# 252 / Edito
Pour commencer cette nouvelle année 2026, dont nous espérons qu’elle sera meilleure, pour nous tous, que celle qui vient de s’écouler, nous publions un texte inédit qui, au cas où la situation des juifs d’Europe demeurerait aussi dégradée qu’elle l’a été ces deux dernières années, propose d’en comprendre les ressorts profonds. Gustave Kaplan prend pour point de départ un texte récent de Frédéric Lordon – et le lapsus révélateur qu’il y décèle – pour déployer une réflexion sur ce qu’il nomme le « tabou » de l’Europe post-Shoah, à savoir l’interdit qui pesait sur chaque Européen d’avoir la conscience en paix. Car c’est bien sur ce tabou-là que l’Europe post-Shoah s’est construite : après Auschwitz, l’Europe s’était astreinte à une exigence inédite dans son histoire – celle de ne jamais se croire quitte, de ne plus jamais pouvoir agir au nom d’un idéal, fût-il d’émancipation, sans en soupçonner la faillibilité. L’Europe post-Shoah, c’était cette curieuse entité politique où nul ne prétendait l’avoir : ni la justice – toujours à rechercher –, ni la vérité – toujours à questionner. Or c’est précisément cet interdit sur la bonne conscience de posséder justice et vérité que l’antisionisme contemporain, dans sa jubilation à voir s’effondrer le « capital symbolique » constitué autour du signifiant juif, travaille à lever. L’extrême gauche jubilatoire rejoint ainsi paradoxalement, par d’autres voies, le camp des réactionnaires – trafiquants décomplexés de conscience tranquille – et celui des libéraux se berçant dans leur rêve de paix déjà acquise. Entre ces trois figures, Kaplan dessine les contours d’une crise européenne dont l’antisionisme n’est qu’un symptôme – le plus révélateur peut-être de ce que nous sommes en train de perdre. Et pourtant, c’est bien à gauche, et nulle part ailleurs, que reste à construire une politique qui accepterait de ne pas avoir la conscience en paix – et d’en faire le moteur de son action plutôt que l’obstacle à lever.
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L’antisionisme sans tabou et la conscience en paix
Saravá Shalom : Techouva au pays de l'enchantement
« Je n’ai pas voulu être une femme rabbin, j’ai voulu être rabbin »
Tout autre est le thème du deuxième texte de ce numéro, qui nous emmène loin de l’Europe et de ses tourments, sur une scène où les mémoires des différents groupes persécutés par l’Europe s’interpénètrent sans logique concurrentielle. Alex Minkin, anthropologue et réalisateur, nous présente son documentaire Saravá Shalom, consacré au judaïsme syncrétique brésilien. Au Brésil, la mémoire sépharade de la conversion forcée lors de l’Inquisition se croise avec celle de l’esclavage et de la colonisation, donnant naissance à des pratiques spirituelles où tradition kabbalistique, religiosités afro-indigènes et spiritisme kardéciste s’entremêlent. C’est un judaïsme en perpétuelle transformation que révèle ce documentaire – une techouva au pays de l’enchantement, où le retour aux sources passe par des chemins que le rabbinat officiel peine à reconnaître, mais qui n’en sont pas moins, comme le dit l’un des intervenants du film, « juifs dans leur sens le plus radical ».
Nous publions enfin un long entretien avec Pauline Bebe, réalisé par Ruben Honigmann. Trente-cinq ans après son ordination comme première femme rabbin de France – un événement qui fit l’effet d’un séisme dans le paysage juif hexagonal –, elle revient sur sa trajectoire et livre une relecture inattendue de l’histoire du judaïsme français. Ce faisant, elle dévoile aussi le parcours d’une pionnière – une femme qui, à vingt-cinq ans, a cristallisé malgré elle toutes les tensions d’un monde juif en pleine mutation, et qui a dû affronter l’hostilité autant des hommes que des femmes. « On essentialise encore beaucoup », remarque-t-elle. « On me demandait comment je suis devenue femme rabbin. Alors que je ne suis pas devenue femme rabbin : j’étais femme, je suis devenue rabbin. » Cette distinction, aussi simple qu’elle paraisse, dit tout de ce qui reste à accomplir – y compris, comme le note Ruben Honigmann, dans le débat sur le judaïsme français lui-même, où les prises de parole demeurent trop souvent exclusivement masculines.