Amour amer. Israël ou les rivages de l’intime (4/4)
Épisode 4 : Daniela, la zone grise et le 7 octobre
Dans l’appartement de Daniela, entre livres français, chocolat venu de Paris, shabbat à Katamon et souvenirs militants, Israël prend la forme d’une relation presque familiale. Mais les années passent, la maladie efface peu à peu la voix de cette Israélienne de cœur, et le 7 octobre vient frapper le monde politique auquel elle appartenait. Le récit se referme sur une perte double : celle d’une femme aimée, et celle d’un certain Israël.
Mes séjours se multiplient et je trouve toujours un bon prétexte pour aller en Israël tout en proclamant que ce n’est pas un lieu central pour moi. Je dors chez elle, dans une petite chambre remplie de livres français. La lenteur du samedi permet de lire ce que je n’ai pas lu en France. À 20 ans, je lis du Marie Desplechin, à 25 du Pérec, à 30 du Yourcenar. Un jour, j’ouvre dans son salon le dictionnaire Larousse, Hébreu-Français. Sur la toute première page, cette mention sur un autocollant accueille le lecteur : « De David GRITZ, victime de l’attentat du 31 juillet 2002. À l’Université Hébraïque de Jérusalem ». Le dictionnaire fait partie des livres qu’il avait emmenés avec lui pour son année d’étude et me voilà à l’ouvrir pour faire mes devoirs d’hébreu pour l’oulpan.
J’aime que Daniela ne me parle pas toujours de la diplomatie française, de Vichy ou du nombre de musulmans en France comme c’est si souvent le cas dans une conversation avec des Israéliens. En 1998, lors de ce bel été où la France a cru se retrouver dans la joie, j’étais parti trois semaines en Israël avec les scouts. Je ne sais plus à quel moment était-ce précisément, peut-être lors de la qualification pour les quarts de finale contre les Italiens, nous avions commencé à nous balader du nord au sud avec un grand étendard tricolore. Que l’on prenne un bain de boue dans la mer morte ou que l’on fasse du kayak sur un affluent du Jourdain, partout nous avions avec nous les trois couleurs du drapeau national. C’était la vérité indiscutable de notre identité, tout amoureux d’Israël que nous étions. Souvent, très souvent, des Israéliens nous interpellaient : comment osez-vous revendiquer ce drapeau ? Et Vichy ? Et le Vel’ d’Hiv’ ? Cela nous semble insultant, déplacé. Notre fierté en prend un coup. On se disait que ce n’était pas un drapeau allemand ou polonais, que tout cela était maintenant loin et réglé.
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Lorsque Daniela séjourne à Paris, je fais pour elle ce que j’aurais aimé faire pour mes grands-parents qui ne sont plus là : je l’aide à trouver le code wifi de l’appartement, la renseigne sur comment réserver des billets pour des spectacles et, le jour du départ, porte sa valise dans la station de RER Luxembourg en direction de l’aéroport Charles de Gaulle.
Les années passant, je m’habitue à recevoir ce mail 48 heures avant mon vol :
« Expéditeur : Daniela Y.
Objet : Noir Tanzanie 85%
Corps du message : comme la dernière fois avec les amandes ».
Une fois partie à la retraite, elle traduit dans sa petite chambre, du français vers l’hébreu, Surveiller et punir de Michel Foucault ainsi que des textes de Jacques Derrida que je n’ai toujours pas eu le courage ni l’envie de lire. Elle me demande conseil sur le sens de tel ou tel mot et je suis content de pouvoir lui être utile. Elle invite parfois à dîner le vendredi soir ses voisins du dessous que j’ai d’abord cru être eux aussi des électeurs de gauche, car ils sont abonnés à Haaretz. C’est en réalité une façon pour eux de rester ashkénazes. Le fils est dans une unité de parachutiste, la fille dans le porte-parolat de Tsahal. Ils sont convaincus que le conflit avec les Palestiniens ne peut trouver une issue que si Israël exerce le maximum de force. Leur affection et leur disponibilité pour Daniela sont aussi fortes que les désaccords politiques qui les opposent.
