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K. Les Juifs, l’Europe, le XXIe siècle
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Israël, obsession irlandaise

De Belfast à Dublin, l’antisionisme comme cœur obscur du nationalisme irlandais

Dans 'Ulysse' (1922), un des personnages de James Joyce lance cette boutade : l'Irlande n'a jamais persécuté les juifs parce qu'elle ne les a pas laissés entrer. Un peu plus d’un siècle plus tard, en novembre 2025, l'Assemblée d'Irlande du Nord a failli s'effondrer parce qu'un ministre avait visité Israël, à propos d'un conflit à 1 500 kilomètres sur lequel elle n'a aucune prise. Cillian McGrattan ne lit pas dans cet épisode une fièvre passagère. Il y voit le symptôme d'un phénomène à la fois plus profond et plus ancien. Pourquoi Israël occupe-t-il une telle place dans l’imaginaire politique irlandais ? Comment la haine d’Israël est-elle devenue, dans le nationalisme irlandais, un marqueur si central ?

Peinture murale à Belfast, conçue comme une œuvre sur la solidarité entre les Irlandais et les Palestiniens, qui associe Bobby Sands et Khader Adnan dans une même iconographie de la lutte et du martyr.
Peinture murale à Belfast, conçue comme une œuvre sur la solidarité entre les Irlandais et les Palestiniens, qui associe Bobby Sands et Khader Adnan dans une même iconographie de la lutte et du martyr.

Entre fin octobre et mi-novembre 2025, l’Assemblée d’Irlande du Nord a failli s’effondrer en raison d’une motion de censure visant le ministre de l’Éducation, coupable d’avoir visité Israël et d’y avoir exprimé son soutien (en compagnie d’autres élus). Au début de l’année 2026, parallèlement, une enquête accablante et très médiatisée a mis en évidence des niveaux considérables d’ignorance irlandaise – notamment parmi les jeunes – concernant les faits élémentaires sur la Shoah. Sans surprise, hélas, les agressions antisémites sont en hausse. Plus récemment, au cours d’un débat au parlement irlandais sur un rapport relatif à l’utilisation d’informateurs de l’Armée républicaine irlandaise (IRA) par les forces de sécurité britanniques (et à la disposition apparente de ces dernières à tolérer meurtres, viols et abus sur mineurs commis par les premiers), une comparaison entre les Troubles nord-irlandais et « le génocide dont nous avons été témoins à Gaza » a été formulée sans que personne ne la conteste. Je souhaite suggérer que l’obsession des classes politiques irlandaises pour Israël – des deux côtés de la frontière irlandaise – révèle deux points dignes d’attention et d’étude approfondie : a) l’antisémitisme est un élément intrinsèque, fondateur et définitoire du nationalisme irlandais ; et b) la fixation nationaliste irlandaise sur Israël démontre comment l’antisémitisme lui-même opère à partir d’un « manque » et autour de celui-ci.

L’Irlande du Nord et Israël

L’Irlande du Nord est gouvernée par un exécutif de partage du pouvoir composé de représentants élus des deux principaux blocs ethno-religieux – unionistes de l’Ulster et nationalistes irlandais (ou républicains irlandais) – ainsi que d’un parti intercommunautaire, Alliance. Israël/Palestine symbolise ces divisions depuis de nombreuses années. Avant que l’identification de la gauche avec la Palestine ne devienne omniprésente dans toute l’Europe occidentale, les visiteurs de Belfast pouvaient être surpris de voir la géographie ethno-religieuse des quartiers catholiques/nationalistes et protestants/unionistes délimitée par ces drapeaux respectifs. Les catholiques d’Irlande du Nord tendent à être nationalistes dans leur orientation politique – c’est-à-dire favorables à la fin de la partition de l’île d’Irlande – et irlandais dans leur perspective culturelle. Ils représentent un petit peu plus de 40 % de la population nord-irlandaise. Les protestants tendent à privilégier le maintien de l’union constitutionnelle avec le reste du Royaume-Uni et sont largement britanniques dans leur orientation culturelle. Ils constituent un petit peu moins de 40 % de la population. Jusqu’à ce que le Brexit déstabilise la bourgeoisie catholique, il existait un consensus implicite sur le maintien du lien constitutionnel – bien que les sondages indiquent régulièrement que, si les électeurs souhaitent préserver le statu quo, c’est d’abord en raison de préoccupations liées au système de santé et à la crise du coût de la vie.

