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K. Les Juifs, l’Europe, le XXIe siècle
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La philosophie à l’épreuve d’Auschwitz

Dans 'Fiction du politique' (1987), Philippe Lacoue-Labarthe interrogeait l’incapacité de Heidegger à penser l’extermination des Juifs. Un livre essentiel aujourd’hui réédité chez Christian Bourgois.

Comment une pensée philosophique majeure a-t-elle pu reconnaître dans le nazisme une promesse ? En publiant 'La Fiction du politique' en 1987, Philippe Lacoue-Labarthe affrontait la difficulté de cette question depuis sa propre dette envers Heidegger. La force du livre tient à cette exigence : examiner ce qui, dans la pensée de ce philosophe, a rendu son engagement nazi possible, puis ce qui l’a empêché de prendre la mesure de l’extermination des Juifs. Il faut saluer sa réédition chez Christian Bourgois, qui rend à nouveau disponible une réflexion essentielle sur la responsabilité politique de la philosophie. Dans les pages que nous publions, Lacoue-Labarthe défend la nécessité de penser Auschwitz dans sa spécificité.

En 1949, Heidegger affirme que l’agriculture devenue industrie alimentaire motorisée est  « dans son essence la même chose que la fabrication de cadavres dans les chambres à gaz et les camps d’anéantissement »1. Pour Philippe Lacoue-Labarthe, cette explication de l’auteur d’Etre et temps, qui voit là deux manifestations d’une même domination technique, à l’allure d’un scandale qui laisse échapper l’essentiel : pourquoi cette volonté d’exterminer les Juifs en tant que Juifs ? Cette dernière question engage, en effet, pour le philosophe français l’histoire de l’Occident, qui a voulu retrancher de lui-même une part constitutive de son héritage; question qui s’inscrit dans une recherche plus large. Par « fiction du politique », Lacoue-Labarthe désigne notamment le projet de façonner un peuple comme une œuvre d’art, en lui assignant une identité et un modèle à accomplir. Le nazisme porte ce projet jusqu’à l’élimination de ceux qu’il décrète étrangers à la communauté. Dans l’extrait que nous publions – intitulé « Post-scriptum 2 » – Philippe Lacoue Labarthe répond à ceux qui lui reprochent d’isoler Auschwitz des autres crimes de masse. Il précise le sens de cette distinction et de la singularité qu’il entend pointer. – La rédaction


« Post-scriptum 2« 

Il me faut répondre à plusieurs objections qui, bien que de provenances diverses, se croisent et, d’une certaine façon, convergent.

On me dit tout d’abord : pourquoi faire d’Auschwitz – de l’Extermination – cet événement unique ou cette exception ? Il y a eu, il y aura, il y a d’autres Auschwitz ; Auschwitz n’est que l’un parmi les innombrables massacres de masse que l’histoire récente, à cause en effet du déploiement de la technique, multiplie et systématise. Nulle différence spécifique, dans le choix des victimes comme dans celui des moyens mis en œuvre, ne permet de distinguer Auschwitz, et c’est en somme Heidegger qui a raison.

Cette première objection se prononce à partir de deux séries de raisons différentes.

On met en avant d’un côté que l’« élection » d’Auschwitz reconduit en réalité, sourdement, l’antisémitisme qu’elle serait chargée de combattre (d’autant plus que je ne parle ni des Tziganes, ni des homosexuels, ni des débiles, ni des communistes, etc.). C’est l’argument selon lequel le philosémitisme ne serait que l’envers simple de l’antisémitisme, et comme tel, souvent, son très douteux révélateur (comme on s’est empressé, naguère, de le faire savoir à Maurice Blanchot). Cet argument se double d’un second, que j’espère ne pas déformer si je le condense en ces termes : y a-t-il un sens autre que théologico-politique, voire purement et simplement théologique (ou, pire, « mystique »), si l’on veut échapper au racisme qu’on récuse, à « privilégier » ainsi, parmi les victimes, les seuls Juifs ? Et l’on conteste, sous cet angle, les références que je peux faire à la mort de Dieu ou l’interprétation historiale que je propose de la césure tragique (ma « vision de l’histoire » ne serait pas seulement « idéaliste », elle serait catastrophique-mystique).

D’un autre côté on me représente plus simplement que les camps, qu’ils aient été ou non pourvus de chambres à gaz, ne sont qu’une des formes – pas même une figure, sinon « spectaculaire » – de l’exploitation technique-capitaliste et qu’à ce titre ils ne font nullement exception. En me rangeant au nombre des « Exterminationnistes » (catégorie qui, je l’ignorais, s’oppose à celle des « Révisionnistes »), je perpétuerais le geste intéressé des diverses propagandes, à l’Ouest ou à l’Est, qui se sont précipitées dans la dénonciation du Mal nazi, de la barbarie ou de la monstruosité démoniaque, pour mieux dissimuler ou minimiser leurs propres forfaits (massacres et déportations, tortures, exploitation à mort du tiers-monde, etc.), lesquels sont en réalité de même nature que l’Extermination.

