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K. Les Juifs, l’Europe, le XXIe siècle
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La Gauche, les Juifs et le Truand

Comment se fait-il que les saillies antisémites de LFI, même reconnues comme telles, demeurent non disqualifiantes pour une partie de la gauche ? Bruno Karsenti tire ici les leçons des élections municipales. Analysant les ressorts de la mobilisation autour de l’antisionisme de LFI, il identifie le lieu où la crise de la gauche permet à la non politique de proliférer.

Photographie de Jean-Luc Mélenchon s’exprimant derrière un pupitre lors d’un meeting ou congrès politique du Parti Socialiste, vêtu d’un costume sombre et d’une cravate, devant un large écran rouge affichant le logo à la rose et « La gauche La gauche » écrit en blanc en arrière-plan.
« Jean-luc MELENCHON » par Parti socialiste, CC BY-NC-ND 2.0

Une vue d’ensemble sur les élections municipales françaises qui viennent de se clore pourrait laisser l’impression que la polarisation à laquelle on assiste depuis longtemps ne fait que se poursuivre. La France connaît une évolution que l’on retrouve dans nombre de démocraties en Europe. Les alliances entre la droite et l’extrême droite se multiplient sans qu’on s’en émeuve beaucoup, signe que le nationalisme réactionnaire est l’attracteur le plus puissant du moment. Et à gauche, c’est la radicalité qui s’affiche dans une posture strictement oppositionnelle. La France Insoumise, dont on prédisait l’érosion, sort plutôt renforcée du scrutin, constituant un bloc suffisant pour empêcher la social-démocratie de peser décisivement. Sa « politique du pire » se poursuit donc sans dévier. Son thème de prédilection reste le même, toujours plus accusé au fil de la campagne : il tourne autour des juifs et d’Israël, de l’antisémitisme et de l’antisionisme. De son côté, l’extrême droite en tire profit, puisant stratégiquement à la même source pour endosser le rôle à contre-emploi du protecteur antimusulman des juifs, et user autant qu’elle le peut de l’accusation d’antisémitisme comme d’une aubaine, quitte à s’aventurer un peu loin de ses bases – des bases aux convictions antisémites, aussi bien que racistes, pourtant toujours bien ancrées.

Or dès qu’on regarde de plus près, on s’aperçoit que quelque chose de nouveau s’est tout de même produit. C’est que la gauche s’est plus fortement clivée qu’auparavant. Une partie a réagi et a dit non à LFI, non à ses coups de force, non à son levier idéologique principal. Ce refus ne fut certes pas suffisamment ferme et massif du côté socialiste, écologiste et communiste pour provoquer une rupture complète. Néanmoins, il parvint à atténuer la polarisation, et permit que l’on perçoive avec netteté l’un des principaux foyers de haine dont elle se nourrit. Dans plusieurs cas, loin de fragiliser la gauche, le geste favorisa sa victoire. Bref, une lueur d’espoir est apparue.

L’antisémitisme est non disqualifiant pour une part importante de l’opinion de gauche, tandis qu’il est qualifiant pour une autre. D’un côté, il n’est pas un stigmate faisant perdre un nombre important de voix, de l’autre il est un signal apte à consolider une position bien enracinée. 

Mais faire qu’elle ne s’éteigne pas exige bien plus que ce refus, même catégorique. Car on doit aussi le constater : à distiller de manière répétée dans le débat public des tropes antisémites manifestes, si revêtus soient-ils du verni de l’anticolonialisme et de la lutte contre les dominants et les élites, LFI ne s’est discréditée que marginalement. Son leader, dans l’entre-deux tours, a ainsi pu parader : le pari qu’on avait fait sur sa chute n’a pas fonctionné. En cela, il dit vrai. Ses provocations, certes, étaient devenues explicites et virulentes au point qu’il avait bien fallu finalement nommer de quoi il s’agit, à savoir d’antisémitisme, et prendre par conséquent les distances de rigueur. L’élan du camp du refus est né de là. Mais comme aucun contre-discours n’était forgé, comme on n’entrait pas dans le cœur du sujet consistant à déconstruire ce qu’est l’antisémitisme de gauche aujourd’hui et à comprendre la centralité qu’il occupe dans la lutte autoproclamée pour l’émancipation et la justice sociale, on se contentait de parier que « ça ne marcherait pas ».

Un antisémitisme devenu politiquement supportable ?

