Comment Berlin redéfinit sa responsabilité envers Israël
Depuis 2008, la sécurité d’Israël est présentée comme une composante de la raison d’État allemande. En août 2026, en condamnant avec six autres gouvernements le projet de colonisation E1 en Cisjordanie, le chancelier Friedrich Merz a rendu manifeste l’évolution de la politique de Berlin. Ce déplacement concerne aussi bien les livraisons d’armes et le respect du droit international que les frontières de la lutte contre l’antisémitisme en Allemagne. Loin de renoncer à sa responsabilité historique, le pays semble aujourd’hui en redéfinir la portée et les limites.
Il est des moments où une doctrine politique ne se transforme pas parce qu’un État y renonce. Elle se transforme parce que ses contradictions deviennent visibles. L’été 2026 pourrait être un tel moment dans les relations germano-israéliennes.
Le 20 août, le chancelier fédéral Friedrich Merz a signé, avec les chefs de gouvernement de la France, de l’Italie, des Pays-Bas, de la Norvège, du Royaume-Uni et du Canada, une déclaration relative au projet israélien de colonisation dans la zone E1, en Cisjordanie1. Les gouvernements y demandaient à Israël de retirer immédiatement ces plans et de mettre un terme à l’extension des colonies. E1 ne serait pas un projet de colonisation parmi d’autres : une urbanisation y rendrait plus difficile encore la continuité territoriale entre le nord et le sud de la Cisjordanie et compromettrait ainsi la perspective d’un État palestinien. Les entreprises qui participeraient aux appels d’offres ont été expressément averties des conséquences juridiques et réputationnelles possibles.
Pour l’Allemagne, c’est remarquable. Non que Berlin ne juge que maintenant problématique la politique israélienne de colonisation : le gouvernement fédéral le fait depuis des décennies. Ce qui est remarquable, c’est bien plutôt que le chancelier allemand appose sa signature au bas d’une déclaration qui lie explicitement la politique israélienne au droit international et à l’avenir d’une solution à deux États.
Au vu des évolutions récentes, on peut — on doit — se demander si le moment n’est pas venu où l’Allemagne quitte les voies qui étaient jusqu’ici les siennes en matière de politique israélienne.
L’année précédente, l’Allemagne ne s’était pas encore jointe à une déclaration commune plus large sur le projet E1 ; elle avait critiqué celui-ci séparément. Cette fois, c’est le chancelier lui-même qui figure au bas d’une déclaration commune de plusieurs chefs d’État et de gouvernement.
Plus remarquable encore est la déclaration, quelques jours plus tard, de Felix Klein, délégué sortant du gouvernement fédéral à la vie juive et à la lutte contre l’antisémitisme. La politique israélienne de colonisation est contraire au droit international, a-t-il affirmé. Elle éloigne de la solution à deux États. Dans le même temps, il a critiqué la mansuétude fréquente dont bénéficient les violences de colons israéliens contre des familles palestiniennes. C’est donc le délégué allemand à la lutte contre l’antisémitisme qui, en la matière, parle le langage du droit international2.
Ce n’est pas un détail secondaire. Cela touche au cœur de ce que l’Allemagne entend par sa responsabilité particulière à l’égard d’Israël. Car Berlin maintient en même temps une formule qui, depuis le discours d’Angela Merkel devant la Knesset en 2008, compte parmi les plus importantes de la politique étrangère allemande : la sécurité d’Israël fait partie de la raison d’État allemande. Friedrich Merz a expressément réaffirmé cet engagement après le 7 octobre 2023.
Au vu des évolutions récentes, on peut — on doit — se demander si le moment n’est pas venu où l’Allemagne quitte les voies qui étaient jusqu’ici les siennes en matière de politique israélienne. Car son obligation historique envers Israël entre aujourd’hui en collision, plus nettement que jamais, avec une autre manière dont l’Allemagne se comprend elle-même : l’obligation de défendre le droit international, les droits de l’homme et l’ordre international.
La responsabilité particulière de l’Allemagne à l’égard d’Israël remonte à la Shoah. Qu’un État juif ait vu le jour après 1945 et se soit compris comme un espace de protection de la vie juive appartient donc aux expériences historiques centrales à partir desquelles la République fédérale a développé sa propre identité politique.
