Photoreportage : Belmonte, un judaïsme resté vivant
Dans un village niché au cœur de la Serra da Estrela, une cinquantaine de descendants de marranes perpétuent, cinq siècles après les conversions forcées de l'Inquisition, une identité juive longtemps vécue dans le secret. Entre la synagogue Beit Eliahu, inaugurée il y a trente ans, et le musée qui raconte les prières transmises à voix basse, Belmonte offre un cas unique en Europe : celui d'une clandestinité devenue patrimoine. Texte d'Evelyne Dreyfus, photos d'Eric Beracassat.
À la fin du XVe siècle, les Juifs du Portugal sont convertis de force au catholicisme. Cinq siècles plus tard, à Belmonte, village de la Serra da Estrela, dans la région Centre du Portugal, une communauté descendante de ces « conversos » ou marranes existe toujours. Pendant près de cinq cents ans, ces familles ont continué de pratiquer le judaïsme en secret.

Il ne reste qu’une cinquantaine de personnes, mais la continuité historique est exceptionnelle : certaines familles peuvent relier directement leur histoire à l’époque des conversions forcées et de l’Inquisition. Cette tradition du secret, maintenue pendant des générations, a marqué les descendants actuels, qui parlent peu de leur histoire. « Ils sont Juifs, cela doit vous suffire », résume-t-on parfois. Ce qui se passe derrière les portes des maisons ne regarde qu’eux.

En 1996, la synagogue Beit Eliahu est inaugurée, avec le soutien de Salomon Azoulay, homme d’affaires marocain. Elle marque le retour d’une pratique juive visible, après des siècles de clandestinité, même si certains descendants ont émigré en Israël et d’autres sont restés catholiques. Selon Pedro Diogo, président de la communauté juive de Belmonte, des offices y sont célébrés quotidiennement, et un minyan se réunit pour les prières du matin et du soir, ainsi que pour le Chabbat et les grandes fêtes. Certains ouvrages expliquent sur deux pages les différences fondamentales entre christianisme et judaïsme.

Cette présence juive ne se limite pas à la synagogue. Belmonte compte une radio juive locale et plusieurs commerces liés à ce patrimoine, dont la Casa da Judiaria, qui vend livres et objets religieux. Ces établissements restent modestes : le village n’est pas devenu une vitrine touristique d’un judaïsme disparu, mais un lieu où cette histoire cherche encore sa place.

Le Belmonte Sinaï Hotel, fondé par Alipio Diogo Henriques, descendant d’une famille marrane, en est l’un des signes les plus visibles. Son restaurant propose des plats cachère sur demande et reçoit des visiteurs venus s’informer sur cette histoire. L’hôtel illustre à la fois le renouveau de la présence juive locale et le rôle croissant que joue cette mémoire dans l’économie du village.

Une visite indispensable et éclairante est celle du musée juif de Belmonte. Le musée est municipal et ouvert depuis 2005. Cette réalisation moderne et pédagogique raconte l’histoire des familles qui ont conservé leurs traditions dans l’ombre : prières transmises oralement par les femmes, fêtes célébrées dans les greniers, les caves ou les forêts, mariages organisés en deux temps – d’abord à l’église pour éviter les soupçons, puis selon les rites juifs au sein de la famille.

Il retrace le destin de ces « marranes » ou crypto-juifs qui, après les persécutions de l’Inquisition, ont continué à pratiquer leur religion dans le secret des maisons. Derrière les vitrines, des objets racontent cette résistance discrète : une mezuzah de poche, suffisamment petite pour être dissimulée, des Hanoukiot et autres objets rituels, mais aussi un Sefer Torah vieux de plus de 400 ans.

À travers ses pièces, le musée révèle aussi les gestes et les objets du quotidien grâce auxquels une identité a traversé les siècles. Avec près de 30 000 visiteurs par an, il est devenu l’un des lieux majeurs de mémoire de l’histoire juive au Portugal.

Des traces de ce passé subsistent dans le village. Certaines portes portent encore des encoches marquant l’emplacement où une mezouzah aurait dû être fixée.

Selon l’historien et journaliste José Levy Domingos, aujourd’hui disparu, certains habitants avaient pour habitude, en sortant de chez eux, de poser la main sur la porte et de se tourner vers l’Orient pour réciter une courte prière demandant la protection de la maison « contre les persécutions et contre l’Inquisition ». Ce geste s’est transmis sur plusieurs générations.

Pour éviter d’être dénoncés, certains préféraient porter leur mezouzah sur eux plutôt que de l’exposer. Plusieurs anciens continuent de réciter, en marge des prières hébraïques de la synagogue, d’anciennes prières familiales héritées de cette période. Jusqu’à la fin du XXe siècle, ce secret a été préservé aussi bien par les habitants juifs que par leurs voisins chrétiens, qui connaissaient pourtant leur religion : à Belmonte, c’était (et cela reste, dans une certaine mesure) un secret partagé.

Le cas de Belmonte est singulier : pendant cinq cents ans, dans un pays où l’Inquisition interdisait le judaïsme, des familles ont maintenu une identité juive clandestine. Cette communauté a ensuite été officiellement reconnue comme juive par le grand-rabbinat d’Israël, dans les années 1980. Ce qui relevait du secret est devenu objet de mémoire publique.

À la différence d’autres centres juifs ibériques comme Tolède, Cordoue ou Gérone, qui ont conservé des bâtiments mais perdu leur communauté, Belmonte présente une situation inverse : la communauté s’est réduite, mais elle existe toujours, et son patrimoine contribue en partie à la faire vivre économiquement.

C’est à Samuel Schwarz, ingénieur des Mines en mission au Portugal, que l’on doit d’avoir documenté, notamment lors de son séjour de 1917, l’existence de ces familles crypto-juives. Il révèle ainsi une forme presque unique de continuité religieuse en Europe occidentale : un judaïsme sans synagogue, sans rabbin, presque sans livres, maintenu par la seule transmission familiale.

Aujourd’hui encore, de nombreux Portugais se considèrent comme descendants de marranes, dans un pays où la population juive reste réduite, malgré le renouveau des communautés de Porto et de Lisbonne.
Evelyne Dreyfus, photos Eric Beracassat
Voir ou revoir le documentaire de Frédéric Brenner et Stan Neumann, Les derniers Marannes (1988), film qui a fait connaître les dernières pratiques rituelles de cette communauté.