Un été où je suis venu échouer dans son appartement pour me ressourcer, elle vient me sortir de ma torpeur : « Je vais parler devant des catholiques italiens dans un petit hôtel de Jérusalem-Est. Tu m’accompagnes Shmulik où tu me laisses avoir trop chaud sur le chemin toute seule ? ». Elle se prépare en fredonnant, jupe longue, haut laissant les bras nus, un petit foulard dans les cheveux. Je porte un petit sac avec des abricots séchés et une bouteille d’eau. Nous avançons dans son quartier, lentement, parlant de Fanny Ardant qu’elle a vue au théâtre à Paris il y a quelques années, ici d’un livre de Michel Warschawski ou autres figures de la gauche radicale israélienne. Les murailles de la vieille ville s’offrent soudain à notre regard. Passant à côté de la cinémathèque, je lui parle de cette fois où j’ai vu « Le procès de Viviane Amsalem » en juillet 2014, pendant une guerre de Gaza, ainsi que de la présence bouleversante de Ronit Elkabetz. Au bout d’une heure, nous approchons de cette rangée de palmiers qui annonce la porte de Damas. Ces lieux forment la frontière invisible entre Jérusalem-Ouest, juive et israélienne, et la partie orientale, israélienne juridiquement, mais d’abord arabe palestinienne, essentiellement musulmane. Les travaux de la ligne de tramway ne sont pas encore terminés. L’air se radoucit trop peu. Nous poussons la porte d’un petit deux étoiles. On nous indique une salle de conférence en sous-sol. Daniela agite son éventail et salue le groupe d’une trentaine de personnes. Le chef de la délégation dit que cette rencontre est là pour présenter « une autre voix d’Israël ». Daniela s’installe et commence le récit en italien de sa vie : l’émigration de sa famille polonaise, son éducation orthodoxe puis, dans les premiers mois après la guerre de 1967, ses premiers doutes dans ses convictions nationalistes. Enfin, depuis le début des années 2000, son engagement dans Mahsom Watch. « C’est lorsque j’ai lu qu’une femme palestinienne, qui avait fait des années de traitements médicaux pour tomber enceinte et qui attendait finalement des jumeaux, a dû accoucher à un barrage militaire où elle a perdu les deux nouveau-nés, que j’ai décidé de participer à ce travail d’information et de dénonciation de ce que l’occupation fait aux Palestiniens. » Je l’écoute d’une oreille distraite, je connais bien tout ça. Les Italiens lui demandent comment elle réagit face aux critiques qui, en Israël, qualifient cette démarche de naïve ou, pire, de trahison.
« Vous savez, quand je suis au barrage à Qalandia, que j’observe le naturel avec lequel les soldats imposent cet ordre aux Palestiniens, cela me fait penser à ce qu’écrit Primo Levi sur la zone grise… » Je me crispe sur mon siège, doute de mon amour pour elle. C’est pas possible de dire un truc pareil ! J’ai passé des années à m’énerver dans mille situations sur ces comparaisons et voilà que mon Israélienne de cœur la sert sur un plateau d’argent à des Européens qui n’attendent que ça ! Je ne dis rien. Il restera toujours des incompréhensions, des abysses entre elle, Israélienne pur sucre, et moi qui n’arrive pas à jeter à la poubelle l’inquiétude de la diaspora. Fixée dans son opposition à la droite israélienne, Daniela a peu d’intérêt pour l’antisémitisme islamiste, y compris pour celui qui touche des juifs européens. Pourtant, elle ne célèbre pas les Palestiniens dans un grand rêve de réconciliation. Elle n’a rien à voir avec ceux qui, surtout depuis l’Europe, veulent un État binational. Elle reste profondément attachée à l’idée d’un État où les juifs sont majoritaires et non une minorité en sursis. « Je veux continuer d’avoir le calendrier avec moi », dit-elle ce soir-là aux pèlerins. Elle n’est d’ailleurs jamais allée en Égypte ou en Jordanie, deux pays arabes en paix avec Israël. Cela ne l’intéresse pas. Avec ses économies, elle préfère participer aux rencontres d’été dans les Cévennes où se retrouve le petit monde yiddishiste venu des quatre coins du monde.
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Je ne me suis jamais vraiment senti tout à fait bien dans les territoires palestiniens. J’y vais souvent en me forçant un peu. Je prends un bus du côté de la porte de Damas. Tout petit frisson d’aventurier en prenant la sortie à partir du nord de Jérusalem avec le panneau direction Ramallah. Je suis un trouillard, donc si je m’y rends c’est d’abord parce que les risques sont minimes. Mon meilleur bouclier : un document de cuir de 8.8 par 12.5 centimètres frappé de la divine mention « République française ». Certes, dans cet Orient compliqué, nous n’avons plus autant la cote qu’à la fin des années 1990 et au début de notre siècle, lorsque les mots Jacques Chirac et Zinedine Zidane agissaient comme des talismans protecteurs et populaires. Il a été le seul et unique dirigeant politique international à se confronter physiquement à la présence armée israélienne dans Jérusalem-Est. On peut ensuite moquer le peu de résultats à long terme de son coup de sang, mais la reconnaissance des Palestiniens n’était pas inutile quand on a peur d’être pris pour un Américain dans la région.
Une nuit d’été chez Daniela, des ouvriers palestiniens terminent de refaire les pavés en bas de l’immeuble. Je les regarde depuis le balcon. Daniela veut leur donner de l’eau et des biscuits. On descend. Je ne sais pas si ce qu’on faisait était bon, normal ou pathétique. Mais les ouvriers ont déjà de quoi manger et boire, ne sont pas des sans-abris et n’attendent aucune aide ou pitié. Ils nous remercient poliment et la gauche israélo-européenne remonte par l’escalier se coucher. Avec toute notre bonne volonté, on devait bien réaliser que ce n’est pas depuis la cuisine de Daniela que nous pouvions leur donner un État et de la souveraineté.
