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K. Les Juifs, l’Europe, le XXIe siècle
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Czaplin

À Góra Kalwaria – dite la « Jérusalem de l’Est » -- ville de naissance de ses parents, l’écrivain belge Adolphe Nysenholc découvre en face de la maison paternelle un panneau de signalisation indiquant « CZAPLIN », à 4km de là. Que vient faire le spectre de Charlie Chaplin, objet de fascination et d’écriture pour Nysenholc, dans cette terre qu’il n’a pas connue ? Son enquête le lance sur les traces d’une histoire familiale engloutie par la Shoah, et d’une enfance disparue.

Photographie de Charlie Chaplin, de dos, dans Le vagabond (The Tramp), 1916.
Charlie Chaplin dans Le vagabond (The Tramp), 1915 (Essanay)

Ancien enfant caché, j’étais fasciné par l’auteur du Kid.

Et voilà que, lors d’un voyage en Pologne, à Góra Kalwaria, dite la « Jérusalem de l’Est », je tombe sur « Czaplin », comme inscription d’un panneau de direction. Ignorant la langue, j’ai de la peine à en comprendre le sens. Cette indication de lieu n’a sans doute rien à avoir avec le créateur de la Ruée vers l’or. Et si oui, celui qui est réputé être né à Londres serait-il venu au monde près de Varsovie ? Aurait-on donné le nom à un village en son honneur ? On lui avait bien attribué, un moment, comme lieu de naissance, Fontainebleau. Mais c’était Hannah, la mère de Charlie, qui l’avait gentiment mystifié lorsqu’il était enfant, et lui, aussi ironique, avait rapporté ce scoop à un journaliste en mal de copie. Mais comment me suis-je retrouvé en cet endroit ?

Un de mes anciens étudiants, Jeremi Szaniawski, m’apprit un jour que son père était retourné dans sa patrie, en Pologne. À Czersk. J’ai regardé sur une carte de géographie. C’était la ville voisine de Góra Kalwaria, d’où étaient originaires mes parents ! 

Et récemment, nouvelle surprise ! Jeremi, aujourd’hui professeur à Amherst (Massachusetts), m’écrit qu’il a traduit Mère de guerre en polonais. En vacances chez son père, il m’a convié à relire ensemble l’adaptation qu’il en propose. On y voit ma mère en revenante d’Auschwitz.

J’atterris à l’aéroport Frédéric Chopin, non sans appréhension. J’ai été polonais jusqu’à 16 ans. Au fond de ma valise, se trouve mon dernier livre, Charles Chaplin : le rêve, pour mon hôte. Je le vois demain.

Varsovie, bombardée par la Luftwaffe en 1939 après Guernica pour terroriser toutes les villes d’Europe, a été reconstruite de mémoire, avec ses monuments prestigieux, rue Krakowskie Przedmieście, où je m’aventure, sous un ciel clair d’été. Me revient qu’en y croisant naguère trois jeunes femmes qui devisaient joyeusement entre elles, j’eus comme une révélation de retrouver le chant de mes premiers mots, car au passage venait de me « parler », sans qu’elles n’en aient eu la moindre conscience, ma mère.

Tôt le matin, je me rends à Czersk. Plus importante que Varsovie, cette ville fut détruite par une autre invasion germanique, celle des Suédois. N’en demeure que le château, une propriété royale, dont les ruines ont été en partie relevées. 

Le père Szaniawski, qui m’accueille, vit sa retraite quasi à l’ombre de sa tour.

Szaniawski père s’était échappé du régime communiste de Gomułka, dans l’après-guerre, en tant que catholique ; mon père, né juif, avait fui la dictature de Pilsudski, dans l’entre-deux-guerres, parce que communiste. Tous deux étaient venus se réfugier, je ne sais pourquoi, au cœur du Brabant, à Bruxelles.  

Quant à ma mère, elle avait rejoint son fiancé, échappant ainsi à la misère qui sévissait dans sa ville natale. Mais, dix ans plus tard, en 1940, Góra Kalwaria, « la montagne du Calvaire », connut pire. Toute la communauté juive en fut déportée au Ghetto de Varsovie, pour être anéantie. Son rabbin miraculeux n’a pas pu sauver le shtetl. On y restaure actuellement la vieille synagogue. En briques rouges, comme jadis le château de Czersk. Le lieu de prière était resté vide depuis l’Holocauste.

Les deux petites villes voisines ont connu chacune, au cours des siècles, un martyre majeur.

En 1942, c’est dans le IXe convoi de la caserne Dossin, à Malines, que mon père, ma mère, furent, eux, ramenés de force d’où ils étaient partis – non auprès des leurs, déjà morts à Treblinka -, mais, pour toujours, à « Oświęcim ».