L’objection ainsi présentée, j’ai beau la soumettre à la discussion, je ne parviens pas à la trouver acceptable. C’est-à-dire que :

1. Du point de vue même où je me place (il s’agit d’un débat avec la pensée heideggérienne de l’Histoire, mais conduit dans les termes de cette pensée), je ne vois pas quelle logique, autre que « spirituelle » et « historiale », préside à l’Extermination. Si l’on veut, l’Extermination relève d’une pure décision métaphysique, du reste inscrite au principe même de la doctrine nationale-socialiste. Cela ne signifie pas que j’en dénie le caractère technique, au sens que Heidegger donne à ce terme (je dis explicitement le contraire). Et cela ne signifie pas non plus que, la détachant d’autres logiques (économique, militaire, politique, etc.), je la considère comme illogique ou irrationnelle. Cela signifie en revanche, et tel est le sens du débat, que lorsqu’on pense l’Histoire à partir du déploiement de la métaphysique et qu’on en appelle, sous ce chef même, à la responsabilité de l’Occident – ce que Heidegger n’a jamais cessé de faire –, on ne peut pas passer sous silence le massacre des Juifs, en tant qu’il s’agit précisément du massacre des Juifs. Celui qui savait dire à ses étudiants et à ses auditeurs du semestre d’été 1936 que Spinoza, ce n’est pas de la « philosophie juive » mais une philosophie cartésienne (ce qui, dans l’époque, était courageux), pouvait, le temps venu, et sans doute mieux que d’autres, prendre la mesure de l’Extermination en tant qu’événement « spirituel » et « historial ». J’essaie donc, malgré lui mais à cause de lui, de prendre une telle mesure et de me demander de quelle conséquence est, pour l’Occident lui-même, indissociablement gréco-judéo-latin, cette volonté qu’il a manifestée d’éliminer « l’élément juif ». On savait qu’il existait un antisémitisme séculaire (à fondement essentiellement religieux). On savait que l’homme occidental est un tueur (à vrai dire il n’est pas le seul, mais il a su se donner des moyens incomparables). On savait même, ou l’on pouvait deviner, que l’Occident avait toujours haï quelque chose en lui. Pouvait-on deviner qu’il allait s’accomplir dans ce qu’il proclamait comme sa vérité, en lui-même et pour lui-même, dans ce calcul et cette planification du meurtre de ceux qu’il décrétait, au mépris de la plus élémentaire évidence, ne pas appartenir à l’Occident ou le miner de l’intérieur ?

2. C’est précisément pour éviter tout « pathos exterminationniste » que je n’ai pas parlé des autres victimes du massacre, dont le sort relève bien de la même logique exterminationniste (et je concède sans difficulté que le nazisme, de ce point de vue, n’est nullement exceptionnel), mais non toutefois de la même logique « symbolique », si l’on peut du moins s’exprimer ainsi. Cela ne veut pas dire que l’horreur est à son comble si les victimes sont des petits-bourgeois européens, vous ou moi (dans l’extermination technique de masse, l’horreur, ou pire encore, est partout à son comble), ou que les Juifs ont un quelconque privilège (historique, « culturel », éthique, etc.) sur, par exemple, les Tziganes. Dans la considération de tels meurtres – et pour ce qui est, par conséquent, de la douleur –, je ne vois pas quel sens il y aurait à privilégier qui que ce soit. Mais cela veut dire que la signification métaphysique du meurtre n’est pas la même. Encore une fois les génocides ou les volontés de génocide, les exterminations d’ennemis, intérieurs ou extérieurs, les éliminations, ouvertes ou secrètes, rituelles ou scientifiques, d’« éléments » sociaux estimés « nocifs », sont légion dans l’histoire et le nazisme, sous ce rapport, n’innove en rien. On peut même relever des massacres « inutiles », gratuits ou aberrants. Et quantité d’autres qui ressortissent au fanatisme métaphysique ou religieux. Mais l’invention de la « question juive » dans l’Europe moderne, sur la base de l’idéologie occidentale s’accomplissant (la techno-science), sans motifs religieux – ni du reste d’une autre nature, j’y reviens –, et le « traitement » de cette question, sur la même base, sont d’une tout autre portée. La « science » marxiste n’exigeait nullement de Staline qu’il déportât les Tatars de Crimée ou qu’il fît exécuter la tuerie de Katyn (elle exigeait peut-être, dans la conception qu’il s’en faisait, le Goulag, mais le Goulag, et ses millions de morts, n’est pas Auschwitz). La « science » dont se réclamait le national-socialisme et, derrière elle, l’idée qui était la sienne de l’Europe et de l’Occident commandent en revanche, directement, Auschwitz. Nul « philosémitisme » n’intervient dans ce constat, et ce n’est pas reconduire un antisémitisme honteux ou insidieux que de prendre en charge, au moins pour la pensée (j’allais dire : le reste me regarde, mais ce n’est même pas vrai), une question que l’Europe, et pas seulement l’Allemagne (mais surtout l’Allemagne), a « mise à l’ordre du jour ». Irréversiblement, je crois.

