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K. Les Juifs, l’Europe, le XXIe siècle
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Le socialisme à l’épreuve de l’antisémitisme

Depuis le 7-Octobre, la lutte contre l’antisémitisme fracture la gauche entre ceux qui veulent en reconnaître la singularité et ceux qui entendent l’englober dans le combat général contre le racisme. Mais cette opposition masque une défaillance plus profonde : le socialisme ne parvient plus à penser l’intégration des minorités. Bruno Karsenti revient sur l’effacement du prisme social-démocrate qui permettait d’articuler égalité sociale, défense des droits et prise en compte de la condition juive. Le reconstruire suppose aujourd’hui de reconnaître la spécificité de l’antisémitisme comme la signification du sionisme, sans rien céder pour autant sur la critique de la politique israélienne.

Affiche PS déchirée

Faut-il vraiment lutter contre l’antisémitisme ? La cause pourrait sembler entendue à une époque où, hormis pour des groupuscules d’extrême droite et des mouvements islamistes à l’écho limité, l’antisémitisme est unanimement réprouvé. S’il persiste, voire augmente, alors la question se tranche forcément par l’affirmative. Pour l’opinion éclairée, elle paraît rhétorique.

En France, comme partout en Europe, les actes antisémites sont en augmentation depuis le début des années 2000. Un nouveau seuil a été franchi depuis le 7-octobre. Et pourtant, il se trouve que la question n’a plus rien de rhétorique. Sans que la réprobation générale ne soit officiellement entamée, l’idée d’une lutte focalisée sur l’antisémitisme fait débat. Ou plutôt elle déclenche les passions, de sorte que le débat n’a pas réellement lieu. Cela se produit à un pôle déterminé de l’espace politique : à gauche, c’est-à-dire là où, historiquement, depuis l’Affaire Dreyfus tout au moins, cette lutte était non seulement une priorité, mais un quasi-critère définitionnel. Il faut mesurer ce que le phénomène a d’inouï – en fait d’autodestructeur – et où le débat mériterait d’avoir lieu. 

Pour certains, situés pour l’essentiel à la gauche de la gauche, ce sont les usages injustifiés faits de l’accusation d’antisémitisme qui comptent le plus dans la période marquée par le conflit au Moyen-Orient ; de sorte que c’est à la lutte contre le « racisme en général » qu’on doit s’atteler, en prenant soin de ne pas y distinguer outre mesure la haine des juifs, qui se trouve donc englobée. Pour d’autres, situés plutôt dans le camp social-démocrate, la focalisation sur le cas des juifs et ce qu’ils subissent est au contraire à l’ordre du jour. Ce qui veut dire que des actions particulières mériteraient d’être conduites, compte tenu de la détérioration manifeste de la condition de cette minorité. 

Englobement contre focalisation, le thème des « deux gauches irréconciliables » a ici l’un de ses principaux motifs. Est-il toutefois si profond qu’on le dit ? À bien considérer les choses, il est permis d’en douter.

Englobement contre focalisation, le thème des « deux gauches irréconciliables » a ici l’un de ses principaux motifs. Est-il toutefois si profond qu’on le dit ? À bien considérer les choses, il est permis d’en douter. Certes, quand le leader de la gauche radicale s’est mis à parler d’antisémitisme « résiduel », a fortiori lorsqu’il a enchaîné les propos à connotation antisémite, l’autre camp s’est indigné, surtout chez les socialistes. Mais quand une loi visant à lutter contre l’antisémitisme a été proposée à l’assemblée par le centre et la droite, aucune contribution à son élaboration – et aux corrections qu’elle appelait en effet, où une véritable voix de gauche aurait pu se faire entendre, y compris sur le point stratégique de la critique d’Israël – ne s’est dessinée. Et c’est avec un soulagement palpable qu’on a pu, une fois actés le retrait de la proposition de loi et son remplacement par un texte œcuménique affichant la « cohésion républicaine de lutte contre le racisme et l’antisémitisme », recouvrir le problème.

Mais le calme fut de courte durée. Quelques mois plus tard, une artiste juive militante des droits des minorités sexuelles, victime par le passé des invectives de l’extrême droite, fut violemment attaquée par les partisans de l’englobement pour avoir jugé qu’une loi contre l’antisémitisme était justifiée. Un vent de panique souffla alors, sur l’ensemble de la gauche cette fois : d’où la haine qui s’était déchaînée à son encontre venait-elle donc ? Les plus opposés à la loi Yadan vacillèrent sous l’impact d’une question que l’opinion publique ne pouvait pas ne pas se poser. Dans leurs rangs, les plus scrupuleux durent l’admettre : l’antisémitisme est condamnable d’où qu’il vienne– et sachant qu’il peut incidemment venir de la gauche antiraciste.  De là à opter pour la focalisation, le pas ne fut cependant pas franchi, et l’on se contenta des réprobations habituelles, au ton grave et condescendant. 