La visite du ministre de l’Éducation en Israël fin octobre 2025 serait peut-être passée avec une simple condamnation des politiciens nationalistes si Gerry Carroll – du parti d’extrême gauche People Before Profit – n’avait pas introduit une motion de censure. En réalité, cette motion était toujours vouée à l’échec car elle nécessitait un soutien intercommunautaire au sein de l’Assemblée nord-irlandaise : les nationalistes et le parti Alliance ont voté pour la censure, tandis que les représentants unionistes ont voté contre. Pour être effective, une telle motion requerrait soit un effondrement des institutions, soit un changement des procédures – ce dernier a été engagé.

Il y a certainement un élément de démagogie dans le fait d’appeler à un vote de défiance ; toutefois, si l’objectif était simplement de créer un théâtre politique, d’autres mécanismes auraient pu être activés (questions ministérielles ou demandes de temps de débat, par exemple). De fait, une grande partie de ce qui constitue la fixation irlandaise sur la Palestine (au nord comme au sud de la frontière) peut être classée sous la rubrique de la politique locale par procuration. Mais le fait même que Carroll ait été disposé à risquer de faire tomber l’Assemblée à cause d’Israël révèle quelque chose de plus profond qu’une démagogie ordinaire.

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La fixation sur Israël à Belfast et Dublin ne relève pas simplement de préoccupations quotidiennes ou éphémères. Écrivant dans l’Irish Times, Ed Abrahamson, pédiatre, soutient que le nationalisme irlandais a répondu au conflit avec le Hamas en « diabolisant et déshumanisant une nation entière ». La « rhétorique » anti-israélienne, pour Abrahamson, « va au-delà de la critique sévère ou de la sanction – elle a été incendiaire, et parfois haineuse ».

Cependant, cette « ferveur maccarthyste » n’est pas simplement une sorte de maladie collective passagère. La position anti-israélienne est désormais un principe idéologique central de l’identité et de l’appartenance irlandaises : être nationaliste irlandais, c’est être anti-israélien ; se penser comme appartenant à une nation irlandaise signifie se penser comme étant contre Israël. Voilà ce que révèle le fait que l’Assemblée de partage du pouvoir – sans doute l’institution clé du processus de paix irlandais – puisse être menacée à propos d’un conflit situé à plus de mille cinq cents kilomètres et sur lequel elle n’a aucune influence. En d’autres termes, être anti-israélien dans l’Irlande nationaliste n’est pas quelque chose de simplement symbolique ou performatif ; c’est existentiel, profond et exclusif de toute alternative.

Les tropes de l’antisémitisme/antisionisme reviennent dans ce discours irlandais – et les termes de la politique identitaire de la « nouvelle gauche » s’intègrent sans difficulté à la version nationaliste irlandaise de l’histoire, fondée qu’elle est sur des revendications de victimisation, d’oppression et d’injustice impériale. Mais la reproduction d’accusations rituelles anciennes et nouvelles (le meurtre d’enfants, le « génocide », les juifs comploteurs, indignes de confiance et tout-puissants) au sein de ce récit est désormais plus facilement détectable. L’absence de compréhension historique ou politique est renforcée par le fait de n’avoir jamais à s’expliquer. Un exemple frappant est le cas du membre du groupe de rap pro-républicain irlandais Kneecap, qui a brandi un drapeau du Hezbollah lors d’un concert, ou crié « Up Hamas » lors d’un autre, et qui a choisi de ne pas défendre ses opinions devant le tribunal, cherchant plutôt à faire rejeter ses charges de terrorisme pour un vice de procédure lié à un délai légal. (Les procureurs britanniques poursuivent, au moment où nous écrivons, cette affaire.)

Cette absence devant le tribunal emblématise une spécificité de l’antisémitisme contemporain, particulièrement visible en Irlande. Il s’agit d’un manque ; un manque d’explication, un manque de reconnaissance publique des objectifs politiques que désignent effectivement ces slogans, un manque de développement assumé aux menaces qu’ils contiennent implicitement. Ce manque semble consubstantiel à la rhétorique de diabolisation anti-israélienne, qui scande ses accusations pour enflammer la mobilisation, mais les soustrait systématiquement au tribunal de la raison. Les vertueux accusateurs feignent alors de s’étonner lorsque certains tirent les conclusions pratiques de leurs discours, et agissent en conséquence. Que convient-il pourtant de faire, une fois le Diable identifié ? 

