Michael Walzer : de la guerre juste à la politique devenue injuste
Dans un texte paru dans 'Haaretz' en janvier 2026, fondé sur plus de trois heures d’entretien avec le grand philosophe américain Michael Walzer, l’auteur de 'Guerres justes et injustes' revient sur la séquence ouverte par le 7 octobre en tenant ensemble deux propositions que beaucoup s’emploient à disjoindre : oui, la guerre menée par Israël contre le Hamas relevait d’abord d’une guerre de défense ; non, cela n’implique nullement qu’Israël soit demeuré dans son bon droit à mesure que le conflit s’est prolongé. Le témoignage de Walzer vaut aussi comme un retour sur soi : on y retrouve, au moment où la guerre avec l’Iran continue de faire rage, la cohérence d’une position existentielle et politique singulière, celle d’un intellectuel juif américain, sioniste sans être israélien, engagé aux côtés d’Israël sans jamais suspendre ses exigences morales et politiques.
Paru en janvier 2026 dans Haaretz, le texte que nous publions, fondé sur un entretien de plus de trois heures avec le philosophe américain Michael Walzer lors d’un séjour en Israël, a une valeur exceptionnelle. Il se présente à la fois comme une vue d’ensemble sur ce qui s’est produit depuis le 7-octobre par ce grand spécialiste de l’éthique de la guerre, et comme un retour sur soi biographique où les principaux axes de sa pensée et ses choix existentiels – son sionisme « du dehors », ou, si l’on prend l’angle inverse, son diasporisme américain de gauche engagé aux côtés d’Israël –, se recroisent et s’éclairent mutuellement. Pour le regard juif et européen de K., la position qu’il incarne constitue un important point de repère. D’autant que les évolutions de la situation le conduisent à un diagnostic sur Israël qui, par-delà des différences de perceptions liées à l’écart des deux ancrages diasporiques et aux perspectives spécifiques qui en découlent, converge avec celui que nous avons été amenés à formuler au fil des mois.
Dix jours après le 7 octobre, l’auteur de Guerres justes et injustes (1977) avait donné un entretien que nous avions alors repris – « La justice exige la défaite du Hamas, pas la vengeance contre les Palestiniens » –, parce qu’il nous paraissait décrire de la manière la plus exacte les termes de la guerre qui s’entamait à ce moment-là, et les dilemmes qu’elle posait. Tout en qualifiant l’attaque du Hamas de « pogrom à l’ancienne », et en soulignant ce que la guerre, dans son déclenchement, avait de justifié, l’auteur espérait que les Israéliens ne tombent pas dans le piège cruel qui leur était tendu, « une nouvelle guerre au sens plein et démultiplié », avec les lourdes pertes civiles du côté palestinien qui en découleraient. Ces pertes, une démocratie comme Israël se devait de les éviter autant que possible, même dans un contexte où la stratégie du Hamas utilisait incessamment la population civile comme boucliers humains. Très préoccupé par la décision de « lancer un siège total de Gaza et peut-être de partir à sa conquête », il appelait alors à ce que cette guerre reste une « guerre limitée », étant donné que sa légitimité dépendait de sa restriction à un but déterminé : la neutralisation de la menace que le Hamas faisait objectivement peser sur Israël, dont le caractère meurtrier et la passion exterminatrice étaient visibles aux yeux de tous.
Or ce n’est pas ce qui s’est produit. Et ce constat ne peut pas ne pas avoir de conséquences sur le nouveau diagnostic qu’il est nécessaire de faire maintenant, dans une situation d’une complexité renouvelée par le conflit ouvert le 28 février dernier, avec la guerre déclenchée par Israël et les États-Unis contre l’Iran. Que cette séquence, pour Israël – ce qui ne veut pas dire qu’il en aille de même pour les États-Unis – ne soit pas séparable de celle initiée par le 7-octobre, et donc qu’on se situe toujours dans la suite de la bascule historique qu’il a représentée, c’est ce qui devrait relever de l’évidence. Mais encore faut-il expliciter cette évidence et l’interpréter dans ce qu’elle signifie vraiment.
En Europe, il est remarquable qu’elle ne soit d’ailleurs pas du tout acquise. Sur la guerre actuelle, domine la vision simpliste de deux blocs adverses dont l’un ne serait mû que par des visées impérialistes – américano-israéliennes, sans discrimination – tandis que l’autre, si condamnable soit-il dans sa politique intérieure, se serait retrouvé en guerre malgré lui. La restitution que donne Walzer du 7-octobre remet les choses au clair. Il rappelle opportunément ce qu’ici, on a trop vite oublié, à savoir l’implication de l’Iran dans l’ensemble de la séquence, une implication dont la portée s’étend donc jusqu’à notre actualité. L’entretien de Walzer précède de quelques semaines le début d’un conflit qu’il ne pouvait évidemment prédire. Néanmoins, ce qu’il énonce permet de mieux comprendre le présent, par les fils qu’il rend apparents dans ce qui s’est depuis lors noué.