Ainsi, la gauche se réconciliait à peu de frais – l’antisémitisme est assurément un très grand mal – en quelque zone floue de sa topographie, puisqu’on rejoignait en somme la position majoritaire des dirigeants socialistes. Pour ceux-ci, le phénomène, c’est certain, interroge et inquiète. Mais quant à ce qu’implique réellement de lutter contre, qui s’aventurerait à le préciser ? Aller jusqu’à une analyse, prélude à la formulation d’une politique anti-antisémite résolue, cela semble hors de portée. Plus précisément, est hors de portée quoi que ce soit qui ressemblerait à une politique anti-antisémite de gauche – une politique où la gauche se reconnaitrait elle-même dans ses principes fondamentaux. Voilà ce qui, dans le débat public, n’est jamais en condition d’affleurer. À la place, ce qu’on constate, c’est seulement un grand embarras. Tandis que les tenants de la lutte contre le racisme au sens générique s’affirment avec force, les tenants de la lutte contre l’antisémitisme comme phénomène requérant un point de vue et des mesures appropriées sont soit muets, soit inaudibles. 

Le socialisme pris au piège

Pourquoi en va-t-il ainsi ? On rappellera pour commencer les difficultés contextuelles. Il est vrai que les socialistes sont pris actuellement entre deux feux. D’une part, ils sont confrontés à une gauche démagogique qui mobilise au plus large en traduisant toute injustice en domination subie, ce qui suppose de neutraliser la distinction entre antisémitisme et racisme, et n’évite pas le risque, quand ce n’est pas la tentation, de raviver le premier sous couvert de lutte contre le second. D’autre part, ils ont à marquer la différence de leur position sur l’antisémitisme par rapport à celle d’une extrême droite qui se précipite effectivement sur la dénonciation de l’antisémitisme comme sur l’aubaine permettant de gagner en honorabilité tout en attaquant les musulmans. Le piège que perçoit le socialisme est donc double. D’un côté, l’intimidation et la crainte d’être distancé dans la posture critique jouent à plein, tandis que de l’autre, c’est le danger d’être mêlé aux réactionnaires qui se fait sentir. Mais le contexte est-il d’un poids si grand qu’il ne puisse être écarté ? Ces deux causes externes font beaucoup de bruit, c’est vrai. Mais elles sont faciles à défaire, tant elles sont caricaturales, aveugles à la réalité de l’antisémitisme actuel, à la pluralité de ses porteurs et à la complexité de sa configuration – d’autant plus aveugles que l’une et l’autre, de manière différente, font parfois partie de ces mêmes porteurs. 

Le socialisme a cessé, au fil du temps, de penser selon sa propre grammaire la question qui inclut effectivement les discriminations et les persécutions de toute nature, à savoir la question de l’intégration des minorités.

Bref, le contexte a bon dos. Si le socialisme reste pris au piège, c’est que la faiblesse lui est en vérité intérieure. Elle tient à une carence qui l’affecte depuis plusieurs décennies, et qu’il n’arrive pas à corriger. Comment la décrire ? On partira de ce constat général : le socialisme a cessé, au fil du temps, de penser selon sa propre grammaire la question qui inclut effectivement les discriminations et les persécutions de toute nature, à savoir la question de l’intégration des minorités. Il n’a pas su continuer à tracer sa propre voie entre la grammaire libérale d’un côté, qui pense l’intégration à partir des seuls droits individuels et non des classes et des groupes sociaux, et la grammaire réactionnaire de l’autre, qui, à l’opposé, fige les identités collectives, soit au niveau communautaire particulariste, soit au niveau de la totalité nationale. De sa carence sur ce terrain, celui de politiques émancipatrices et égalitaires procédant d’une lecture de la situation en termes de rapports sociaux, découle l’incapacité du socialisme à se rapporter à l’antisémitisme dans ses manifestations les plus actuelles. C’est ce retour sur soi qu’il faut donc esquisser.

La question juive, épreuve fondatrice

Que l’antisémitisme et la question juive aient rempli une fonction décisive pour penser l’intégration fut une dimension de l’histoire du socialisme européen qui trouva son expression éminente en France. L’Affaire Dreyfus, et la conscience socialiste qui a repris son élan à partir d’elle, ne sauraient à cet égard être sous-estimées. Car il s’est agi alors, pour le socialisme, de mieux se comprendre lui-même, quant aux conditions à mettre en œuvre pour que les droits des membres des minorités soient respectés au travers d’une politique essentiellement vouée à réduire les inégalités. Et il s’est agi, du même coup, de clarifier la problématique à l’intérieur de laquelle une authentique politique de gauche, à la fois sociale et démocratique, devait forcément se mouvoir.

Le trait définitoire de la gauche, en effet, n’est pas tant la proposition d’égalité comme telle – celle qui s’énonce dans la Déclaration des droits de l’homme, qui reconnaît l’égalité en droit des individus et en fait le fondement de leur citoyenneté – que la politique d’égalisation au plan social et économique mise en œuvre résolument dans ce cadre constitutionnel. Ce que présuppose le socialisme peut se dire de cette manière : l’égalitarisme peut bien être établi au plan du droit, les inégalités sont produites et reproduites par les mécanismes d’exploitation et de domination que le conservatisme et le libéralisme ne remettent pas en cause, mais au contraire maintiennent et réactivent. S’ajoutent à cela, en lien avec ces mécanismes, mais sans leur être réductibles, les jugements discriminatoires sur la base des appartenances, des croyances et des origines : ces jugements y sont investis d’un rôle fonctionnel qu’il faut encore s’efforcer de décrire. Des catégories minoritaires de population sont négativement qualifiées dans certains segments de l’opinion, mais elles ne le sont pas toutes de la même manière et avec les mêmes effets.  Elles sont exposées à des injustices de différents types, qui ne recoupent que partiellement les inégalités socio-économiques, mais qui se laissent en revanche caractériser par les atteintes au droit qu’une société égalitaire, au sens de démocratique, se doit d’empêcher. 