Le problème allemand tient à ce que l’on peut tirer de cette histoire deux leçons qui ne se laissent pas toujours articuler sans heurts.
La première : plus jamais les Juifs ne doivent être sans protection. Plus jamais l’Allemagne ne doit détourner le regard lorsque des personnes juives sont menacées. L’État d’Israël est, pour des millions de Juifs, un espace de protection essentiel et, après la Shoah, l’expression d’une autodétermination politique juive.
La seconde : plus jamais le droit ne doit céder devant la force. Le national-socialisme allemand ne fut pas seulement un crime contre les Juifs. Il fut aussi la destruction radicale du droit, des institutions et des normes universelles.
Les deux leçons appartiennent à l’histoire allemande de l’après-guerre. La difficulté commence là où on les dresse politiquement l’une contre l’autre.
L’obligation historique de l’Allemagne envers Israël entre aujourd’hui en collision, plus nettement que jamais, avec une autre manière dont elle se comprend elle-même : l’obligation de défendre le droit international, les droits de l’homme et l’ordre international.
Les relations diplomatiques entre Israël et l’Allemagne n’ont été établies qu’en 1965. Le rapprochement s’est accompagné de méfiance, de mémoire et de conflits politiques. Ce n’est que peu à peu qu’est né ce rapport particulier que l’on désigne aujourd’hui souvent comme l’amitié germano-israélienne. En Israël, l’Allemagne passe depuis des années pour l’allié le plus proche en Europe.
Lorsque Angela Merkel a déclaré en 2008, devant la Knesset, que la sécurité d’Israël faisait partie de la raison d’État allemande, ce fut plus qu’un geste diplomatique. Ce fut une promesse politique : de son histoire, l’Allemagne ne tirerait pas seulement une mémoire, mais une responsabilité durable.
La formule était pourtant, dès l’origine, moins univoque que son effet ne le laissait supposer. Merkel elle-même a expliqué plus tard que sa déclaration n’impliquait aucune obligation d’assistance au sens de l’article 5 du traité de l’OTAN. Ce qu’elle visait, c’était bien plutôt un rapport particulier, une relation plus étroite qu’avec beaucoup d’autres États. Concrètement, ce lien signifiait entre autres le soutien à la solution à deux États et l’effort en vue d’une solution négociée au programme nucléaire iranien. La formule n’a donc jamais équivalu à un soutien inconditionnel à tout gouvernement israélien.
Que le soutien allemand à Israël n’ait jamais été, auparavant non plus, exempt de tensions, un regard en arrière suffit à le montrer. Au lendemain des premiers tirs de missiles Scud irakiens sur Israël, pendant la guerre du Golfe de 1991, un rapport militaire secret fut remis au chancelier Helmut Kohl : il révélait que de l’électronique allemande avait été utilisée dans les systèmes de guidage de ces missiles. La compensation prit finalement la forme de deux sous-marins allemands qu’Israël avait réclamés à plusieurs reprises, mais qu’il n’avait alors pas les moyens de s’offrir. Les sous-marins de la classe Dolphin constituent un avantage stratégique considérable — au regard de l’Iran avant tout. Construits sur mesure, ils offrent la possibilité de tirer des armes nucléaires emportées par des missiles de croisière, afin de garantir la capacité de seconde frappe d’Israël en cas d’attaque nucléaire sur son territoire.
Il y eut cependant, plus tard, des tentatives allemandes de subordonner la livraison de ces sous-marins à un arrêt de la colonisation israélienne en Cisjordanie et au soutien à la création d’un État palestinien. Christoph Heusgen, proche conseiller de Merkel, avait défendu l’idée que la « responsabilité historique de l’Allemagne » était « insuffisante » pour justifier l’exportation de tels bâtiments.