Il faut entretenir un rapport singulier à la vérité pour que les universitaires irlandais fasse mine d’ignorer l’histoire d’assassinats et de ciblage délibéré de familles, fermes et commerces protestants le long de la frontière irlandaise, tout en écrivant avec désinvolture sur le nettoyage ethnique à Gaza et en se plaignant d’un État juif comme si la nationalité et la religion n’étaient pas la base des institutions politiques des deux côtés de la frontière – ou même, comme si la religion n’avait rien à voir avec la nationalité comme mode de construction étatique1. Quelques semaines après le massacre du 7 octobre, 600 universitaires irlandais ont apposé leur nom dans une lettre ouverte à l’Irish Times. Ils ont appelé leurs universités « à rompre immédiatement [sic] … les partenariats ou affiliations avec les institutions israéliennes » et à « suspendre » les liens « jusqu’à ce que l’occupation du territoire palestinien prenne fin, que les droits des Palestiniens à l’égalité et à l’autodétermination soient reconnus, et que le droit au retour des réfugiés palestiniens soit facilité ».

L’identification de l’irlandité avec une position anti-israélienne ou pro-palestinienne n’a pas toujours été le cas. En effet, jusque dans les années 1970-1980, l’affiliation inverse était bien plus courante – le nationalisme irlandais établissait des points communs avec Israël en tant qu’entreprise de construction nationale ayant elle aussi récemment échappé au contrôle britannique.

Il ne fait guère de doute que certains universitaires ont apposé leur nom à cette lettre de la honte par sentiment d’importance personnelle et d’autres par peur (il est devenu coûteux de se trouver du « mauvais » côté de cette affaire…), mais tous ont apporté leur contribution à l’antisémitisme ambiant en laissant sans réponse la question de ce qui s’ensuivrait. Si c’est le bi-étatisme que les universitaires avaient en tête, alors ils auraient dû le dire et expliquer comment la perpétuation du Hamas au sein d’un État palestinien aurait permis la poursuite de l’existence d’Israël ; si c’était le mono-étatisme, alors ils auraient dû dire comment cela aurait permis la poursuite de l’existence des juifs dans la région. Ce type d’inconséquence politique – qui, à mon sens, relève d’un quasi-antisémitisme – est manifeste non seulement dans de larges pans du monde universitaire irlandais, mais il a aussi colonisé la culture politique irlandaise à un point tel qu’il est impossible d’être nationaliste irlandais sans être anti-israélien. Il est impossible de trouver un seul politicien nationaliste offrant quoi que ce soit qui s’approche d’une réponse réfléchie à ces questions fondamentales : leur position s’adosse toujours à un manque, qui prend la forme d’un arrêt du discours au moment où il aurait à développer ce qu’il implique pour l’avenir des juifs.

Guerres par procuration

Ce genre d’antisémitisme quasi banal, ou (très certainement) normalisé, contraste avec l’argument courant selon lequel la judéité (et plus récemment Israël) a été représentée et utilisée comme substitut dans les débats sur l’irlandité. La plaisanterie cynique au début de l’Ulysse de Joyce, selon laquelle l’Irlande n’a jamais persécuté les juifs parce qu’elle ne les a pas laissés entrer, résonne avec l’idée que l’antisémitisme était explicable parce que l’expérience historique irlandaise repose sur la conviction que les nationalistes irlandais – et non les juifs – sont « le Peuple le Plus Opprimé de Tous les Temps ». Ce MOPE-ism (terme forgé par l’historien économique irlandais Liam Kennedy) a également été utilisé pour expliquer pourquoi les nationalistes irlandais tendent à s’identifier aux Palestiniens ; l’exhibition de drapeaux palestiniens dans les quartiers nationalistes incitant apparemment les unionistes de l’Ulster à brandir des drapeaux israéliens dans les leurs2.