Parmi ces injustices, certaines vouent les membres des minorités à des positions socialement et économiquement subalternes et à des inégalités de traitement et de considération, d’autres à des violences verbales et physiques qui sont autant d’atteintes à leurs droits, à commencer par leur droit à la sécurité. Le racisme et l’antisémitisme sont des catégorisations performatives de ce type, touchant les personnes en les assignant à des collectifs négativement qualifiés – ce qui ne veut pas toujours dire infériorisés. Ces catégorisations, le socialisme, et plus globalement la gauche, ne peut pas ne pas les combattre. Ce qu’elle fait, dans le cadre démocratique, en s’affirmant comme une forme définie de politique des droits qui accorde un rôle prééminent aux droits sociaux et collectifs (c’est la différence essentielle avec une politique libérale, bornée quant à elle aux droits individuels civils et politiques), et où la situation particulière des minorités exposées aux discriminations ou aux violences sociales est prioritairement prise en compte.

Le socialisme s’affirme comme une forme définie de politique des droits qui accorde un rôle prééminent aux droits sociaux et collectifs, et où la situation particulière des minorités exposées aux discriminations ou aux violences sociales est prioritairement prise en compte.

Ce que cette description sommaire fait apparaître, c’est que la politique d’égalisation propre à la gauche a deux versants inséparables, mais dont la solidarité ne va pas a priori de soi et ne s’établit pas automatiquement. Au cours de l’histoire, il est arrivé à maintes reprises qu’un écart se creuse entre eux, suscitant des clivages et des dissensions internes qui n’ont pu être surmontés que moyennant de vigoureux efforts d’ajustement. C’est à une nouvelle étape de ce cheminement heurté qu’on en est aujourd’hui. À cette différence près que la force semble manquer pour que le problème soit repris.

D’un côté se trouve la réduction des inégalités sociales et économiques perçues comme des différentiels illégitimes de pouvoir et de richesse, qui se traduisent dans les rapports de classes structurant les sociétés modernes ; de l’autre se trouve la production d’égalité par la voie de la défense et de la construction des droits sociaux et collectifs – parmi lesquels les droits des minorités et leur protection. L’une et l’autre voies sont sociales, mais pas selon la même acception : dans le premier cas, le « social » est perçu à travers les inégalités qui le grèvent, en tant qu’elles ont dans le mode de production capitaliste et la division du travail qui lui est liée leur principe générateur. Dans la seconde voie, ce sont par contre les revendications de droits égalitaires formulées par des individus et des groupes – sachant que les individus sont socialisés dans des groupes où se forge leur identité – qui occupent le premier plan, en ce qu’elles sont rendues possibles par la démocratie, comme régime juridico-politique, et par l’État de droit. 

Par cette remarque, on comprend que c’est au barycentre de la gauche qui se dénomme « social-démocrate » que la corrélation des deux objectifs se fait la plus résolue. La force de ce courant au sein de la gauche tient à cela. Pour lui, non seulement le second objectif n’est pas vu comme un obstacle idéologique à la réalisation du premier (le droit des sociétés démocratiques n’est pas une sécrétion à abattre du capitalisme), mais, ce qu’on note moins souvent, il n’est pas non plus vu comme un simple moyen qui lui serait subordonné. Il recèle sa propre signification, relativement indépendante. Il fait valoir ses propres contraintes dans la construction d’une société engagée dans un sens qui puisse se dire de plus en plus égalitaire et émancipateur. Car elle ne l’est pas alors seulement en ce qu’elle serait parvenue à réduire autant qu’il lui est possible les inégalités de classes ; elle l’est aussi en tant qu’elle s’attaque aux injustices qui ne se laissent pas réduire à l’exploitation et à la domination de classe, et qui affectent les différents groupes dont une société moderne est composée. De cette pluralité collective,  le socialisme, qui se place au niveau de la société globale et de l’unité dynamique qu’elle forme, prône l’intégration égalitaire par la voie des droits. 

Pour ce qui est de la culture politique française, on peut dire que cette articulation « social-démocrate » au sens strict date de la fin du XIXème siècle. Sur le plan scientifique, c’est dans l’orbite de la pensée sociologique durkheimienne, en tant que paradigme alternatif au marxisme, qu’elle s’est surtout traduite. Et dans le débat idéologique, l’événement déclencheur et révélateur fut sans conteste l’Affaire Dreyfus, avec l’aggiornamento qu’elle imposa. C’est alors que, réactivant une question qui s’était posée tout au long du XIXème siècle, celle de l’émancipation des juifs et du mode d’existence de ce groupe au sein des sociétés modernes auxquelles il était désormais intégré, la gauche comme telle a été amenée à se prononcer. 