Les propos rudes n’ont pas davantage été tabou. Après une frappe aérienne israélienne contre un camp d’entraînement du Djihad islamique en Syrie, en 2003, le chancelier Gerhard Schröder réclama publiquement que l’on exerçât une pression politique sur Israël afin de permettre un retour aux négociations sur la Feuille de route. Qui veut une véritable désescalade, expliqua-t-il, doit s’en tenir strictement aux efforts du Quartet pour le Proche-Orient. Cette réprimande appuyée adressée à Israël ne rencontra pas que de l’approbation en Allemagne. Dans les rangs de l’opposition (CDU/CSU et FDP) comme dans une partie des médias, on lui reprocha de ne pas rendre suffisamment justice aux intérêts légitimes de sécurité et au droit à la légitime défense d’un État démocratique (Israël) face à un régime totalitaire (la Syrie) dont il était avéré qu’il abritait des structures terroristes. Ce ne sont là que quelques exemples.
Le regard rétrospectif ne montre donc pas que l’Allemagne se serait toujours tenue sans réserve aux côtés d’Israël.
La crise actuelle de la raison d’État allemande tient à ce que l’Allemagne tente d’articuler sa responsabilité particulière à l’égard d’Israël à une politique étrangère qui se réclame plus nettement qu’auparavant du droit international.
L’air du temps a changé, dès lors que les médias et des responsables allemands avaient commencé à exiger une « réévaluation » de la responsabilité allemande pour la sécurité d’Israël comme composante de la relation particulière entre les deux pays.
Après le massacre du Hamas, le chancelier Olaf Scholz fut l’un des premiers chefs de gouvernement occidentaux à se rendre en Israël. L’Allemagne réaffirma le droit d’Israël à se défendre et le soutint également sur le plan militaire. Les exportations allemandes d’armement vers Israël ont sensiblement augmenté dans les mois qui ont suivi le 7 octobre : en 2023, les exportations militaires autorisées se sont élevées à plus de 360 millions d’euros, en 2024 à plus de 150 millions. Dans le même temps, les images de la destruction et de la souffrance humaine à Gaza ont marqué de plus en plus fortement la couverture médiatique.
Cela a également influencé l’opinion publique. Un sondage de l’institut Allensbach de juin 2025 indiquait que 57 % des personnes interrogées avaient désormais une image négative d’Israël. Elles n’étaient que 23 % en 2022. Dans le même temps, 77 % des personnes interrogées approuvaient les critiques du chancelier à l’égard d’Israël. Seuls 28 % souscrivaient à l’affirmation selon laquelle l’Allemagne aurait, du fait de son passé national-socialiste, une responsabilité particulière envers Israël ; 52 % la rejetaient. Parallèlement, 37 % voyaient en Israël une menace importante pour la paix mondiale, contre 11 % en 2021.
Selon une enquête du baromètre HU-EF de l’Université hébraïque de Jérusalem, 37 % des Allemands interrogés (contre 47 % en 2024) estiment que l’existence d’Israël relève de l’intérêt national allemand. Par rapport à 2024, les Israéliens juifs étaient eux aussi moins nombreux, à l’été 2026, à penser que la mémoire de l’Holocauste influence la politique allemande à l’égard d’Israël : la proportion est passée de 75 à 62 %.
Le chancelier Merz a lui-même rendu ce changement de plus en plus visible. Alors qu’il était encore dans l’opposition, il s’était prononcé contre tout retard dans les livraisons d’armes allemandes à Israël. Il a déclaré plus tard qu’il ne pouvait plus comprendre certaines décisions israéliennes et a réclamé la fin de la guerre. Il a averti le gouvernement israélien qu’Israël risquait de perdre ses amis les plus proches. Le ministre des Affaires étrangères Johann Wadephul a fini par parler d’une solidarité qui ne peut être « forcée ».
Merz a tenté de s’ajuster au nouvel air du temps, dès lors que les médias et des responsables allemands avaient commencé à exiger une « réévaluation » de la responsabilité allemande pour la sécurité d’Israël comme composante de la relation particulière entre les deux pays. Ralf Stegner, haut responsable parlementaire du SPD au sein de la coalition, a fait valoir que des armes allemandes ne devaient pas servir à violer le droit international. Dans une lettre, treize anciens ambassadeurs allemands ont appelé leur gouvernement à mener une politique proche-orientale autonome et plus résolue, en « exerçant une pression sur Israël ». Une telle démarche — dès lors qu’elle vise à empêcher un ami de s’égarer et de courir à l’abîme — ne devrait pas être taboue dans le contexte des relations germano-israéliennes, ont-ils souligné. « Les vrais amis agissent lorsque leur ami se met en danger. »
Cette évolution ne marque pas une rupture avec la raison d’État. Elle montre bien plutôt comment le gouvernement fédéral tente de la redéfinir. Cela inclut une critique ouverte et bien intentionnée : on voudrait, en ami proche — on s’y sentirait même obligé à ce titre —, sauver Israël de lui-même. La raison d’État fonctionne moins comme un principe normatif stable au sein de l’identité politique allemande que comme un cadre politique flexible, dont le sens est continuellement reconstruit au gré de contextes historiques changeants, de débats publics et de défis de politique étrangère.