L’identification de l’irlandité avec une position anti-israélienne ou pro-palestinienne n’a pas toujours été le cas. En effet, jusque dans les années 1970-1980, l’affiliation inverse était bien plus courante – le nationalisme irlandais établissait des points communs avec Israël en tant qu’entreprise de construction nationale ayant elle aussi récemment échappé au contrôle britannique3. Pour Marie-Violaine Louvet, le tournant idéologique s’est produit dans le contexte d’une réaffirmation de croyances nationalistes plus traditionalistes, après une période de questionnement des rapports entre nationalisme irlandais et violence à la suite de l’éclatement des Troubles à la fin des années 1960. L’escalade rapide de la violence eut lieu dans les premières années de la décennie 1970 et aboutit à la mort de plus de 3 500 personnes sur trois décennies, jusqu’à l’Accord du Vendredi saint de Belfast en 1998. Durant cette période, les terroristes républicains irlandais ont tué un peu moins de 60 % des victimes, les groupes terroristes loyalistes de l’Ulster un peu moins de 30 %, et les forces étatiques – police et armée britannique – environ 10 %.

Après une période de réévaluation, dans les années 1970-1980, de l’idéologie nationaliste irlandaise due à sa centralité dans le terrorisme républicain, une réhabilitation du nationalisme a commencé à la fin des années 1980 – coïncidant avec le repositionnement d’Israël comme idée fixe de la conscience nationaliste irlandaise. Louvet décrit le résultat :

« Certaines des lectures domestiques enferment le Moyen-Orient dans un cadrage irlandais qui tend à gommer les différences et à négliger les spécificités de situations géopolitiques dissemblables au profit du règne de la comparaison. La comparaison implique une identification avec les causes israélienne ou palestinienne en Irlande, certains activistes déployant des grilles de lecture nettement irlandaises pour analyser la situation en Palestine/Israël. »4

Le déploiement de géographies imaginaires a fonctionné pour inverser l’identification antérieure avec Israël à travers le nationalisme irlandais. Les fondamentalistes de la force physique au sein des cercles républicains irlandais s’appuyaient depuis longtemps sur des idées d’inspiration fanonienne et marxienne sur la décolonisation ; mais, comme Louvet le démontre, syndicats, organisations caritatives et classe politique au nord et au sud de la frontière ont tous commencé à développer des affinités avec la cause palestinienne. Ce nouveau palestinisme a sans doute prospéré sur un terreau fertile – l’antisémitisme naissant auquel Joyce faisait allusion était manifeste lors d’un boycott anti-juif dans la ville de Limerick l’année même où se déroule l’action d’Ulysse, en 1904. Comme le souligne à juste titre l’un des principaux historiens de la petite communauté juive d’Irlande, Dermot Keogh, une grande partie de l’antisémitisme subi relevait d’un antagonisme de bas niveau et d’une mise en altérité5. Bien que Louvet ait cartographié l’obsession croissante au sein de la politique et de la société civile irlandaises, ce schéma général d’une question marginale perçant occasionnellement la fenêtre d’Overton de l’attention publique était, on peut le soutenir, le cas jusqu’à une date assez récente.

Mais, dans les années 2010, l’anti-israélisme était devenu un aspect réflexe de la politique nationaliste. Pour le journaliste et activiste David Collier, il imprégnait le nationalisme irlandais et était partagé tant par les élites politiques que par le grand public dans la République d’Irlande. Comme Collier l’argumente dans une enquête fouillée sur le nationalisme irlandais (publiée en 2021), les politiciens et les médias réservent le terme « antisémitisme » à l’extrême droite, tout en décrivant leur propre haine d’Israël comme de l’antisionisme. Collier a correctement prédit que la montée du parti nationaliste extrémiste Sinn Féin (« Nous-mêmes », ou « Nous seuls » comme l’ont traduit ses adversaires) alimenterait un antisémitisme déjà répandu et « virulent ». Le parti, qui constitue l’opposition dans la République et le plus grand parti en Irlande du Nord, était lié au terrorisme républicain durant le conflit et reste contrôlé par un comité secret de huit membres, dont cinq sont originaires d’Irlande du Nord. Il s’inscrit dans une longue histoire d’antisémitisme6, où l’on peut même inclure, si l’on prend en compte les liens avec l’IRA d’avant la scission de 1969, les contacts noués pendant la Seconde Guerre mondiale avec l’Allemagne nazie.

