« Néo-sionisme contre post-sionisme ? »
Bonnes feuilles de 'Israël après le 7-Octobre' (PUF, 2026), Extrait du chapitre 4.
Après le 7 octobre 2023 et la guerre menée à Gaza, le conflit israélo-palestinien a été happé par une polarisation qui fabrique des camps, des analogies automatiques et des certitudes rapides -- au prix d’un effacement du réel social. Dans "Israël après le 7-Octobre" (PUF, février 2026), la sociologue Sylvaine Bulle entend repartir de l’enquête, du vocabulaire ordinaire, des conflits internes, des lignes de classe, de race et de religion, et traiter aussi l’antisionisme contemporain comme un fait social qui reconfigure les sensibilités au Nord global. L’extrait que nous publions est tiré du chapitre 4, « Le sionisme a déménagé. Néo-sionisme contre post-sionisme ? » : une cartographie des déplacements idéologiques, des recompositions identitaires et des luttes de définition qui travaillent la société israélienne au cœur même de la séquence ouverte par le 7-Octobre.
Il faut prendre la mesure de l’évolution des représentations collectives de la nation telle qu’elles sont perçues par les citoyens israéliens. Il y a à peine vingt années, la structure politique d’Israël était assimilée au Parti travailliste incarnant la social-démocratie, les kibboutzim ou encore les négociations avec les Palestiniens. Depuis la Seconde intifada (2000) et la gestion ininterrompue des affaires par le Likoud et ses alliés à partir de 1996, cette image a été reléguée aux oubliettes. Le rêve d’une société ouverte portée par un nationalisme d’intégration s’est noirci et a rejoint les antipodes.
L’État d’Israël, initialement conçu comme forme-peuple des Juifs, s’est instauré en un régime sans frontières déterminées ni Constitution définitive, les lois fondamentales servant de Constitution, en raison de l’incapacité dans laquelle s’est trouvé le pays de statuer sur la place des minorités non juives. Certes, le sionisme se manifeste à travers la forme politique stabilisée d’un État, mais il n’est plus aussi évident qu’il s’adresse à l’ensemble du peuple et qu’il représente tout le peuple. Le sionisme est désormais associé à un essentialisme national qui caractérise le peuple de droite, à l’image de celui qui s’impose en Europe et aux États-Unis. Des travaux en Europe le montrent, ce type d’idéologie s’inscrit dans une perspective totalisante, où le peuple est défini en opposition à la technocratie, à l’élitisme, et même à la démocratie, pourtant installée et revendiquée. Sur ce plan-là, le cas israélien n’est pas exceptionnel. Le peuple désigne en Israël, tout comme aux États-Unis et ailleurs, des formes d’expression autoritaires ou illibérales de la démocratie.
Néo-sionisme et post-sionisme, définitions
Différencions ces deux termes, qui désignent des opposés. L’appellation de néo-sionisme, fomentée à l’Université de Bar Ilan, désigne pragmatiquement le remplacement d’un État pour les Juifs par un État juif ; c’est-à-dire porté vers la sécurité des Juifs et la souveraineté de l’État, qui sont plus importants que la démocratie réelle. Le post-sionisme, au contraire, est ouvert sur la reconnaissance de tous les droits. Marqué par des courants de pensée historiquement de gauche, le post-sionisme promet l’établissement d’une identité civique réelle, réglée par l’égalité constitutionnelle au sein de l’État d’Israël. Tourné vers la coexistence, il n’exclut pas de penser des formes politiques comme celle de la confédération de deux États, palestinien et israélien.
Mais c’est l’idéologie néo-sioniste qui s’est la plus largement diffusée à la suite des conflits de 1967 et de 1973. Le message est le suivant : Israël a le devoir de protéger les Juifs certes, mais en particulier ceux qui sont israéliens et donc membres d’une nation. Si un modèle sioniste existe, il doit se concentrer sur la protection de la majorité nationale plutôt que sur celle d’une minorité mondiale. Cette approche implique un rassemblement des Israéliens qui souhaitent « refermer l’État sur lui-même » et reformuler les fondements de l’État de droit démocratique dans lequel les pionniers ont cherché à s’inscrire.
