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K. Les Juifs, l’Europe, le XXIe siècle
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# 254 / Edito

Un projet, même déjà réalisé, n’en finit pas de devoir être repris, sauf à être laissé à la dérive. De cela, ceux qui constatent l’état actuel d’Israël, tout en sachant la signification de son existence pour le fait juif, ne peuvent avoir qu’une conscience aiguisée. Or, reprendre un projet ne peut se limiter à une question de fidélité à son idéal originel : les générations se succèdent, et chacune a à s’approprier, dans l’affrontement aux défis du présent, le sens de ce qu’elle continue. Cette semaine, nous laissons la parole à une jeune voix, celle d’Alexandre Journo, engagée dans ce mouvement de reprise critique sans lequel les réalisations d’hier sont condamnées à s’étioler. « Rester sioniste », pour lui, signifie d’abord diagnostiquer l’inertie du rapport juif à Israël, la difficulté à admettre la pente dans laquelle cet État s’est engagé et à reconnaître qu’il en va de sa responsabilité. Partant de son expérience de la transmission du sionisme dans les institutions communautaires françaises, il souligne le risque de calcification et, in fine, de désertion du sionisme par les jeunes générations. « Rester », en ce sens, n’a rien d’un immobilisme : il s’agirait plutôt de ramer à contre-courant, dans l’espoir que les choses changent.

En écho aux conflits sur ce qu’être sioniste veut dire, il y a ceux sur la portée du terme d’antisémitisme. Et, ici aussi, la tension entre inertie historique et renouvellement des générations occupe une place décisive. Cet enjeu, l’historien italien Gadi Luzzatto Voghera se propose de le prendre à bras le corps par l’introduction d’un nouveau mot : « J-Hate ». Son initiative part du constat que l’histoire du XXe siècle se surimpose à l’appréhension des manifestations actuelles de la haine des juifs, et empêche d’en saisir la spécificité. Il s’agit alors, sans nier ce qui perdure, de déblayer nos poussiéreuses catégories pour renouveler notre rapport aux enjeux contemporains. Si l’on peut douter qu’il suffise d’un nouveau mot pour mettre un terme aux incessants débats sur ce qui relève ou non de la haine des juifs, il n’en demeure pas moins que leur caractère aporétique indique bien la nécessité de les relancer par de nouveaux développements.

Depuis dix ans, les éditions de l’Antilope accomplissent un précieux travail de publication et de traduction de la littérature juive en France. À l’occasion de cet anniversaire qui vient d’être célébré, nous republions les bonnes feuilles du roman de Peretz Markish Une génération passe, une génération vient (Dor oys dor ayn), traduit du yiddish par Rachel Ertel, et un choix de poèmes, traduits et rassemblés par Batia Baum dans le recueil Le Tas (Di Kupe). Du travail de l’Antilope, nos lecteurs pourront également retrouver les bonnes feuilles de Séjour à rebours, de Jacob Glatstein ; celles de Motl, fil du chantre, dernier roman de Sholem-Aleikhem ; ou encore le premier chapitre de Smotshè – Biographie d’une rue juive de Varsovie de Benny Mer.