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De même qu’Abrahamson l’a affirmé au sujet de la République d’Irlande, la haine d’Israël en Irlande du Nord présente les caractéristiques d’une passion collective. Mais la réduire à une ferveur (conformément à ce qu’Abrahamson a donné comme titre à son article dans l’Irish Times) revient à confondre les symptômes d’une mode passagère – ou d’une fièvre – avec la pathologie sous-jacente. C’est une erreur facile à commettre, car les symptômes tendent à masquer le problème. Selon l’argument antisioniste de base, le sionisme est le problème – Israël est un État d’apartheid parce qu’il priorise la judéité : « Le concept même d’un État juif n’est-il pas le summum de la discrimination ? Par définition, la création d’un État fondé sur la religion et l’ethnicité dans une terre habitée ne peut être réalisée que par un certain degré de nettoyage ethnique »7. Cette compréhension crée une opposition binaire entre antisémitisme et antisionisme que les partis nationalistes nord-irlandais ont exploitée. 

Il y a, bien entendu, une double pensée à l’œuvre dans le fait de reconnaître l’existence d’Israël tout en récusant sa légitimité – sans parler de l’hypocrisie qu’il y a à proclamer une idéologie d’autodétermination pour l’Irlande (nationaliste) tout en la déniant aux juifs. Mais les contradictions qui en découlent, et qui ne pourrait être levées que par un développement conséquent, sont le plus souvent masquées par un refus, ou une incapacité, à s’engager dans la suite du propos. L’antisémitisme qui sévit dans le débat public irlandais s’articule toujours à ce manque, à cette façon de reculer (au moins en public) devant les conséquences de ce qui est soutenu.

L’incapacité à articuler une réponse à la question « Et ensuite ? » signifie que le lien entre antisémitisme et antisionisme se trouve occulté. Dès lors, il est facile de ne pas voir comment la haine d’Israël a évolué en Irlande. Ainsi, pour des auteurs universitaires comme Louvet, ou journalistiques comme Collier, l’antisémitisme irlandais est le produit de facteurs tels que l’influence du républicanisme violent au sein de cercles nationalistes constitutionnels plus modérés ; ou bien il est associé à l’influence réelle ou résiduelle de l’Église catholique. Cependant, avec des activistes comme Carroll et le PBP tirant le discours vers un lieu beaucoup plus extrême, l’antisémitisme n’est plus le moyen d’une fin. En d’autres termes, il n’est plus un outil à utiliser dans la poursuite de l’unité irlandaise ; il est le mécanisme central qui fait fonctionner ce que signifie être irlandais, et l’irlandité en vient à se penser à travers lui.

Partout où le parti de Carroll obtient une représentation, il pousse une ligne anti-israélienne. En janvier 2025, par exemple, un conseiller municipal a proposé que son conseil demande au gouvernement irlandais – c’est-à-dire le gouvernement d’une juridiction distincte – de rejeter la définition de l’IHRA.

La migration d’Israël vers le centre du débat politique n’est, bien sûr, pas propre à l’Irlande. Mais son ancrage au cœur de l’idéologie et de l’identité est quelque chose de nouveau dans le nationalisme irlandais. La motion de censure déposée par Carroll emblématise et met en acte ce mouvement. Bien que j’aie enseigné à Gerry au niveau undergraduate et que j’aie apprécié son soutien lors de piquets de grève froids et humides, je ne suis pas certain qu’il soit très versé dans la tradition trotskyste dont son parti est issu. Une tactique clé de cette approche est l’entrisme – à savoir, la tentative de changer la culture de groupes ou d’institutions en y introduisant des membres porteurs de la perspective idéologique à propager. Mettre en avant des questions spécifiques pour remporter des victoires, accumuler du capital politique et progresser est une stratégie éprouvée de cette tradition. Le parti a fait des progrès significatifs sur des questions comme les tarifs de l’eau à Dublin, mais a eu du mal à gagner du terrain en Irlande du Nord. La réponse israélienne à l’orgie de viols et de meurtres du Hamas a fourni à Carroll une opportunité politique.