C’est la raison pour laquelle la marque du néo-sionisme est d’être résolument anti-arabe et pro-occupation. La droite nationaliste tout comme la colonne russe nationaliste laïque d’un million de citoyens est représentée par le parti Israël Beteinou, et les religieux nationaux n’ont pas eu de mal à promouvoir une nouvelle identité nationale sur l’échiquier électoral. Elle a conduit à la formation d’un bloc de droite nationale, majoritaire, principalement représenté par le puissant Likoud et son dirigeant, Benyamin Netanyahu, qui a encouragé la restauration du nationalisme israélien, avec la proclamation de Jérusalem comme capitale éternelle d’Israël en 2017 et la reconnaissance du plateau du Golan en 2019.
D’autres acteurs politiques défendent les intérêts des Juifs et des « Israéliens authentiques », comme le Yamin HaHadash (Nouvelle Droite) de Naftali Bennett. Ce dernier se positionne en dehors de l’agenda religieux, bien que ses membres puissent être religieux. Il préconise la coopération de tous les Juifs, qu’ils soient laïcs ou religieux, orientaux ou non, pour imposer une vision ethnique et exclusivement juive de la citoyenneté israélienne.
D’autres signes marquent la fin du sionisme classique, comme la fusion entre le parti Foyer Juif et Otzma LeYisrael (« Force pour Israël ») ou encore l’union entre religieux-sionistes et la frange de l’extrême droite, comme Israël Beytenou (Notre Maison), un parti nationaliste laïque et anti-palestinien créé par le ministre Avigdor Liberman représentant les populations russes.
Dans ce contexte, l’écart se creuse entre la poursuite de la réalisation de l’État juif et la démocratie inclusive des droits de l’ensemble des citoyens. Cette différence idéologique met en relief le contraste entre le « peuple-ethnos » (juif) et le « peuple-démos » que souhaitent un grand nombre de citoyens. Les résultats électoraux le montrent depuis maintenant deux décennies. Les citoyens israéliens se représentent la nation comme contenant et signifiant du peuple souverain juif, qui doit avant tout être protégé et en sécurité. Qu’appelons-nous « peuple-ethnos », dans ce cas ?
Le terme embrasse une somme d’êtres situés dans la même communauté nationale et identitaire, où chacun a sa place et où l’équilibre doit être préservé. Le peuple en question est vernaculaire, c’est-à-dire défini par des attributs qui ne se trouvent pas dans la forme politique du sionisme ou de la condition juive diasporique, mais avant tout dans des croyances et des appartenances ethniques, culturelles et religieuses locales, des styles de vie. Nos enquêtes le montrent : l’envahissement de la scène publique par les partis religieux suprématistes, le port d’arme, les défilés nationalistes et ceux des colons descendant à Jérusalem, sont le signe d’un infléchissement de l’idée nationale.
Être authentique : l’israélité et les « natifs »
En rupture avec les expressions coloniales et multiculturelles, ainsi qu’avec la ligne de couleur, se dessine donc une ligne de l’authenticité israélienne. Cette dernière se définit comme locale et autochtone, et traduit en actes et en pratiques le peuple-ethnos. Une première ligne de l’israélité authentique porte sur la division du monde entre « nous » et « eux », entre la société locale et tout ce qui est perçu comme extérieur à Israël. Ce dehors ne se limite pas aux pays arabes hostiles et à l’ensemble palestinien, mais englobe également la diaspora, parfois perçue comme un corps étranger.
Il faut le souligner : cette fracture s’est consolidée après le 7-Octobre, et c’est sur elle que repose la division entre ennemis et amis. La ligne de l’authenticité intégrale implique l’affirmation de la loyauté à la nation et au peuple, aux antipodes de la critique interne d’Israël ou de la diaspora juive perçues comme une trahison. La critique émanant de non-Juifs et d’acteurs collectifs tels que les institutions internationales est interprétée, elle, avant et après le 7-Octobre, comme une haine de l’État juif ou comme une volonté de le voir disparaître. Cette intolérance à l’égard de toute critique se manifeste par des actions d’hostilité institutionnelle, telles que la censure des médias ou la suppression des subventions allouées aux entités s’opposant à Israël. Dans la sphère privée, cette intolérance se manifeste par une forme d’intimidation à l’encontre des opposants internes, ennemis de l’intérieur.