De toute ma nombreuse parentèle, il y eut 1 rescapé, frère cadet de mon père. Cet oncle avait tenu à me montrer sur le tard la maison à Góra où le destin de la famille avait été scellé, un taudis de 3 petites pièces, en lequel il logeait dans la promiscuité des siens, dormant au milieu de 9 frères et sœurs. Mon oncle était petit de taille, comme s’il n’y avait pas eu assez de place là pour pouvoir grandir. Sur la façade était toujours indiqué au-dessus de l’entrée le n°4, ce chiffre qui avait été indifférent à son départ avec eux, vers une destination inconnue.

Czaplin entrée du village
Czaplin entrée du village

C’est quand je suis retourné Góra, après des années, sans mon oncle, que j’ai remarqué, de l’autre côté de la rue, un poteau indicateur avec le mot énigmatique de « CZAPLIN ». C’était à l’occasion du 70e anniversaire de la Révolte du Ghetto de Varsovie. De là, Marian Handwerk, cinéaste de Qui dira le Kaddish, où j’ai un rôle, a été intéressé de m’accompagner à Góra. Né à Taldykourgan, il a pu décrypter, sur la plaque routière, l’inscription qu’il prononça selon la graphie polonaise, comme en anglais : tchaplin ! À peu de kilomètres de là, il y aurait un tel lieu-dit ? On était à pied. On n’a pas pu y aller. 

Et voilà qu’une décennie plus tard, grâce à Jeremi, je me retrouve à Góra Kalwaria, devant l’adresse paternelle : 4 Pijarska ulica (rue des piaristes, les frères pies dont la vocation était d’enseigner aux enfants défavorisés). La maison demeure close sur son ombre d’où ont été déportés les Nysenholc, masqués à jamais. 

Et, juste sur l’autre trottoir, en face du 4, je revois « CZAPLIN, 4 », en lettres blanches, sur fond vert du panneau de signalisation routière fiché en plein dans le lieu d’enfance de mes proches les plus chers.   

Y a-t-il vraiment un rapport avec Charlie Chaplin ? Jeremi propose de s’y rendre, on est en auto. Il conduit à vive allure, fenêtres ouvertes, comme pour nous griser de l’air, pourtant disparu, respiré jadis par mes familles. Dans le cadre du pare-brise, le paysage défile au gré de ma rêverie comme dans un film. Je me remémore que Jeremi, passionné de 7e art, a signé un Kubrick, qui montre combien l’imaginaire du cinéaste est nourri par la Mittel Europa. Il contient un chapitre sur le projet de film inspiré de Louis Begley, de qui l’autobiographie raconte la fuite en avant, enfant, à travers sa Pologne natale durant la Shoah, avec une mère qui le préserve de tous les dangers. 

Bercé par la berline, je me revois hier au bord de la Vistule, à Góra Kalwaria, que je croyais située de l’autre côté du fleuve en face de Czersk. Or, les deux villes se trouvent côte à côte sur la même rive. Je l’ai découvert en apercevant le château médiéval silhouetté dans la lumière lustrale du soir. Mes parents au cours de leur promenade sur la berge ont dû en voir miroiter le reflet dans le fleuve. Ont-ils jamais pu se douter qu’un jour leur enfant y marcherait dans leurs pas ? Dans leur exil, ils l’ont sans doute même souhaité.

Après une route droite, asphaltée, aussi vide que celle du final de Modern Times, et des tournants sur une voie poudreuse semblable à celle de The Tramp, on est arrivés dans une agglomération de 3 bourgades, qui semblaient anonymes, dénommées respectivement : Czaplin, Czaplinek et Krzaki Czaplinowskie. J’étais dans Chaplinland ! 

The Kid, 1921

Est-ce que ma mère me parlait de cet endroit situé à « 4 km », qui lui était familier ? Czaplin est une commune (« gmina ») de Góra Kalwaria ! En a-t-elle évoqué pour moi l’existence avec émotion, comme un de ses souvenirs mémorables, et prononcé le mot par hasard ou par jeu, avec amour, avec humour, dans un échange de sourires particulièrement chargés alors que je ne savais pas encore parler ?

Quand Bubele, dans l’Enfant à l’ombre, mon récit de vie, aimait déambuler avec les sabots de son Juste, le gauche au pied droit et qu’avec le droit il n’était pas moins gauche – la femme, qui le sauva en le cachant, l’interpellait, amusée : « Viens, Charlot ! ». Je ne sais pas si, dans cet appel de ma marraine de guerre, ne se trouvait pas, à la muette, une même invite à bras ouverts, longtemps refoulée en moi, de ma mère. 

Car mon observation la plus originale de Charlot, et qui a fondé mon étude de son personnage dans L’âge d’or du comique, fut que sa fameuse démarche était comme une parodie de nos premiers pas, pieds écartés latéralisés en dix-dix. Personne n’avait écrit cela. Pourquoi moi je l’avais noté ? N’était-ce pas une réminiscence de quand ma mère m’a vu trottiner vers elle pour la première fois et qu’elle a – qui sait ? – encouragé son marmot, en murmurant tout sourire « Viens mon Charlot ! », comme si je lui rappelais le trottinement du drôle, vu sur grand écran dans sa jeunesse, voire un temps heureux passé autrefois avec son bien aimé à Czaplin, entre Czaplinek et Krzaki Czaplinowskie ? Mon premier livre sur Charlie montre que le maître du muet exploite des traits de la petite enfance pour faire rire. Aurais-je cherché à revivre, à travers ce grand enfant du siècle, mon premier temps avec ma mère, les jours à jamais perdus de moi infans, au sens premier de qui ne parle pas ?