Ce qui s’est avéré, c’est que la question juive des modernes portait en elle l’antisémitisme. Autrement dit, que la minorité en question se trouvait stigmatisée à raison de son intégration même. 

L’épreuve fut déterminante. Elle le fut pour l’opinion publique en général, obligée de s’affronter à ce qu’on peut appeler la « question juive des modernes », c’est-à-dire la considération du type singulier de minorité que représente la minorité juive à l’époque moderne, intégrée au prix d’un double mouvement : l’un accompli sur elle-même, l’autre réalisé par l’État laïque, contraint d’admettre que ce qui s’était historiquement présenté à lui comme une altérité intérieure n’en était pas une, mais relevait seulement de quelque chose comme une « différence » qui pouvait, sous certaines conditions, lui être incorporée. Or ce qui s’est avéré dans le même temps, c’est que la question juive des modernes portait en elle l’antisémitisme. Autrement dit, que la minorité en question se trouvait stigmatisée à raison de son intégration même

Or c’est à la gauche qu’il revint de formuler le diagnostic le plus complet et le plus juste de ce paradoxe. Ce qu’elle mit en évidence, c’est que le processus d’intégration a par sa logique même engendré l’antisémitisme. Celui-ci s’est déterminé comme une pathologie spécifique des sociétés modernes considérées précisément dans leur visée égalitaire. En tant que telle, elle n’épargne ni les nationalistes, ni les internationalistes – ni le camp de l’homogénéité nationale fixant l’identité collective dominante, ni celui du combat pour l’égalité sociale et économique à travers la lutte des classes internationale. Cette forme de haine est transversale au champ politique tout entier. Elle n’est certes pas sans racines dans le passé, les schèmes de l’antijudaïsme ancien y étant toujours lisibles. Mais ce à quoi elle puise surtout, c’est au fantasme spécifiquement moderne d’une domination masquée, levier potentiel du retournement de la lutte contre les inégalités en déni d’égalité et en persécution sociale. Le courage et la lucidité des dreyfusards furent de le comprendre. Positionnement qui, sur fond de crise nationale, changea la face de gauche. À partir de ce moment, la lutte contre l’antisémitisme s’y révéla fondatrice, ou refondatrice. On peut dire qu’elle a contribué à la rendre rigoureusement – car le modèle a sa rigueur, qu’ignorent ceux qui n’y voient qu’un accommodement au libéralisme, ce qu’il n’est précisément pas – social-démocrate.

Mais l’histoire ne s’est pas arrêtée là. Ce marqueur de la gauche social-démocrate s’est recomposé à chaque moment où l’existence juive s’est trouvée bouleversée. À chaque fois aussi, il a dû se redéfinir en s’ajustant aux nouvelles coordonnées que les événements disposaient. C’est cette courbe, avec ses vicissitudes, mais sur la lancée qu’on vient de rappeler, qu’il est maintenant nécessaire de reparcourir pour comprendre où nous en sommes aujourd’hui. 

De Vichy à Israël

Avec Vichy et la Shoah, la lutte contre l’antisémitisme s’est chargée d’un nouveau sens. La destruction des deux tiers des juifs européens, à laquelle l’État français a apporté un appui zélé, fut une nouvelle épreuve, plus radicale que ne le fut l’Affaire. Il est vrai que Vichy fut une rupture bien plus profonde que les régressions du « décret infâme » de 1808 ou de l’affaire de Damas de 1840, et qu’elle allait bien au-delà du déni de justice que Dreyfus avait illustré. En 1940, c’est l’État lui-même qui se fit discriminateur et persécuteur, l’antisémitisme ayant acquis force de loi et s’étant affirmé comme un axe de la politique gouvernementale. Le choc fut grand pour les juifs. Il le fut aussi pour tous ceux qui, au sortir de la guerre, voulurent réfléchir à ce qui s’était produit, et aux leçons de politique générale à en tirer.

Se confronter à Vichy, on le sait, fut difficile et long pour l’opinion commune, que ce soit dans la classe politique ou dans la société. Néanmoins, une conscience nouvelle de l’antisémitisme fit son chemin, avec pour épicentre cette reconnaissance tacite : que les juifs incarnent par eux-mêmes une position de précarité singulière, que nulle promesse définitive de protection dans les États, aussi démocratiques et égalitaires puissent-ils être, ne peut absolument préserver, et que la lutte contre l’antisémitisme est donc continuellement à l’ordre du jour. À nouveau, c’est du côté de la gauche social-démocrate que cette conscience fut la plus aiguë, et que l’impératif de lutte contre l’antisémitisme commença à s’imposer. Non seulement cette lutte ne perdait rien de sa centralité telle que l’Affaire l’avait exprimée, mais certaines de ses implications se détachaient plus nettement. 