Une seconde ligne d’authenticité réside dans l’attachement à Israël plutôt que dans la condition de Juif exilé. Cette appellation est déterminante, car c’est à partir d’elle que se joue la fracture entre les Juifs de l’intérieur nés en Israël et ceux, diasporiques, qui s’identifient à la définition transnationale du peuple dispersé.
Soulignons-le, l’identification de la nation et du peuple juif aux seuls Israéliens natifs est une nouveauté criante de l’après-7-Octobre. Est-ce que ce ne sont pas ceux qui recourent à la force, de manière symbolique ou concrète, qui sont désormais considérés comme des Israéliens et des Juifs authentiques ? Cette israélité de la force s’observe sur le terrain par une relation atavique avec l’armée, lien absolu qui implique une loyauté totale envers cette institution. Elle impose d’honorer les batailles, de se porter volontaire, de servir comme religieux et de prôner l’éthos sécuritaire. Il est indéniable que cette exaltation de la puissance et de la force face au sentiment de menace se reflète dans les attitudes, comme l’illustrent le succès de la série télé Fauda (depuis 2015) et le culte du chef Netanyahu. Les citoyens israéliens s’identifient à l’autorité d’un dirigeant national qui incarne authenticité et protection, à l’instar d’un Ben Gourion ou d’un Ariel Sharon, tous deux d’anciens chefs militaires.
Cette authenticité se manifeste à travers des signes culturels spécifiques, qu’il s’agisse de la psychologie, des pratiques de consommation où des codes vestimentaires, des expressions qui reflètent une identité distincte, qui s’écarte des influences européennes ou orientales. Cette authenticité se retrouve dans les actes et les discours des individus. Elle est associée à une forme de bravoure, incarnée par le mouvement Tzabar composé de jeunes militaires venant servir en Israël. Elle encourage un héroïsme individuel et collectif pas nécessairement conquérant mais décomplexé par rapport aux pays libéraux occidentaux car il englobe et favorise l’identité des Israéliens nés sur le territoire national. N’est-ce pas le cas des jeunes orientaux habitant les périphéries et défilant en fin de semaine dans les cafés de Tel-Aviv pour se montrer comme d’authentiques Israéliens ? On peut dire que ce peuple ethnos et sabra se présente comme néo-sioniste. C’est en effet la grande transformation psychologique et collective d’Israël. Cette nouvelle authenticité exprime un nationalisme exclusif et vulgaire, ne reconnaît pas la place des minorités et s’aligne avec la position des sabras dans la définition de la nation et de l’État juif, proche de la démarche patriotique des « Make America Great Again ».
En sociologie, l’authenticité est un concept qui revêt une signification particulière. Elle ne représente pas nécessairement un idéal, mais plutôt un impératif de fidélité à soi, ainsi qu’une forme de clôture sociale fondée sur la confiance accordée aux milieux de naissance, familiaux et religieux auxquels on s’identifie. Transposée à la nation, l’authenticité produit une identité qui met l’accent sur la communauté d’identification plutôt que sur la société. Un autre signe ne trompe pas. Le trait nationaliste authentique est visible dans le renouveau des études natives appelées études indigènes et rattachées au concept de moledet, terme hébreu désignant la terre d’appartenance et de naissance. La narration des étapes de la formation d’Israël joue un rôle crucial dans la diffusion de l’authenticité, perçue comme un dispositif nationaliste exclusif, fondé sur une conception maximale de la nation.
La vraie nouveauté est que les Israéliens ne sont plus de simples Juifs, selon le modèle historique de l’exil, puisqu’ils ont acquis leur authenticité au sein des Juifs d’Israël, L’israélité ne serait-elle pas une condition minoritaire devenue majoritaire ? Et le néo-sionisme ne désigne-t-il pas une opposition latente entre peuple transnational juif et Israël comme « État juif » ? Être israélien suppose de s’identifier à un peuple non pas transnational, non pas « démocrate » mais « plus juif », au point d’en oublier la formule inaugurale et oxymorique de l’État « juif et démocratique »
Renouveler l’État d’Israël consiste à mieux représenter les Juifs de la force et authentiques, voire rendre possible, pour les messianiques, le Grand Israël.