Le parti de Carroll est un mélange d’universitaires bourgeois et d’étudiants. Il peine à obtenir les voix de la classe ouvrière (qui tend à voter pour le Parti unioniste démocratique et le Sinn Féin en Irlande du Nord). En ce sens, la haine d’Israël de Carroll fait écho à un autre « -isme » du vingtième siècle – un -isme que Trotsky lui-même situait dans l’aliénation et l’apathie de la petite bourgeoisie –, qui était lui aussi obsédé par les juifs.

Il ne faut pas chercher longtemps pour identifier l’obsession particulière de Carroll pour Israël. En dehors de sa présence sur les réseaux sociaux, son action à l’Assemblée est éloquente. Il a déposé 11 motions depuis les attaques du 7 octobre, dont trois portaient sur Israël – sans compter la dernière. Il a soumis de nombreuses demandes de « questions d’actualité », qui permettent à un député de faire une déclaration à l’Assemblée sur un sujet qu’il juge important ou qui « concerne directement les habitants de l’Irlande du Nord ». Parmi celles-ci figurent des interventions sur l’arrestation du membre de Kneecap pour soutien allégué au Hezbollah et au Hamas, les frappes aériennes israéliennes au Liban, et les entreprises et services bancaires israéliens.

De manière infâme et obscène, Carroll a encouragé le Hamas à la « victoire » dans un post sur X le 7 octobre même. Mais il a continuellement tenté de présenter sa position comme antisioniste plutôt qu’antisémite. Carroll désire manifestement la fin de l’État israélien – il n’y a rien d’autre que « victoire » du terrorisme palestinien puisse signifier. Dès lors, il n’est pas surprenant qu’il cite sélectivement des textes sur l’antisémitisme et l’antisionisme pour étayer sa prétention à ne pas être raciste ni antisémite. Ainsi, Carroll cite une courte phrase de la Déclaration de Jérusalem sur l’antisémitisme selon laquelle il existe une différence catégorielle entre antisémitisme et antisionisme pour soutenir que la définition de l’IHRA est inadéquate. Carroll ignore la ligne qui suit immédiatement et qui précise que l’antisionisme peut être antisémite. Il a dû manquer le point 10, qui explicite le point où antisionisme et antisémitisme se recoupent : « Nier le droit des juifs de l’État d’Israël à exister et à s’épanouir, collectivement et individuellement, en tant que juifs, conformément au principe d’égalité. »

Partout où le parti de Carroll obtient une représentation, il pousse une ligne anti-israélienne. En janvier 2025, par exemple, un conseiller municipal a proposé que son conseil demande au gouvernement irlandais – c’est-à-dire le gouvernement d’une juridiction distincte – de rejeter la définition de l’IHRA. Le procès-verbal note que le conseiller a prononcé ce qui semble avoir été un discours décousu avant de déclarer que :

« Le gouvernement irlandais allait légiférer en faveur de la définition de l’antisémitisme de l’Alliance internationale pour la mémoire de l’Holocauste. Il a noté que [la] définition de l’antisémitisme équivalait à l’antisionisme, à l’opposition à Israël et au nettoyage ethnique et au génocide des Palestiniens à Gaza. Il estimait qu’il était scandaleux que cela fasse partie des priorités du gouvernement irlandais. »

Bien sûr, l’ironie est que le parti de Carroll se plaint que la définition de l’antisémitisme soit une priorité gouvernementale alors qu’Israël est leur passion dévorante – la référence à Gaza pour commencer à aborder un rapport sur un aspect de l’héritage des Troubles, citée en début de cet article, émane d’un représentant du PBP.

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Au début de son essai sur l’antisémitisme, Sartre affirme qu’on ne peut pas être antisémite seul – l’antisémite a besoin d’un groupe devant lequel protester et d’un groupe (les juifs) contre lequel protester. Il poursuit en cartographiant la manière dont l’antisémitisme se propage comme un cancer : c’est « plus qu’une simple “opinion” sur les juifs… cela engage la personnalité tout entière ». Le cas du nationalisme irlandais démontre comment cela se produit : en raison de, et non malgré, la substitution de la notion postcoloniale d’antisionisme. C’est parce que l’antisionisme opère par occultation qu’il (re)produit l’antisémitisme. La confusion apparente causée par cette occultation n’annule pas la responsabilité des implications, quoi qu’en croient ceux qui s’en servent. Elle n’exonère pas ; son caractère ouvert exige une résolution. Le paradoxe du manque est que cette résolution reste suspendue. Le modus vivendi de l’antisémite nationaliste est le déni de résolution ; c’est la forclusion d’une réponse à la question de savoir ce qui est visé au-delà de la pose vertueuse ; c’est la culture de la menace de mise en altérité.