Or ça marche tout de même. D’où la conclusion, si embarrassante soit-elle : l’antisémitisme n’est pas, ou plutôt n’est plus, aussi disqualifiant qu’on l’aurait cru dans l’opinion située globalement à la gauche de l’échiquier politique. Les tenants du refus ont réussi à s’affirmer et à se fédérer, mais ils restent minoritaires et relativement faibles. Plus précisément : l’antisémitisme est non disqualifiant pour une part importante de l’opinion de gauche, tandis qu’il est qualifiant pour une autre. D’un côté, il n’est pas un stigmate faisant perdre un nombre important de voix, de l’autre il est un signal apte à consolider une position bien enracinée. 

Les deux segments qu’on vient de distinguer, notons-le, ne se confondent pas. Considérer que l’antisémitisme est une qualité positive, et estimer que, tout négatif qu’il soit, il ne disqualifie pas, ou pas radicalement, voilà qui n’est pas exactement la même chose. Entre les deux, une union se fait pourtant, ou du moins une conciliation. Si l’on veut repenser la gauche aujourd’hui et lui donner les moyens de se reconstruire, c’est à cela qu’il faut prêter attention. Il faut rejoindre le point où les deux segments s’ajointent, et défaire le diptyque qu’ils forment. Ce n’est que par ce biais que le contre-discours que l’on recherche pourra s’amorcer – c’est-à-dire que tous ceux pour qui, à gauche, il y a bien encore disqualification pour antisémitisme, pourront trouver les moyens de renforcer la position qu’ils ont su prendre ces dernières semaines, et faire rayonner une tout autre tendance que celle jusqu’à présent hégémonique.

Pourquoi en va-t-il ainsi ? Qu’est-ce qui fait de ce groupe, les juifs, associé à l’existence d’un État fait pour eux, un tel point d’aimantation du débat, tout particulièrement à gauche ?

On partira d’une évidence que le vacarme du débat politique tend trop souvent à recouvrir. Tout ne vient pas de LFI. En surface, ce parti semble une cause motrice, une impulsion sui generis, un courant consistant. En réalité, il n’est rien de plus qu’un symptôme. En lui viennent se coaguler les effets d’une crise profonde de la gauche tout entière, qui ne date pas d’hier, ni même des dix ans d’existence du parti. Ce qui s’avère de manière spectaculaire depuis le 7-octobre – mais comme l’accomplissement d’une évolution longue de plusieurs décennies – c’est que cette crise a son point d’orgue dans ce qui se joue autour des juifs et d’Israël, les deux inséparablement, dans l’opinion publique.

Pourquoi en va-t-il ainsi ? Qu’est-ce qui fait de ce groupe, les juifs, associé à l’existence d’un État fait pour eux, un tel point d’aimantation du débat, tout particulièrement à gauche ?

La question juive au cœur de l’histoire de la gauche européenne

Pour le voir, il faut ici prendre du recul et adopter un point de vue large sur ce qu’est une politique de gauche, en relation aux questions minoritaires. Toutes les minorités sont singulières par leur histoire, leur mémoire, leur destin moderne dans les États-Nations où elles sont intégrées. Chacune pose des questions qui donnent à la formule générique de l’intégration son contenu réel, qui n’est pas le même selon les lieux et les situations concrètes. Dans tous les cas, il s’agit de construire une appartenance commune où les attentes de justice des différents groupes, classes sociales et individus en présence puissent être entendues, et trouver leur réponse dans les politiques effectivement conduites. Ces politiques sont « de gauche » pour autant que l’égalité et la liberté président ensemble à la construction de l’appartenance commune recherchée, c’est-à-dire de la solidarité des individus, des classes et des groupes. D’une telle politique, l’émancipation individuelle et collective et l’intégration sociale égalitaire sont les principes directeurs.

Or il faut noter que dans l’histoire réelle de l’Europe entière, la minorité juive occupe une position très particulière. D’une part, sa trajectoire est intérieure à l’Europe sur la très longue durée. Et d’autre part, sur son versant moderne, la question juive est devenue consubstantielle du double processus d’émancipation et d’intégration qui s’est affirmé. Elle l’est devenue au sens où elle en a été d’emblée conçue comme le test majeur, la condition sine qua non de réussite. À partir des Lumières et de la Révolution française, la validité du processus s’est éprouvée dans sa capacité à inclure ceux qui étaient auparavant considérés « obstinés » dans leur particularisme. Et symétriquement, autre chose s’est produit, de tout aussi significatif : les anciens-nouveaux entrants ont apporté leur contribution, depuis la perspective qui leur était propre, à la formulation du but le plus haut des communautés politiques, celui qui s’énonce en termes de liberté, d’égalité et de solidarité pour tous. Ils se sont faits, non pas les témoins passifs, mais les acteurs au sens plein du nouveau monde commun, un monde où ils n’étaient pas seulement inclus, mais dans lequel ils intervenaient et qu’ils construisaient au même titre et à égalité avec tous ses autres membres.