La reconstruction fut suivie, sur ce point, d’une mise à l’épreuve quasi immédiate. La création de l’État d’Israël, trois ans après la fin de la guerre, prit de court l’opinion européenne et la mit au défi de se déterminer face à un fait majeur de politique internationale qui, pour lointain qu’il fût, la concernait très directement.  C’est sous cet angle que l’appréhenda précisément le socialisme, avec d’autant plus de facilité que cette création étatique procédait initialement d’un sionisme qui se réclamait lui-même du socialisme, se conformait aux principes d’un État de droit démocratique, et suivait une dynamique d’émancipation nationale analogue à celle d’autres minorités auparavant soumises aux empires. Les mouvements d’installation de populations réfugiées européennes qui l’alimentaient – mais aussi, très tôt et de façon croissante, de réfugiés du monde arabe – ne procédant pas d’une logique de prédation des ressources au profit d’une métropole, ni d’exploitation des populations autochtones, ils ne pouvaient manifestement pas être reconduits à la catégorie de colonialisme, sauf à lui faire subir une si forte torsion qu’on aboutit à une lecture idéologique. 

Les conflits armés qui éclatèrent d’emblée – déclenchés par les États arabes de la région, autoritaires et monarchiques, et portés par le nationalisme palestinien qui s’était parallèlement affirmé – suscitèrent différentes réactions dans les camps politiques des États européens, ayant pour fond la grande division qui prévalait dans l’après-guerre entre un libéralisme composant avec les exigences socio-économiques de la reconstruction, et un impérialisme communiste aux relais puissants. Dans le camp social-démocrate, la position fut majoritairement celle du soutien au jeune État, jugeant qu’Israël était bel et bien un acquis historique à défendre. Il l’était, au sens exact où il donnait aux juifs le droit à l’autodétermination quelque part dans le monde. Par-là, ce n’était pas une patrie au sens propre du terme qui leur était donnée, en ce qu’elle serait le siège exclusif de leur citoyenneté. Mais c’était un foyer en cas de crise – un abri potentiel, leur ouvrant l’accès à une nouvelle nationalité seulement s’ils le voulaient, comme une garantie activable à tout moment, où qu’ils se trouvent et d’où qu’ils viennent. Cette autodétermination qui, pour les juifs de la diaspora, n’était pas la leur, leur offrait, dans les États démocratiques où ils restaient intégrés, la ressource mentale pour vivre leur citoyenneté plus pleinement et de façon plus assurée. Bref, dans l’existence de cet État, il en allait d’un droit qui débordait l’autodétermination de la nation israélienne. Il en allait de la défense des juifs, en tant que minorité vivant dans les États non juifs.

Cette position tacite de la gauche social-démocrate n’était certes pas dépourvue d’ambiguïtés. Elle entrait dans un champ de tension manifeste avec l’autre axe des luttes qui s’accusa progressivement, celui anticolonial. Car la fin de l’empire colonial français, scandé de guerres sanglantes, cause de déchirements qui culminèrent dans la crise algérienne – laquelle provoqua une fracture au sein des socialistes – était un autre acquis historique, une conquête sur la voie de l’émancipation dont la gauche se devait d’être le fer de lance. C’est alors, au plus fort du conflit, puis dans son sillage, qu’une position tiers-mondiste se renforça. Elle fut puissante dans la gauche protestataire de la fin des années 60 et 70. Elle avait pour bannière l’antisionisme, lequel entrait en consonance avec celui prôné dès auparavant par l’Union soviétique, qui l’avait rapidement élevé en doctrine et en avait fait la dénomination officielle de son antisémitisme d’État. Le sionisme était donc sur la sellette de la conscience postcoloniale française, et son interprétation enjeu de dissensions au sein de la gauche dans sa globalité. 

Le négationnisme, où extrême gauche tiers-mondiste et extrême droite nationaliste confluèrent, fut comme une confirmation a contrario de la validité de l’orientation social-démocrate.

Le camp social-démocrate ne perdit cependant pas son cap. Il recomposa son prisme en ciblant dans une même dénonciation antisémitisme et racisme, la seconde catégorie comparaissant dans toute sa force au vu des dominations, des discriminations et des persécutions qui avaient marqué l’époque coloniale, et étaient reconduites dans la situation postcoloniale à l’encontre des populations immigrées issues des ex-colonies. Considérant l’argumentaire racial qui avait structuré l’antisémitisme, le croisement s’établit, sans que les écarts quant au type de jugements discriminatoires ne dégénérassent en divergence et en séparation. La spécificité de l’antisémitisme n’en était pas pour autant occultée ni méconnue. Simplement, elle n’entrait pas en contradiction avec l’appui donné aux revendications postcoloniales qui gagnaient en puissance. 

Cela avait néanmoins une condition : compte tenu de la portée reconnue de l’existence de l’État d’Israël pour la condition juive diasporique tout entière, il importait pour la gauche social-démocrate de résister à la réduction du sionisme au colonialisme, et de se refuser à introduire une lecture raciale dans le conflit entre les deux processus de nationalisation concurrents qui s’étaient déterminés. D’autant que cette réduction avait fait transparaître on ne peut plus nettement les motifs antisémites qui la sous-tendaient. Le négationnisme, où extrême gauche tiers-mondiste et extrême droite nationaliste confluèrent, fut comme une confirmation a contrario de la validité de l’orientation social-démocrate. Pour le plus grand nombre, il rendait manifestes les intentions sous-jacentes à ce qui s’affirmait comme une lutte pour la libération des opprimés, et était irrésistiblement conduit à la stigmatisation des juifs. 