La crise actuelle de la raison d’État allemande tient à ce que l’Allemagne tente d’articuler sa responsabilité particulière à l’égard d’Israël à une politique étrangère qui se réclame plus nettement qu’auparavant du droit international.
Par le passé, le rapport à Israël était politiquement plus confortable. Des discussions critiques avaient toujours eu lieu à huis clos, s’agissant par exemple de la politique de colonisation. Tout le reste passait, à Berlin, pour largement contre-productif. Ce qui est nouveau aujourd’hui, c’est la vivacité du ton — et le fait qu’il se fasse entendre en public.
On peut se demander s’il s’agit là d’une normalisation progressive des relations avec Israël, qui permettrait à l’Allemagne de s’éloigner de la responsabilité particulière qu’elle s’était elle-même politiquement imposée. Ou si ce n’est pas précisément cette responsabilité, comprise comme une obligation croissante à l’égard du droit international, qui fait aujourd’hui surgir si nettement la critique d’Israël.
Comparée à d’autres pays européens, l’Allemagne continue d’être perçue, dans la perception collective israélienne, comme l’allié le plus proche. Le gouvernement allemand, quant à lui, se sent de plus en plus contraint, en 2026, d’exposer les raisons de son action lorsqu’il s’agit d’Israël.
Ce qui est en jeu, c’est aussi la réputation de Berlin dans le monde. C’est du moins l’avis des auteurs de la lettre mentionnée plus haut. Si la Cour pénale internationale de La Haye venait à établir que des crimes de guerre et des crimes contre l’humanité, voire un génocide, ont été commis dans la bande de Gaza, alors, écrivent-ils, « l’Allemagne devra affronter le reproche d’y avoir contribué en toute connaissance de cause, par la livraison d’armes qui ont été employées à Gaza ».
Entre-temps, le Nicaragua a assigné l’Allemagne pour complicité de génocide devant la Cour internationale de Justice de La Haye. Les exportations d’armement violeraient la Convention sur le génocide, dès lors qu’Israël les utilise lors de ses attaques dans la bande de Gaza. Lors d’une audience, l’Allemagne a défendu ces exportations comme conformes au droit international. « Toutes les exportations allemandes d’armement, vers Israël comme vers d’autres pays, sont soumises à des procédures de contrôle strictes, plus strictes que les réglementations internationales », a plaidé devant la Cour la représentante juridique allemande Tania von Uslar-Gleichen.
Depuis la guerre de Gaza, les fissures dans les relations avec Israël se seraient élargies en une véritable rupture de digue, a soutenu Ralf Fücks, ancien bourgmestre de Brême et membre des Verts depuis les premières heures. Renvoyant à la perception « très répandue » en Allemagne d’Israël comme bourreau, il notait, dans un article publié début 2025, que l’Allemagne n’avait pas compris ce que le traumatisme du 7 octobre représentait pour les Israéliens.
Son appréciation des relations bilatérales germano-israéliennes allait cependant bien au-delà : tous ces discours sur la responsabilité particulière de l’Allemagne ne recouvrent qu’à grand-peine l’éloignement à l’égard de l’État juif. On vivrait dans des réalités différentes, géographiquement comme mentalement. Imposer à Israël les illusions d’un monde où régnerait le droit international et où tous les conflits pourraient être résolus par le dialogue et le compromis aurait été une lourde erreur. Le « délire anti-israélien », concédait Fücks, n’est certes pas propre à l’Allemagne ; d’autres pays en sont bien plus fortement atteints, mais le cas allemand n’en demeure pas moins singulier. « Rien ne soulage autant l’âme allemande », concluait-il, « que de déclarer Israël État voyou et de l’accuser de génocide ».
