalité. Les visites ont repris. Les synagogues, toujours fréquentées par la communauté, ont réouvert et le projet de patrimonialisation se poursuit. Nesim Bencoya confie que le festival de la culture sépharade s’est arrêté il y a deux ans, par crainte d’« attentats radicaux », mais espère une nouvelle édition pour décembre 2026, au moment de Hanoukka. 

Photo de Camille Scali

Camille Scali

Diplômée de l’IFG, désormais journaliste et illustratrice, Camille Scali s’intéresse aux minorités des régions Méditerranée, Moyen-Orient et Sud-Caucase.