Ma mère habitait au 2 de la Kalwariska ulica, perpendiculaire à la rue de mon père. Ses parents à elle étaient eux propriétaires de la maison. Mon oncle était sûr de me donner un héritage. Il tourna le coin de la rue pour me la montrer. La maison n’était plus là. Rasée ! Rue du Calvaire.

Czaplinek, entrée du village voisin
Czaplinek, entrée du village voisin

Le troisième jour, j’ai nagé dans le lac bleu de Czersk, où se sont peut-être baignés, dans la pluie tombée d’un nuage venu de Czaplin, Salomon et Léa, mes père et mère. Comme si j’avais retrouvé une eau primale, pour ne pas dire de baptême.

Jeremi avait convié Agneska de Varsovie, qui a relu la traduction. Mère célibataire d’une fille, elle a les cheveux roux acajou – comme ma mère. 

Ils y ont fait la brasse avec moi dans une eau froide sous un soleil ardent, au point que semblait apparaître là, comme à la surface d’un bain révélateur d’une photo argentique sous une lampe rouge, peu à peu une image lointaine de mon roman familial. 

Le père de Jeremi, qui m’a accueilli généreusement avec son fils, habite quasi au bord de cet espace lacustre, dans une maison de campagne, perdue au milieu d’hectares de vergers de pommes, lesquels embaument l’air. 

L’oncle aurait pu venir les y cueillir. Il m’avait parlé d’un verger dont il transportait jeune homme ce fruit, le premier du paradis, en une carriole tirée par un cheval jusqu’à Varsovie. Ainsi, la région persiste dans la tradition de cette culture ancestrale comme si rien n’avait changé. 

Quand, en 1981, je lui avais remis mon premier Chaplin – sous-titré L’âge d’or du comique (qu’est notre premier temps à tous où l’on amuse naturellement) -, l’oncle a couru en arborant le livre, fier et heureux, auprès des camarades de son condominium à Miami. Ils étaient réunis à l’étage près de la piscine à ciel ouvert. Avec eux il pouvait parler yiddish et polonais, la langue maternelle de son shtetl. Mais il n’y avait que lui qui semblait vraiment comprendre « Czaplin », lui qui venait de Góra Kalwaria, que tous appelaient, par ailleurs, Guèr, en leur parler ashkénaze, sans savoir que ce haut lieu du hassidisme comprenait une bourgade dont le nom évoquait le célèbre comique souvent fantasmé comme juif. Je n’avais pas moi-même bien saisi pourquoi mon Tchaplïn, comme le prononçait l’oncle en lisant à haute voix le titre sur la page de couverture, l’avait fait éclater de rire comme l’aurait fait un witz, un mot d’esprit.

Le père de Jeremi a l’âge que mes grands-parents n’ont pas pu atteindre.

Les Szaniawski ont un blason dans leur famille et ils peuvent remonter assez loin dans le temps. Les Nysenholc et les Frydman (du côté de ma mère où n’a pas même survécu 1 oncle) n’ont pas de généalogie, ni noms ni visages, ni adresses, ni photos, pas de dates de naissance et encore moins de date de mort. Aucune trace d’archive, à la Mairie. 

En arpenteur de leur espace, j’ai été le plus loin possible en moi-même.

Dans Matka wojny (Mère de guerre, désormais traduit), on parle enfin ma langue maternelle, dont je ne connais plus que la mélodie. Le français de la version originale masque ma première langue, celle de l’affection. Jeremi rêve de faire représenter la pièce à Góra Kalwaria, dans la synagogue, lors de l’inauguration, l’an prochain, après sa réfection en cours. Ma mère à Góra ! L’an prochain, à Jérusalem de l’Est. De retour ! comme moi… elle, sortie de sa cache de la mort !

Photo de Adolphe Nysenholc

Adolphe Nysenholc

Adolphe Nysenholc naît à Bruxelles en 1938 dans une famille juive originaire de Pologne. En 1942, ses parents sont déportés et meurent à Auschwitz, tandis que lui-même survit en étant caché durant l’Occupation. Il s’oriente vers l’étude du cinéma et consacre une thèse pionnière à Charlie Chaplin. En 1980, il devient professeur de cinéma à l’Université libre de Bruxelles, où il contribue à faire reconnaître l’importance et la richesse du cinéma belge. Parallèlement à sa carrière universitaire, il mène une activité d’écrivain. Il publie des romans, essais consacrés au cinéma et récits autobiographiques. Parmi ses œuvres, 'Bubelè, l’enfant à l’ombre', est paru en 2007.