Pour Ralf Fücks, imposer à Israël les illusions d’un monde où régnerait le droit international et où tous les conflits pourraient être résolus par le dialogue et le compromis aurait été une lourde erreur.
Cela a effectivement trouvé un écho dans le magazine Stern, où un journaliste appelait chacun à « parler de l’injustice israélienne à Gaza, et ce plus ouvertement, libéré de l’étau de la culpabilité collective » — ou, comme on pouvait le lire sur une pancarte lors de l’ouverture du festival du film de Berlin, la Berlinale, en 2025 : « la raison d’État, c’est le génocide ».
La notion de raison d’État — qui remonte à Machiavel et qui était employée en République fédérale bien avant le discours de Merkel à la Knesset, dans de tout autres contextes — s’est ainsi muée en notion polémique. Dans les débats internationaux, en particulier dans le Sud global, on soutient que la raison d’État allemande conduit à une perception sélective des droits de l’homme et du droit international. L’Allemagne se réclame certes à bon droit des normes internationales. Mais elle n’a cessé, dans sa propre politique étrangère, d’arbitrer entre principes juridiques, intérêts de sécurité et considérations politiques. La disposition à faire appliquer le droit international avec constance à l’encontre d’États amis ou stratégiquement importants n’a jamais été une évidence. S’y ajoute que l’Allemagne, dans la situation géopolitique transformée d’aujourd’hui, mise massivement sur les systèmes israéliens de défense antimissile pour combler des lacunes critiques de la défense nationale et européenne.
Une autre épreuve de vérité pour la raison d’État allemande se joue là où la lutte contre l’antisémitisme et la liberté d’expression entrent en conflit. D’où une situation paradoxale : c’est précisément au nom de la protection de la vie juive que l’on détermine quelles voix peuvent valoir comme légitimes en Allemagne. Des critiques reprochent au gouvernement fédéral d’user de cette notion comme d’un « interdit de penser » ou comme d’un instrument de restriction de la liberté d’opinion et de réunion. Mais la difficulté demeure : comment assumer l’obligation de combattre l’antisémitisme tout en préservant la liberté d’expression lors de manifestations propalestiniennes dont certaines sympathisent ouvertement avec le Hamas ?
Felix Klein a lui-même tracé une limite comparable dans son entretien d’adieu. La critique d’Israël n’est pas antisémite lorsqu’elle est comparable à la critique adressée à d’autres États. Elle le devient là où le droit à l’existence d’Israël est contesté, ou Israël diabolisé.
Le Bundestag a adopté en 2019, à une large majorité, la motion « S’opposer résolument au mouvement BDS — combattre l’antisémitisme ». Il ne s’agissait pas d’une loi, mais de ce que l’on appelle une simple résolution parlementaire, de portée politique et incitative. Elle ne lie donc pas directement les universités ni les administrations.
Le débat s’est toutefois poursuivi. En janvier 2025, le Bundestag a adopté une motion du SPD, de la CDU/CSU, des Verts et du FDP contre l’antisémitisme et l’hostilité à Israël dans les écoles et les universités. Les activités du mouvement BDS y sont expressément nommées et les universités appelées à s’y opposer. Dans le même temps, « l’espace de libre discussion » y est expressément désigné comme digne de protection.
Les universités constituent à cet égard un théâtre particulier. Dans l’ouvrage Ausnahmezustand (« État d’exception »), qui vient de paraître, plus de soixante membres du réseau des enseignants-chercheurs juifs d’Allemagne, d’Autriche et de Suisse, ainsi que de leur cercle de soutien, décrivent comment l’atmosphère de leur univers professionnel s’est durablement transformée depuis le 7 octobre, par-delà les cas visibles dans les médias.