Mais la préservation du cap social-démocrate n’en restait pas moins indexée à ce qui se déroulait au Moyen-Orient, et à l’exigence de faire droit aux revendications nationales des Palestiniens, si peu compatibles aient-elles pu être, dans leur radicalité terroriste et dans leur forme autoritaire, avec les principes qu’on défendait. Car ce dont il s’agissait en dépit de tout, c’était de leur droit à l’autodétermination en tant que peuple, comme résultant de la fin des dominations impériales. À partir de 1967, avec l’occupation militaire israélienne reconduite sine die, accompagnée de vagues de colonisation dont il était de plus en plus évident qu’elles corrompaient le noyau du sionisme, le soutien fit ainsi une place de plus en plus grande à la critique. La situation ne fit que s’aggraver, avec le basculement à droite de la politique israélienne à la fin des années 70, mais aussi avec la détérioration du contexte, l’Iran islamiste ayant succédé à l’Égypte en tant que foyer idéologique et militaire de la volonté largement répandue de destruction d’Israël. Entre 1991 et 1993, une fenêtre s’ouvrit pourtant à la résolution de la question palestinienne ; les plus lucides s’y engouffrèrent. Mais les forces réactionnaires de chaque camp eurent finalement le dessus. L’assassinat de Rabin en 1995, puis l’accès au pouvoir de Netanyahou et son glissement graduel, par opportunisme ou conviction, à l’extrême droite, achevèrent d’enraciner au sein de la gauche la critique de la politique israélienne. 

Légitimement, c’est elle qui domine aujourd’hui. Et cependant, l’orientation première, l’appréhension de ce qu’Israël signifie en tant que création européenne non coloniale, n’en est pas pour cela abolie. Tant que l’existence de l’État d’Israël est considérée dans sa signification subjective pour les juifs de la diaspora, aussi bien que dans sa signification objective pour les États européens qui ont su pousser leur autocritique jusqu’à saisir le sens originel du sionisme, le même prisme a continué d’opérer sur toute la séquence. Depuis 1967, et plus encore depuis 1977, il était entendu qu’on devait critiquer, voire condamner le gouvernement d’Israël pour ses actions, le sanctionner dans les instances habilitées à le faire, remettre en cause sa politique interne et externe en faisant valoir le critère de l’État de droit démocratique qu’il prétend toujours être, et, dans le même temps, affirmer la légitimité de l’existence de l’État, le soutenir lorsqu’il était aux prises avec des extrémismes résolus à le détruire, qu’ils soient le fait de groupes armés ou d’États – et en fait, sans discontinuer, de la combinaison des deux. Ce soutien coexistant avec la critique pouvait se réclamer du droit international, mais aussi, plus profondément, de ce qu’on avait là une coordonnée du fait juif tel qu’il s’était reconfiguré depuis la Shoah.

Reconstruire le prisme social-démocrate

On peut dire que ce prisme a perduré jusqu’au début des années 2000.  Répétons-le, sa force résidait dans un composé de conscience historique sur ce qui était arrivé aux sociétés européennes au XXème siècle, et de rigueur sociologique dans la conception réellement égalitaire de l’intégration qu’il importait de mettre en œuvre au sein des États, avec la signification qu’y revêt le cas des juifs. Dans cette conception, les juifs, si faible soit leur nombre, mais en raison du type de minorité qu’ils incarnent, occupent de facto une position déterminante. Cela ne les privilégie en rien par rapport aux autres minorités. Seulement, cela fait d’eux une pièce irréductible dans la compréhension la plus poussée et la plus conséquente de la grammaire de l’intégration dont le sort de toutes les minorités dépend. Dans le champ politique, le socialisme était le courant en mesure de percevoir cette réalité sous l’ensemble de ses facettes et sans en négliger aucune. C’est la raison pour laquelle c’est en lui que les luttes antiracistes et les luttes contre l’antisémitisme ont pu s’unir et se renforcer mutuellement. 

Aujourd’hui, ce prisme ne fonctionne plus. En un quart de siècle, il a perdu toute prégnance, et son effacement a coïncidé avec la crise toujours plus accusée du socialisme lui-même, précipitée en effondrement électoral difficile à arrêter. Que les deux déclins soient liés, c’est une évidence. Mais c’est une évidence qu’on préfère ne pas relever ni regarder de trop près. On se prive en cela du seul moyen de relancer au présent la grammaire socialiste de l’intégration dont le besoin se fait cruellement sentir. Voilà ce qu’il faut changer dans le temps bref de la campagne de 2027. Et voilà pourquoi l’épreuve de l’antisémitisme sous tous ses aspects, jusqu’aux plus dérangeants pour la gauche, ne doit pas être contournée.

Ce qui faisait la validité du prisme social-démocrate, en somme, c’était deux choses. 