Or immédiatement, le revers de ces deux faits a été à la mesure de l’attente qui les sous-tendait : l’antisémitisme a grandi continuellement comme sa contre-réaction, trouvant des adeptes dans tous les camps politiques, à droite comme à gauche. Les porteurs de la condition sine qua non ont été rejetés, et leur contribution perçue comme la pire des corruptions. L’antisémitisme a acquis droit de cité et a cru démesurément. Comme un flot inarrêtable, il a culminé dans le consentement de tous les États européens au grand projet allemand d’extermination des juifs.

Les saillies antisémites de LFI revêtent, pour un noyau consistant, un caractère qualifiant. Ce caractère, elles le tiennent du fait qu’elles sont l’expression la plus adéquate de la non politique qui vient recouvrir l’absence de politique authentiquement de gauche.

Après la Shoah, il fallut en prendre acte. Peu à peu, on a réalisé l’espèce de suicide que la « destruction des juifs d’Europe », pour reprendre le titre sobre et précis du grand livre de Raul Hilberg, avait représenté. Tacitement ou explicitement, dans leur nouvelle union, ces États ont alors admis deux choses : que la reconstruction impliquait le combat sans relâche contre les discriminations et les persécutions menaçant toutes les minorités, y compris les plus intégrées, ce qui présupposait que la lutte contre l’antisémitisme y occupe une position axiale. Et ils ont reconnu que cette vigilance ne garantissait rien, qu’il ne pouvait jamais y avoir dans les démocraties libérales d’absolue certitude en la matière, et donc que le sionisme, la création d’un État pour les juifs, était à tout le moins légitime.

Ce sens commun européen s’est forgé graduellement dans l’après-45. Il s’est décanté dans ce qu’on peut appeler l’Europe post-Shoah, fond de réalité de l’Europe post-45. Tous les camps politiques n’ont pas eu à son propos la même attitude. Seules des positions extrêmes cependant, à gauche et à droite, ont récusé ce sens commun, ont cherché à l’abattre, ce qui les a logiquement fait converger dans le négationnisme, figure inversée de la conscience européenne post-Shoah. Ce qui compte néanmoins, c’est que, de toutes parts, la réflexion s’approfondissait sur les points essentiels : lutte contre le racisme et l’antisémitisme, avec la conscience de la singularité et de l’irréductibilité du second, et reconnaissance de la légitimité d’un État pour les juifs, surdéterminante par rapport aux contraintes de la décolonisation, et plus précisément au conflit des processus de nationalisation juif et arabe au Moyen-Orient, avec son lot de guerres, de violences et d’injustices déployées au fil des années.

De cette prise de conscience, et sans se détourner de sa complexité, la gauche se projeta à l’avant-poste à partir des années 60. La raison n’avait rien de superficiel : elle reposait sur le fait que c’est à ce courant politique qu’il revient de concevoir dans toute leur rigueur les exigences de justice pour les individus comme pour les groupes au sein d’une société pleinement intégrée et de plus en plus égalitaire. Que la compréhension radicale de l’intrication de la nouvelle question juive, où le sionisme a un rôle structurant, et de la nouvelle question européenne, où la convergence des nations repose sur le respect des droits des minorités, ait pu ainsi prévaloir à gauche, cela n’avait rien de surprenant. Les positions à l’égard de la politique israélienne et de sa droitisation ont pu varier, la dureté des critiques qu’il fallait lui adresser s’intensifier, la légitimité de l’existence de cet État n’en était pas atteinte, demeurant comme un socle sur lequel il n’y avait aucun sens à revenir.

De la conscience post-Shoah à la non-politique

Mais un glissement s’amorça au cours des années 1990. La crise se fit jour aussi bien dans la pensée de l’intégration que dans celle de l’émancipation, de sorte que l’auto-compréhension de sociétés nationales dotées d’une histoire réunifiée dans le projet européen perdit de son évidence. De cela, les juifs furent les victimes les plus directes, non par la reprise des discriminations, mais par celle de persécutions avérées, et par l’incapacité de la société majoritaire à les identifier comme des atteintes à son principe de solidarité. Certes, on était horrifié par les crimes commis. Mais quant à les reconduire à ce à quoi ils portaient atteinte dans l’expérience commune et du point de vue de tous, on s’aperçut rapidement que le geste était devenu beaucoup plus difficile. Dans le même temps, la requalification du sionisme en domination coloniale occidentale gagnait toujours plus de terrain. Pour cela, il n’était plus nécessaire d’ailleurs d’en passer par le négationnisme ; il n’y avait plus à inverser la conscience post-Shoah, puisqu’il suffisait que les doutes grandissent sur ce qui la fondait. Il en résulta que la question juive n’était plus comprise comme question européenne. Elle devenait inopportune, soupçonnée de particularisme, et comme l’indice d’un problème gênant. Car ce qu’elle indiquait, ce n’était plus un défi à relever pour construire une politique toujours plus juste, mais la carence idéologique dans laquelle on s’enfonçait, à gauche précisément, pour penser une politique réellement intégrative au plan national, et porteuse d’un sens proprement européen sur la scène internationale.