Le refus des nationalistes irlandais d’expliciter ce qui découle de leur fixation sur Israël est dénotatif de l’antisémitisme précisément en raison de ce qu’il connote – l’évocation de la destruction d’Israël et la conjuration de l’éradication d’une présence juive dans la région. Le manque d’explication, à partir duquel le nationalisme irlandais procède désormais, n’est pas simplement de l’ignorance – c’est le sens même de l’idéologie. Pendant des décennies, le nationalisme irlandais a, bien entendu, ignoré le traumatisme collectif unioniste : on peut soutenir qu’Israël est désormais le lieu où s’est fixé ce « ne pas vouloir savoir ». Il ne s’agit pas seulement des universitaires qui ont signé la lettre, ni des politiciens qui sont incapable d’aller au bout de leur propos, mais du peuple irlandais lorsqu’il se demande ce qu’il est. Ce n’est pas seulement l’horreur de l’anéantissement des juifs qui empêche ces universitaires et politiciens de dire l’indicible, mais le fait que la stabilité de leur identité nationale dépende d’un point obscur et aveugle, qui doit surtout ne pas être investigué.

Si être nationaliste irlandais, c’est être antisémite, l’inverse n’est bien sûr pas le cas. Ce que l’exemple irlandais illustre, c’est que l’antisémitisme en général repose sur un manque : on le reconnaît au silence de la raison après l’étalage ostentatoire des platitudes vertueuses. Ce manque se situe au point où la passion morale rencontre l’altérité – au tribunal ou dans le débat public –, et où il s’agirait donc d’assumer la responsabilité de ce qu’on dit : en tant que tel, il est gros de haine et de négation. Une demande récente au titre de la liberté d’information a révélé que, dans les discussions sur la décision de la ministre de l’Économie du Sinn Féin d’interdire à son ministère de développer le commerce avec Israël, toute consultation ou information était superflue : « La ministre a déclaré qu’elle n’avait pas besoin d’être informée sur le niveau des échanges commerciaux avec Israël et que sa position est une position morale ».

Février 2026

  1. Kenneth Funston et Cillian McGrattan, The Northern Ireland Conflict on the Margins of History: Protestant Memory on the Border, Brooklyn (NY), Berghahn, 2025. ↩︎
  2. Un argument inverse, mais finalement corrélatif, pourrait être avancé : dans le cas d’Israël, la menace matérielle attachée à la judéité n’est pas du même ordre que ce que le politologue irlandais Benedict Anderson a appelé les « communautés imaginées » de nombreux nationalismes. ↩︎
  3. Stephen Howe, Ireland and Empire: Colonial Legacies in Irish History and Culture, Oxford, Oxford University Press, 2002. ↩︎
  4. Marie-Violaine Louvet, Civil Society, Post-Colonialism and Transnational Solidarity: The Irish and the Middle East Conflict, Londres, Palgrave Macmillan, 2016, p. 7 ↩︎
  5. Dermot Keogh, Jews in Twentieth-Century Ireland: Refugees, Anti-Semitism and the Holocaust, Cork, Cork University Press, 1998. ↩︎
  6. Manus O’Riordan, ‘The Sinn Féin Tradition of Anti-Semitism: From Arthur Griffith to Sean South’, in The Rise and Fall of Irish Anti-Semitism, ed. Manus O’Riordan and Pat Feeley (Dublin: Labour History Workshop, 1984). ↩︎
  7. Dawoud El-Alami, dans The Palestine-Israeli Conflict, Dan Cohn-Sherbok et Dawoud El-Alami, Oxford, Oneworld, 2022. ↩︎

Photo de Cillian McGrattan

Cillian McGrattan

Cillian McGrattan est Docteur en science politique. Il est l’auteur de plusieurs ouvrages, dont 'The Politics of Trauma and Peacebuilding' (2017), 'Anti-Sectarianism and Reconciliation in Northern Ireland' (2024), et 'The Northern Ireland Conflict on the Margins of History: Protestant Memory on the Border' (2025).