Tout d’abord, c’était d’avoir accompli le nouage fondamental entre la critique des dommages causés par le capitalisme, à laquelle aucune véritable politique de gauche, si réformiste soit-elle, ne peut faire défection, et l’approfondissement du sens de l’État de droit démocratique. Nouage qu’a rendu possible la considération de la question juive, de la singularité et des résurgences de l’antisémitisme sur tout l’arc de la politique moderne – sans en exclure le socialisme lui-même, lorsqu’il perd la clarté de ses principes. Cette vigilance radicale, enracinée dans une critique du nationalisme réactionnaire associée à une autocritique de la gauche, si elle s’érigeait en rempart dans la défense des juifs, voyait sa portée s’étendre à la défense de toute minorité, quelle qu’elle soit. 

Car c’est sur la condition minoritaire comme telle que le projecteur était réorienté à l’aide du cas paradoxal des juifs. La question que soulève l’antisémitisme, en somme, est celle du droit à la différence minoritaire, non pas émergeant à la marge ou depuis l’extérieur, mais dans l’accomplissement même du processus d’intégration majoritaire. Plus encore, ce qui se trouve mis en lumière, c’est l’élévation en termes de justice que la reconnaissance de ce droit implique dans le mode proprement socialiste, et non pas nationaliste ou libéral, de conception de l’intégration – fondée sur la pluralité réelle des groupes sociaux dont toute nation moderne est historiquement formée.  

La question que soulève l’antisémitisme, en somme, est celle du droit à la différence minoritaire, non pas émergeant à la marge ou depuis l’extérieur, mais dans l’accomplissement même du processus d’intégration majoritaire.

Ensuite et conséquemment, le prisme social-démocrate s’était révélé en mesure d’articuler les deux scènes, la scène européenne et la scène israélienne, dans l’esprit qui guidait la reconstruction de l’Europe dans l’après-guerre. Ce n’est pas que la position adoptée fut à proprement parler sioniste. Mais c’est qu’elle était en mesure, ce qui est très différent, de comprendre et de faire comprendre en quoi la réalisation en 1948 du sionisme, ce projet juif né en Europe comme la réaction à sa faillite programmée à propos des juifs, avait acquis une légitimité qui consonnait avec la vigilance qu’on s’appliquait à soi-même à l’intérieur des États. C’est ainsi qu’avec plus ou moins de rigueur et de capacité d’explicitation, on raisonna à ce pôle de l’échiquier politique pendant une longue période. Or le contraste n’en est que plus net avec ce qu’on constate aujourd’hui. Tandis qu’auparavant, la corrélation des deux scènes était pensée depuis l’Europe, son histoire et sa défense de l’égalité des droits – parmi lesquels les droits des minorités, test démocratique et social éminent –, elle est maintenant prise complètement à rebours. Elle est vue depuis le « Moyen-Orient », qui se présente bien moins comme une zone géopolitique à considérer de manière objective, que comme la surface de projection des figures de l’injustice extrême que l’on veut à tout prix y voir. 

C’est ce sens directionnel faussé qui prime désormais en France et en Europe. Un sens, en somme, où l’on ne pense pas consciemment à partir de soi ; et où, croyant se décentrer, on ne fait que projeter les dilemmes qu’on subit sans parvenir à les traiter. Ainsi, on se sert de l’autre scène, le « Moyen-Orient », pour y prélever les traits qui conviennent au rôle qu’elle doit remplir : entériner la substitution de la critique de la domination à la problématique déficiente de l’intégration. 

C’est là, et nulle part ailleurs, que s’insinue la tendance actuelle la plus puissante de l’antisémitisme en Europe. Peu intéressée par les réalités sociales et historiques qu’elle manipule en évoquant les Israéliens et les Palestiniens, elle tient surtout par sa requalification du mot « sionisme », apte à condenser la domination comme telle, et du même coup à ranger ses soutiens putatifs (les « sionistes ») dans le camp des ennemis que doit se donner toute lutte authentique pour l’égalité et la liberté. Le vertige que la gauche social-démocrate avait conjuré à la fin du XIXème siècle, celui dans lequel elle s’était forgée précisément en le conjurant, reprend alors sous nos yeux d’étranges couleurs. Son visage, assurément, n’est pas l’antisémitisme officiel d’il y a un siècle et demi. Officiellement, personne n’est antisémite à gauche. Mais il est celui de l’antisionisme érigé en position de principe, par neutralisation de ce que le mot « sionisme » signifie dans l’histoire conjuguée de l’Europe et des juifs.

Dans l’urgence d’une campagne électorale, rétablir et actualiser ce prisme social-démocrate, muni de ses vertus, se heurte à des difficultés de taille. La tâche requiert un effort intellectuel que le temps et l’espace très contraints du débat politique ne permettent pas. Mais puisqu’il semble qu’on puisse toujours tabler sur un sentiment partagé par les socialistes sincères que le nœud à défaire se trouve précisément là, il doit être au moins possible de poser les premières pierres de cette reconstruction. Elles se résument à deux postulats très simples qui découlent de ce qu’on vient de voir, et qui nous semblent devoir être mis en avant dans un programme socialiste digne de ce nom. 