Cette carence, ou ce vide, est l’espace auquel LFI se ressource en permanence. C’est là que prolifèrent ses motifs de dénonciation, la négativité de sa critique politique et sociale. On comprend que ses saillies antisémites, non négationnistes mais antisionistes – l’antisionisme, au regard duquel la critique de la politique israélienne fait figure de compromission coupable, étant l’équivalent fonctionnel du négationnisme dans la nouvelle configuration idéologique – ne sont pas alors des excès périphériques ou des dérapages dont le parti pourrait se passer. Avec un flair certain, son leader sait bien la fonction cardinale de mobilisation, consciente ou inconsciente peu importe, qu’elles seules sont à même remplir. Au-delà de la force subjective des intentions, elles sont portées par une sorte de nécessité. C’est pourquoi, pour un noyau consistant, elles revêtent un caractère qualifiant. Ce caractère, elles le tiennent du fait qu’elles sont l’expression la plus adéquate de la non politique qui vient recouvrir l’absence de politique authentiquement de gauche.

L’antisémitisme n’est pas, ou plutôt n’est plus, aussi disqualifiant qu’on l’aurait cru dans l’opinion située globalement à la gauche de l’échiquier politique. Les tenants du refus ont réussi à s’affirmer et à se fédérer, mais ils restent minoritaires et relativement faibles.

Mais cette non politique, LFI ne l’a nullement créée. On a vu qu’elle correspond à une pathologie qui affecte toute la gauche, du moment que celle-ci a laissé se déliter la conscience historique qui était parvenu à nouer, après 1945, question juive post-Shoah, justice sociale axée sur l’intégration, et politique européenne de défense des droits dans laquelle la reconnaissance d’un État pour les juifs n’était pas rétractable. C’est en cela qu’on comprend que pour tout un pan de l’opinion qui déborde le groupe restreint des antisémites conscients ou inconscients de l’époque, les prises de positions de nombre de leaders de LFI, pour grossières et malvenues qu’elles paraissent, puissent ne pas être vraiment disqualifiantes. Certes, pour cette frange large, la référence aux juifs ne constitue pas un produit d’appel ou un signe de ralliement. Pour elle, au contraire, on suspecte que cette référence suscite la gêne. Elle est ce qu’on préférerait ne pas voir comparaître. Et pourtant, le hiatus ne se creuse pas. Autrement dit, les deux positions sont, au fond, conciliables.

C’est à cette conciliation qu’il faut s’attaquer. Si la jointure des deux segments peut s’opérer, c’est à la faveur de la perpétuation du vide, et de la dissipation de la conscience historique, en tant que conscience sociale et politique, qui en est la cause première. Y remédier, on le voit, supposerait de réinventer une politique de gauche en reprenant le fil qui s’est rompu et en le retissant dans les coordonnées du présent. Immense effort, que bien peu aujourd’hui, avouons-le, sont prêts à endosser. C’est ce qu’ont initié, lors de ces élections municipales, ceux qui se sont dressés contre la dérive de la gauche, et ont pointé sans détourner le regard son ressort véritable. Ce qu’il reste alors à faire, si l’on veut que ce camp se renforce, c’est montrer par rapport à quoi la dérive s’est produite, de quelle trajectoire on s’est écarté, et pour quelles raisons. Ce qui suppose de déplier, sous toutes ses dimensions et sans négliger aucune des lignes qui en forment le dessin concret, la question de l’intégration telle qu’elle se formule en France et en Europe, et dont la question juive, par la somme considérable de tensions qu’elle concentre, est aujourd’hui la face la plus visible.  

Photo de Bruno Karsenti

Bruno Karsenti

Bruno Karsenti est philosophe et directeur d’études à l’EHESS. À la croisée de la philosophie politique et des sciences sociales, il s’attache à repenser l’Europe moderne à partir de ses minorités, et en particulier de l’expérience juive. Une part importante de son travail porte sur les rapports entre judaïsme, émancipation et citoyenneté, ainsi que sur la manière dont la présence juive et l’après-Shoah reconfigurent le récit politique européen.