Au barrage militaire comme dans ces espaces que forment les barrages, les zones autonomes et tous ces bouts où les droits des uns et des autres sont soumis à l’arbitraire, je me perds et ne peux m’empêcher de voir l’action de Daniela et son escouade de femmes comme un grain de sable courageux et risible face à une machine immense. Mes expéditions se sont toujours faites comme des petits bouts, des à coté d’un séjour en Israël. Je suis allé voir Ramallah, mirage de l’indépendance palestinienne, une bulle de bourgeoisie globale sans souveraineté. Enfin, plus tard, en couple, je suis allé découvrir et admirer Naplouse et sa vieille ville dans ce creux entre deux collines. Nous étions guidés par une jeune étudiante conseillée par un ami journaliste. Elle nous fait découvrir les fabriques de savon, la vieille ville avec ses pierres magnifiques. Puis, dans le cimetière municipal, elle indique du doigt le carré « des martyrs tombés face à Israël », dont probablement des kamikazes. Vertige.
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Pendant des années, j’ai suscité ou saisi toutes les occasions d’aller en Israël tout en proclamant que ce n’était pas central dans ma vie. Un colloque sur les intellectuels français et Israël ? Les premiers brouillons de la charte fondatrice du CRIF dans les archives de Yad Vashem ? Un oulpan d’hébreu ? Poursuivre celle qui pourrait accepter que je devienne son mari ? Tout était bon. J’ai les clés de chez Daniela. J’y ai ma chambre, petit chez moi disponible à Jérusalem. À Paris, depuis mon minuscule studio d’intellectuel précaire, il me suffit d’ouvrir une petite boîte en carton rose et de prendre entre mes doigts cette unique clé pour être déjà un peu là-bas. Sur cette petite clé, Daniela a scotché un petit papier pense-bête avec écrit « moi » en hébreu. Après chaque séjour, lorsque je repars, elle me réserve un Nesher, le taxi collectif, et reste sur son balcon à veiller sur moi jusqu’à ce que le minibus bondissant m’emporte avec ma valise vers Ben Gourion. Elle m’a fourré dans le sac à dos cinq sandwiches, des fruits, amandes, pistaches, noix, gâteaux et de l’eau ; négocier est inutile (« Shmulik, tu ne vas pas dépenser tout ton argent en payant des cochonneries à l’aéroport ! »).
*
Le covid et la vie m’éloignent d’Israël et je finis par y retourner pour le mariage d’une amie après plusieurs années d’interruption. Daniela ne répond pas à mes mails pendant des semaines. Je finis par louer une chambre à deux rues de chez elle. Vendredi après-midi, quelques heures après l’atterrissage, je sonne à sa porte. Une jeune femme asiatique m’ouvre et son sourire traduit l’étonnement. Daniela s’approche et ne me reconnaît pas. Shabbat va bientôt entrer et la télévision est encore allumée. Je comprends qu’elle a un début d’Alzheimer. Celle qui n’était jamais lassée de parler politique ne sait plus qui, de Naftali Bennett ou Benjamin Netanyahou, est Premier ministre. Mon Israélienne de cœur est hors-jeu. Un peu de mon monde s’effondre. Mon dialogue avec le petit pays chaud et têtu ne sera plus le même. Nous échangeons quelques mots dans un dialogue difficile. Un an et demi plus tard, le 7 octobre 2023, c’est une bonne partie de la gauche de Daniela qui a été assassinée par le Hamas dans les kibboutz autour de Gaza. Tous ces petits groupes qui se démènent pour dénoncer les barrages militaires, protéger des villageois palestiniens face aux assauts des colons et permettre à des enfants de Gaza d’être soignés dans des hôpitaux israéliens ont été massacrés. Cette gauche qui n’était déjà plus qu’un fantôme électoral se retrouve à compter ses morts et ses kidnappés. La dégénérescence du cerveau de Daniela symbolise cruellement l’amnésie rampante par rapport à l’occupation. Qu’est-ce qu’elle a pu comprendre du 7 octobre puis de la guerre à Gaza ? Je suis orphelin de son regard et de sa parole sur la situation, même si une partie de moi est soulagée que sa maladie la protège de ce réel d’une violence permanente et sans limite. Trente minutes après avoir été face au déclin de Daniela, je suis passé chez les voisins du dessous. À ma tête, ils ont tout de suite compris, m’ont servi un whisky, assis sur le canapé et expliqué comment son état s’était dégradé. Je suis retourné la voir le lendemain. Dès que je parle en français, elle comprend qui je suis le temps de quelques phrases. Je la prends dans mes bras. Elle regarde des photos de mon fils d’un an dont une où il mange du gefilte fish. Ses yeux s’illuminent et elle s’exclame « alors c’est un vrai juif ! » avant de partir dans un grand rire.