Tout d’abord, dans les conditions actuelles, la singularité de l’antisémitisme doit être à nouveau assumée et explicitée. Ce qui n’était pas nécessaire dans les années 80 et 90 l’est devenu. Le conflit des « deux gauches irréconciliables » ne tourne pas autour de ce point par hasard. Parler d’un seul souffle de « l’antisémitisme et tous les racismes » est désormais le meilleur moyen d’occulter l’antisémitisme. Il faut donc sonder leur différence présente, rappeler par quelles voies l’antisémitisme s’est imprégné d’arguments racialistes au cours de son histoire, sans que le type de haine qu’il exprime ne s’y dissolve ; et il faut montrer en quoi aujourd’hui, la lutte visant l’antisémitisme entre en tension avec celle visant le racisme, au point que l’antisémitisme en vienne dans certains cas à puiser contradictoirement à la source de l’antiracisme. S’il fallait une justification à ce qu’analytiquement, la distinction soit faite, celle-ci suffirait. Mais il faut alors souligner que le geste n’engage en rien une dérogation à l’universalisme des luttes anti-discrimination et anti-persécution. Bien plutôt, il a pour but de permettre à cet universalisme d’accéder au degré de « haute définition » (comme on parle du perfectionnement technique d’une image) exigé par la situation. De cette manière seulement, c’est-à-dire en usant de ce que fait voir cette distinction et seulement elle dans la configuration idéologique du présent, la problématique proprement socialiste de l’intégration, surdéterminante par rapport à la critique de la domination, pourra être rétablie. Et c’est vers une topique renouvelée des questions minoritaires, dans leur pluralité irréductible et dans les défis spécifiques que chacune pose, qu’on se dirigera alors. 

Dans les conditions actuelles, la singularité de l’antisémitisme doit être à nouveau assumée et explicitée. Ce qui n’était pas nécessaire dans les années 80 et 90 l’est devenu. Le conflit des « deux gauches irréconciliables » ne tourne pas autour de ce point par hasard.

Ce premier postulat passe par l’affirmation d’un second. Que le sionisme soit reconduit à sa signification première : l’affirmation qu’un État pour les juifs doive exister, ou plutôt qu’un État doive exister pour les juifs. La nuance verbale dit l’essentiel, que là encore le socialisme avait su voir. Aujourd’hui, considérant la détérioration sur l’autre scène, il importe d’autant plus de le souligner : le sionisme n’est pas tant une idéologie politique encapsulée dans l’État israélien qui l’a réalisé, qu’une dimension de l’existence juive en diaspora même. D’une part, donc, il compte pour tous les juifs. D’autre part, il ne compte pas de la même manière pour les différents types de juifs, selon la polarité qui s’est introduite depuis 80 ans entre le centre israélien et les différents centres diasporiques. 

Or ce fait a une signification précise pour l’ensemble des communautés nationales européennes, non pas seulement dans leur rapport aux juifs, mais dans leur capacité même à poursuivre leur projet commun de l’après 1945. C’est à l’aide de ce critère qu’il faut interpréter la stigmatisation qu’on associe actuellement à la catégorie de sionisme. Elle procède du brouillage de cette conscience historique. Elle est moins dépendante de ce qu’Israël est en train de devenir réellement, que d’un aveuglement de la politique européenne dans son traitement des questions minoritaires, et des principes sociaux et politiques sur lesquels fonder une véritable position social-démocrate. 

Ainsi affranchie de ses ornières, cette position pourra alors articuler sa critique la plus intransigeante de la politique israélienne actuelle, et prôner sans états d’âme les actions de politique internationale découlant de cette critique. Elle pourra le faire au nom de l’Europe, mais d’une Europe qui s’est comprise elle-même, notamment dans sa relation à ce que l’existence d’Israël signifie pour elle. Elle sera en mesure de le faire, parce qu’elle aura alors considéré objectivement l’autre scène, cette fois sans projection. Une scène où il est manifeste qu’Israël se perd dans une politique de la force et une dégradation de ses fondements démocratiques, et où il rejoint à grande vitesse, sous l’impulsion de l’extrême droite et des exactions criminelles des colons dans les territoires palestiniens, le camp des fossoyeurs du sionisme. Une scène où il n’a jamais été plus difficile de redonner place au langage du droit, et où ce qui doit être la priorité, à savoir établir les conditions, au premier rang desquelles figure la sécurité d’Israël, de la construction d’un État de droit démocratique qui soit celui du peuple palestinien, est recouvert d’un voile épais. 

Les socialistes sauront-ils tenir ces deux postulats ? Cette question-là n’a rien de rhétorique. Elle revient à se demander s’ils sauront être pleinement socialistes en 2027.

Photo de Bruno Karsenti

Bruno Karsenti

Bruno Karsenti est philosophe et directeur d’études à l’EHESS. À la croisée de la philosophie politique et des sciences sociales, il s’attache à repenser l’Europe moderne à partir de ses minorités, et en particulier de l’expérience juive. Une part importante de son travail porte sur les rapports entre judaïsme, émancipation et citoyenneté, ainsi que sur la manière dont la présence juive et l’après-Shoah reconfigurent le récit politique européen.