Un fait est acquis : le nombre d’infractions antisémites a dramatiquement augmenté. Les Juifs qui se donnent à reconnaître comme tels éprouvent l’insécurité, les insultes et les menaces. L’antisémitisme lié à Israël est réel. Le recours aux figures classiques du complot antisémite sous couvert de critique d’Israël n’est pas légitimé par le fait que l’on invoque les droits de l’homme. Les débats sur ce qui est admissible — ou non — en matière de liberté d’expression dans le pays qui a planifié et mis en œuvre l’Holocauste faisaient rage bien avant le 7 octobre 2023. Mais qui doit alors décider du moment où cette limite est franchie, et si elle l’est ? Les administrations universitaires, la police, l’Office de protection de la Constitution, les organisations juives, Israël ?
La conception allemande de la manière dont il faut combattre l’antisémitisme ne coïncide pas automatiquement avec toute politique du gouvernement israélien du moment.
La ligne rouge tracée face aux manifestations redoutées d’antisémitisme et d’extrémisme n’épargne pas non plus les Juifs et les Israéliens. Ainsi dans le cas de la psychanalyste israélienne Iris Hefets : un événement prévu avec elle à l’université de Brême a été annulé, ou plutôt empêché. Iris Hefets milite au sein de la « Voix juive pour une paix juste au Proche-Orient », que l’Office de protection de la Constitution classe comme une organisation extrémiste propalestinienne séculière. On peut examiner ses déclarations pour établir si elles soutiennent des positions politiques problématiques. Mais il n’en découle pas automatiquement que tout événement organisé avec l’un de ses membres doive être empêché à l’université.
La raison d’État à l’égard d’Israël a été dès l’origine un projet consensuel des élites politiques, longtemps demeuré largement incontesté. Ces dernières années a surgi de plus en plus la question de savoir dans quelle mesure la responsabilité particulière issue de l’histoire allemande devait valoir également pour les migrants musulmans. Tandis que les critiques de gauche y voyaient une injonction abusive, cette exigence a rencontré un écho certain chez des responsables de l’extrême droite — qui n’aiment pourtant guère, d’ordinaire, qu’on leur rappelle le passé —, mais pour de tout autres raisons. Le Land de Saxe-Anhalt a été le premier à lier la naturalisation à l’obligation de reconnaître le droit à l’existence d’Israël. Dans ce même Land, l’AfD, parti d’extrême droite qui fait ouvertement campagne pour la « remigration », vient d’obtenir près de 44 % des voix aux élections régionales.
Que la raison d’État soit tout autant ébranlée de ce côté-là, les déclarations de Hans-Thomas Tillschneider, vice-président et idéologue en chef de l’AfD dans ce Land, le montrent : lui aussi a invoqué le droit dans sa critique d’Israël. Israël punirait collectivement les Palestiniens pour les crimes du Hamas, a-t-il écrit sur TikTok. On ne pourrait tenir pour responsables que des auteurs isolés, jamais un peuple entier. Ce serait là une « violation des droits de l’homme ». Et exactement la même chose vaudrait, selon lui, « d’ailleurs pour les Allemands et l’Holocauste. On ne peut pas tenir le peuple allemand tout entier pour responsable des crimes de quelques-uns ».
L’interprétation de la raison d’État reste un vaste champ. D’autant plus que le gouvernement israélien lui-même a entre-temps recherché des contacts étroits avec les forces européennes populistes et extrémistes de droite. Lorsqu’une conférence internationale contre l’antisémitisme s’est tenue à Jérusalem au printemps 2025 et que d’éminents représentants de partis européens d’extrême droite y ont été invités, Felix Klein et Volker Beck, président de la Société germano-israélienne, ont notamment annulé leur participation. Ce n’était pas une rupture avec Israël. C’était bien plutôt l’indice que la conception allemande de la manière dont il faut combattre l’antisémitisme ne coïncide pas automatiquement avec toute politique du gouvernement israélien du moment.
Cela rétrécit-il les limites de la raison d’État ? À moins que l’horizon de cette dernière ne s’en trouve plutôt élargi. Car soutenir Israël, comme le considèrent manifestement tous ceux qui tiennent fermement à la raison d’État, ne doit pas signifier soutenir inconditionnellement un gouvernement déterminé. Israël est une société dotée d’une opposition vivante, d’une presse libre, d’une société civile forte. Beaucoup d’Israéliens rejettent la politique de leur gouvernement. Des centaines de milliers d’entre eux ont manifesté contre elle ces dernières années. Des scientifiques, des artistes, des juristes et d’anciens responsables de la sécurité mettent en garde contre des évolutions politiques qu’ils tiennent pour dangereuses. Des élections auront lieu fin octobre.
