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K. Les Juifs, l’Europe, le XXIe siècle
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# 294 / Edito

« Et le moment de commencer, c’est… le 27 octobre. » C’est avec cette date en ligne de mire que s’achève le texte que nous a confié Michael Walzer, publié ce dimanche dans K. Le philosophe américain, auteur de Guerres justes et injustes, y décrit le choix qui attend les Israéliens non comme un affrontement entre droite et gauche, mais entre deux politiques. L’une, sioniste, voulait faire d’Israël « un État comme tous les États ». L’autre, d’un « judaïsme exilique » antérieur au sionisme, est parvenue au pouvoir avec la coalition de 2022, et réunit les ultra-orthodoxes, vivant dans l’État comme en exil, et les « militants de la rédemption » du Grand Israël, qui avancent leurs pions par la violence en Cisjordanie et le chantage permanent au désordre. Entre eux, harnaché à ces derniers comme l’« âne du Messie » de la tradition, monture funeste et opportuniste des messianistes, Benyamin Netanyahou répète la vieille maxime de l’exil : « le monde entier est contre nous ». Au mirage d’une « Sparte juive », Walzer oppose à Israël une évidence : cette représentation de l’exil est terminée, et la normalité reste à reconquérir.

C’est donc mardi prochain que les Israéliens, appelés aux urnes pour la première fois depuis le 7 octobre, auront à trancher dans le vif de ce choix. Déjà fracturé par la réforme judiciaire et par le débat sur la conscription des ultra-orthodoxes, le pays a son destin en main. David Chemla, auteur d’« Israël : enjeux d’une élection » dans K. en mai dernier, analyse dans un nouveau texte l’état d’esprit des électeurs, la stratégie des listes et les scénarios possibles pour voir se constituer un futur gouvernement stable. Il y décrit le renversement de majorité qu’espère l’opposition, à l’image du mahapakh de 1977. Le contexte, assurément, diffère, et un élément en cela est particulièrement criant : Golda Meir avait démissionné après la publication du rapport intermédiaire de la commission Agranat sur la guerre de Kippour. Trois ans après le massacre, Benyamin Netanyahou et son gouvernement refusent toujours ostensiblement de nommer une commission d’enquête d’État. « Dans quel monde peut-on séparer le concept de leadership du concept de responsabilité ? » demandait la semaine dernière le général Avi Gil, ancien secrétaire militaire du Premier ministre resté le plus longtemps en poste dans l’histoire du pays. Dans un entretien chargé d’émotion, il égrenait les alertes ignorées et les manquements, dénonçait des documents falsifiés, et affirmait que la survie de la coalition avait plusieurs fois primé sur un accord qui aurait libéré plus tôt les otages, dont certains sont morts en captivité. Cette majorité se bat aujourd’hui sans retenir ses coups pour être reconduite. David Chemla achève son décryptage sur le deuil inachevé d’un peuple, à qui la vérité et la justice restent refusées.

La Suède a voté le 13 septembre, et son gouvernement, lui, n’est toujours pas nommé. Cas d’école de la crise politique à laquelle sont confrontés de nombreux pays européens, chacun des deux blocs en mesure de gouverner y dépend d’une alliance avec un parti qui inquiète, à juste titre, tous les citoyens attachés à la démocratie libérale, dont font partie les Juifs du pays. À droite, la stratégie de dédiabolisation des Démocrates de Suède est passée par la commande d’un livre blanc, qui s’est retourné contre eux en documentant leur genèse néonazie. À gauche, propos antisémites et apologies du 7 Octobre ont conduit à l’exclusion de plus de vingt candidats du Parti de gauche. C’est cette situation que nous décrit le journaliste David Stavrou, avec, au milieu de l’arène, une communauté juive de 15 000 à 20 000 âmes, désormais sans maison politique, qui refuse de servir d’instrument ou de monnaie d’échange pour départager les camps. Aucun parti, souligne-t-il, ne pourrait prouver que nul antisémite n’y a jamais adhéré : ce qu’on doit attendre de lui, c’est qu’il reconnaisse et combatte l’antisémitisme quand il vient de ses propres rangs.

Il est salutaire que les éditions Christian Bourgois rééditent La Fiction du politique, de Philippe Lacoue-Labarthe. Pour K., cette parution résonne comme un rappel. En interrogeant l’engagement nazi de Heidegger et son incapacité à penser l’extermination des Juifs dans sa singularité, ce grand livre sur « la césure d’Auschwitz » (« Ce qui succède à la césure ne s’égalera jamais à ce qu’il y avait avant, la fin ne ressemblera jamais plus au commencement. L’homme “césuré”, littéralement, ne s’en relève pas. ») mettait, en 1988, la philosophie à l’épreuve de ce qu’elle n’avait pas su reconnaître. L’extrait que nous publions rappelle l’une de ses exigences essentielles hier, comme pour aujourd’hui : pouvoir, devoir penser Auschwitz dans sa spécificité. Et nous replacer dans l’horizon de cette Europe post-Shoah dans laquelle le politique a pu être radicalement repensé.