Évidemment, un tel projet demeure imperméable aux aspirations des Palestiniens israéliens, déjà largement invisibilisés par la loi sur l’État-nation de 2018. En ce qui concerne les Palestiniens des Territoires, la droite nationaliste ne préconise-telle pas en 2025 leur annexion et l’octroi d’une citoyenneté socioéconomique, comme à Jérusalem ? Un fait est certain : depuis le 7 octobre 2023, l’attention portée à une cohabitation avec les Palestiniens et à leur prise en compte a disparu de la vie politique israélienne. Leur présence dans l’espace public et économique israélien s’est même effacée.
Le peuple-démos existe-t-il ?
Mais il ne faut pas succomber à l’idée reçue des courants militants occidentaux qui visent à représenter massivement Israël en la réduisant à l’extrême droite où l’on amalgame les sionistes-religieux, suprématistes et messianiques. L’emploi du terme « extrême droite » est impropre : il est plus approprié de parler d’un « ethno-nationalisme » renforcé par la politique menée ces dix dernières années et par les événements du 7-Octobre. Force est de reconnaître que la démocratie israélienne demeure vivace et prépondérante, et que l’avenir du pays dépend en grande partie de son système partisan. Le système électoral à la proportionnelle intégrale favorise néanmoins l’émergence de petits partis et de coalitions largement conservatrices, et permet de rendre visibles les aspirations des populations défavorisées orientales et religieuses.
Cet état de fait ne signifie pas que la critique démocratique soit désarmée. Au contraire, le désir d’un horizon démocratique post-sioniste et de nouvelles formes politiques se reflètent dans des engagements ou des gestes civiques nouveaux, en particulier les actions féministes et antiracistes en faveur de la cause palestinienne, qui illustrent une intersectionnalité pertinente de genre, de classe et d’ethnies. D’autres actions militantes intercommunautaires apparaissent, avec en leur cœur les luttes artistiques et culturelles palestiniennes et palestino-israéliennes en faveur de la réappropriation culturelle culinaire et musicale du patrimoine palestinien en Israël. Au cours de la dernière décennie, le milieu artistique et culturel s’est constitué en espace d’alternative, comme en attestent la vigueur du cinéma, des arts visuels, du théâtre et de la danse. Le vivier alternatif, loin d’être un phénomène isolé, s’inscrit dans un contexte plus large de résistance et de renaissance face aux transformations religieuses et ethniques.
Car d’autres phénomènes tendanciels sont à prendre en compte. Parmi eux, la structure démographique n’est pas une variable mineure. La fécondité des ultra-orthodoxes dépasse celle des Palestiniens et des populations sécularisées. Mais l’évolution démographique dépendra de la population russe judaïsée après les années 1980. Cette dernière, forte d’un million d’individus, se distingue par un niveau d’éducation et d’intégration particulièrement élevé. Elle pèse sur les formations religieuses pour aménager les règles orthodoxes rigides et dans la mesure où 25 % de sa population n’est pas considérée comme strictement juive, elle cherche à surmonter la question de sa conformité aux lois de la Halakha.
L’adaptation des droits civils se pose également pour des travailleurs étrangers non juifs, asiatiques et d’Amérique latine de plus en plus nombreux. Avant le 7-Octobre, ils avaient remplacé les salariés palestiniens des Territoires, dont l’accès à Israël est désormais restreint. Après le 7-Octobre, ils se substituent aux Palestiniens d’Israël, souvent bannis des entreprises. Au sein de cette armée de travailleurs asiatiques, chrétiens ou hindouistes, nombreux sont ceux qui souhaitent une résidence permanente en Israël, avec une intégration scolaire, économique et linguistique. Ces aspirations pourraient entraîner des répercussions sur l’organisation politique et religieuse.
En somme, toute une migration économique pèse sur le débat autour de la justice sociale et sur la lutte entre deux projets : l’un sioniste démocratique, l’autre sioniste-religieux.