Les États européens espèrent à présent que la Cour suprême israélienne arrêtera le projet E1. Dans le même temps, la déclaration commune, que l’Allemagne a également portée, est un signal. Reste ouverte la question de savoir si en naîtra effectivement une nouvelle politique européenne de sanctions, au cas où le projet serait poursuivi. Mais l’essentiel est d’abord ailleurs : l’Allemagne se déplace de la simple désapprobation vers la conséquence politique, sans avoir encore accompli ce dernier pas. Ce n’est pas une rupture, mais un déplacement.
Peut-être l’objection fait-elle désormais partie, plus que jamais, de la raison d’État. L’Allemagne devra décider plus clairement quand elle soutient Israël et quand elle ne le soutient pas. Elle devra expliquer pourquoi elle livre certaines armes et pas d’autres. Et elle devra expliquer quelle signification le droit international revêt pour ses relations avec Israël.
Ce serait toutefois également une erreur de croire que l’invocation allemande du droit international produit automatiquement une meilleure politique proche-orientale. Car le débat reste trop court si la focalisation sur le rôle de l’Allemagne face à Israël occulte les conditions-cadres plus larges du Proche-Orient ainsi que la faiblesse de l’Europe comme faiseur de paix potentiel. « On peut dire beaucoup de choses pour ou contre le plan Trump, mais c’est un progrès. Ne pas y prendre part est une faute capitale, que l’on ne répare pas en condamnant une nouvelle politique de colonisation », déclare le professeur Michael Wolfsson. Son conseil : parler moins, agir davantage. Concrètement, en participant par exemple au désarmement militaire du Hamas.
Au-delà de la manière de traiter les partis d’extrême droite présents au gouvernement israélien, la question est celle des risques qu’Israël devrait prendre pour correspondre à l’idéal allemand d’un ordre international. Mais il n’en découle pas davantage qu’Israël devrait se tenir en dehors de cet ordre.
- E1, abréviation administrative de East 1, désigne une zone d’environ 12 km² située en Cisjordanie, à l’est de Jérusalem, entre la ville et la colonie israélienne de Ma’ale Adumim. Conçu dans les années 1990 puis longtemps suspendu sous l’effet des pressions internationales, le projet prévoit la construction de 3 401 logements ainsi que d’infrastructures destinées à rattacher plus étroitement Ma’ale Adumim à l’agglomération de Jérusalem. Des appels d’offres ont été engagés en 2026 pour l’ensemble de ces logements. Fin septembre, la procureure générale israélienne a cependant ordonné le report d’un mois de l’échéance d’un premier appel d’offres portant sur 1 234 logements, afin que celle-ci intervienne après les élections législatives du 27 octobre. Ce report, motivé par le contexte électoral, ne constitue pas un abandon du projet. Ses opposants estiment que l’urbanisation de ce corridor isolerait davantage Jérusalem-Est du reste de la Cisjordanie et rendrait beaucoup plus difficile la continuité territoriale entre le nord et le sud d’un futur État palestinien. Les autorités israéliennes font valoir que des voies de contournement pourraient préserver la circulation entre les différentes zones palestiniennes. Cette continuité routière ne répond cependant pas entièrement à la question de leur continuité territoriale et politique. Le projet affecte également plusieurs communautés bédouines palestiniennes établies dans la zone, dont certaines sont menacées de déplacement. C’est pourquoi E1 est considéré, depuis plusieurs décennies, comme l’un des projets de colonisation les plus sensibles du conflit israélo-palestinien. [NdlR] ↩︎
- Selon la conception juridique israélienne, la Cisjordanie ne constitue toutefois pas un territoire occupé en violation du droit international, mais un « territoire disputé », dans la mesure où il n’existait, avant 1967, aucun État souverain légitime auquel cette terre aurait appartenu. La position officielle de l’Allemagne s’est cependant toujours alignée, à cet égard, sur la conception juridique collective de l’Union européenne. ↩︎