De la légitimité initiale de la guerre menée à Gaza, il n’a pas découlé qu’Israël soit resté dans son droit, ni sur ce territoire, ni dans sa politique toujours plus répressive et colonisatrice en Cisjordanie. À partir d’un seuil que Walzer fixe avec netteté, la guerre juste est devenue injuste du moment où une voie politique, et non plus militaire, s’est dessinée pour battre le Hamas et libérer les otages, et qu’elle a été rejetée par le gouvernement israélien.
Fin 2023, la riposte israélienne à Gaza se justifiait pleinement comme une guerre de défense dans un conflit où l’Iran était déjà partie prenante. La chance d’Israël fut que les trois fronts, à Gaza, au Liban et avec l’Iran, ne se soient pas ouverts simultanément par une triple attaque, ce qui aurait menacé son existence même. Dans cette mesure, la guerre des douze jours de juin 2025 était tout aussi justifiée que le déclenchement de celle à Gaza. Et l’union qui prévaut en ce moment en Israël dans le soutien à l’offensive en est l’écho toujours perceptible. Nul n’oublie que l’Iran donna le feu vert du 7-octobre, et que son action se prolongea à travers ses multiples proxys, dont évidemment le Hamas, le Hezbollah et les Houthis. Il ne faisait d’ailleurs en cela que réaliser sa volonté de destruction de l’ « entité sioniste », axe fondamental et indéfectible de sa politique extérieure. Dans ces conditions, tout faire pour qu’il ne parvienne pas à ses fins était et reste une priorité. N’en demeure pas moins la question de savoir si peut être poursuivi de façon réaliste l’objectif militaire d’une abolition de la source majeure de cette menace dont le 7-octobre a donné à voir exactement à quoi elle peut aboutir. Bref, se répète, à une échelle et sur un front différent, le même dilemme que celui qui a été auparavant éprouvé.
C’est ce dilemme, et les conséquences désastreuses auxquelles sa précédente occurrence a conduit, qui pèsent sur l’interprétation du conflit actuel. En effet, de la légitimité initiale de la guerre menée à Gaza, il n’a pas découlé qu’Israël soit resté dans son droit, ni sur ce territoire, ni dans sa politique toujours plus répressive et colonisatrice en Cisjordanie. À partir d’un seuil que Walzer fixe avec netteté, la guerre juste est devenue injuste du moment où une voie politique, et non plus militaire, s’est dessinée pour battre le Hamas et libérer les otages – ce qui s’était effectivement produit grâce à l’intercession de Biden – et qu’elle a été rejetée par le gouvernement israélien. La même question devra certainement être posée pour la guerre en cours dès lors que le régime, quoi qu’il en soit de sa nature dictatoriale et de ses visées antisionistes, acceptera une solution politique.
Dans la guerre à Gaza, la culpabilité du gouvernement israélien n’a pas fait de doute, tout comme celle de l’emballement réactionnaire et vengeur d’une partie significative de la société israélienne, dont l’armée s’est malheureusement faite l’écho. Le constat de Walzer est implacable : le jus in bello, le droit dans la guerre, distinct du droit de faire la guerre, a été transgressé par Israël de multiples manières, par des actes d’une extrême gravité. Et dans le même temps, les violences en Cisjordanie contre les Palestiniens, exercées par des colons protégés par l’armée, ont pris la tournure de ce qu’il faut bien appeler des pogroms. Car si le terme devait être appliqué au 7-octobre en raison de son mode opératoire et de sa finalité, cette application n’est pas moins justifiée pour des déchaînements de violence dont les intentions meurtrières sont parfaitement explicites. Sur ce front intérieur, la situation s’aggrave de jour en jour, seules quelques mobilisations sporadiques de mouvements pour la paix s’efforçant de s’interposer. À cela s’ajoute, en Israël même, les coups de boutoir législatifs répétés qui, à l’image de la loi sur la peine de mort qui vient d’être votée, ne visent qu’à ouvrir dans l’État de droit des failles discriminatoires où les extrémismes n’auront plus qu’à s’engouffrer. Une fois encore, c’est à la Cour suprême, dont on sait toute l’hostilité qui se concentre sur elle du côté des dirigeants actuels, qu’on est astreint à s’en remettre, comme le dernier maillon qui permette de tenir bon.
Bref, le portrait que dresse Walzer de la politique israélienne, sans dévier de son sionisme et de sa défense d’un État pour les juifs dans un contexte où les dangers demeurent – ce que rappellent quotidiennement les frappes iraniennes, qu’elles percent ou non le dôme de fer – est accablant. Et c’est cet accablement que nous partageons en ce moment, réduits comme nous le sommes à placer tous nos espoirs dans les possibilités qui pourraient encore se faire jour d’un complet changement de cap. La lucidité de Michael Walzer, au plus loin du simplisme écrasant la pluralité des paramètres qu’il est nécessaire de prendre en compte, mais aussi de l’évitement à nommer sans ambiguïté la réalité qui s’impose au regard, nous est alors un appui des plus précieux. Rappelant de quelle longue trajectoire de réflexion politique et d’engagement contre les violences de la guerre, mais aussi pour Israël, ses analyses procèdent, il nous permet de mieux sonder la profondeur de nos inquiétudes et l’attitude que nous devons prendre dans un contexte qui, si empli de contradictions soit-il, ne doit pas nous condamner au silence et à l’inaction.