Quand des « marxistes » font d’Auschwitz un cas parmi d’autres de l’exploitation capitaliste moderne (et mondiale), sans nulle différence qualitative avec les tueries que ce siècle a organisées (et organise) de fait au nom de l’exploitation, cet « écrasement » systématique est sans rigueur, et il dessert la cause qu’il prétend servir.

3. Puisque l’on m’accorde que l’idée d’une « menace juive », politique ou sociale, voire culturelle, relève du fantasme ou de la construction, je maintiens que non seulement le choix des victimes (selon l’appartenance à la prétendue « race juive »), mais les moyens mis en œuvre pour l’élimination n’ont aucun rapport avec ceux des contre-exemples qu’on m’oppose. La répugnante discussion sur les chambres à gaz ne doit pas faire oublier qu’il n’y avait de toute façon pas la moindre justification économique de la « concentration », ni que les camps dont Auschwitz est l’emblème étaient destinés à l’extermination, non à la production. Quand des « marxistes » font d’Auschwitz un cas parmi d’autres de l’exploitation capitaliste moderne (et mondiale), sans nulle différence qualitative avec les tueries que ce siècle a organisées (et organise) de fait au nom de l’exploitation, cet « écrasement » systématique (et plutôt ignoble, quand on voit qui en tire profit) est sans rigueur, et il dessert la cause qu’il prétend servir. (Il est vrai que les mêmes dénient toute différence fondamentale, à cet égard, entre les deux variantes du capitalisme, l’étatique et la libérale, comme entre les régimes ou les formes politiques qui s’y superposent plus ou moins, stalinisme, fascismes, dictatures et démocraties.) Je veux bien que l’Extermination ait fait l’objet d’une exploitation politique intéressée. Ce n’est pas une raison pour refuser de l’analyser dans sa spécificité. Je le répète : la phrase de Heidegger, en ce qu’elle assigne l’Extermination comme phénomène technique, est « absolument juste ». Mais la technique, il le savait, ne se réduit ni à une mutation dans le registre de la production ou de l’exploitation (Heidegger a également parlé, dans « Dépassement de la métaphysique », de l’homme devenu « matière première ») ni à un changement d’échelle dans la fabrication des armes : quoi qu’il y ait eu d’inscrit au fronton de son portail d’entrée, Auschwitz n’était pas un camp de travail, sinon dans la fiction officielle, et les chambres à gaz et les fours crématoires ne sont pas des armes.

4. Enfin, je comprends très mal qu’on puisse considérer comme relevant de la théologie, voire de la mystique, non seulement le « privilège » que j’accorderais aux Juifs (faut-il rappeler quels sont les responsables de cet étrange « privilège » ?), mais la référence que je fais au philosophème de la « mort de Dieu » ou à la césure selon Hölderlin. Je ne reprends ici le mot de Nietzsche : « Dieu est mort » que pour autant qu’il figure, en position centrale, dans le Discours de rectorat et que Heidegger ne cesse de s’y référer lorsqu’il parle du nihilisme ou qu’il évoque, à propos de la Seconde Guerre mondiale, l’Unheil (voir la note 4 du chapitre 4). Quant à la césure, dont j’accorde qu’elle jette sur l’histoire un jour plutôt catastrophique, je prends soin d’en détacher le concept du support en effet théologique qui est le sien chez Hölderlin. Que l’on me reproche de sacrifier l’historique à l’historial, je le conçois très bien : ce que j’essaie de faire est en effet d’élaborer au titre de l’historial un « événement » que Heidegger, lui, se borne apparemment à ranger au nombre des conséquences. Je ne sais pas du tout si j’y parviens : c’est une tentative, j’en ai parfaitement conscience, qui requiert un long et difficile travail sur l’historialité, et je n’esquisse, là, qu’une indication. Mais cette indication ne doit rien, et pour cause, à la théologie. (Pour la « mystique » – mais qu’entend-on au juste par là ? –, je réserve ma réponse.) Si elle n’est pas sans arrière-plan, il faut alors plutôt chercher du côté de l’emblématisation, par Bataille, de l’exécution de Louis XVI. Mais cela demanderait de tout autres développements, ne serait-ce que parce qu’il faudrait faire entrer en ligne de compte les pensées hégélienne et nietzschéenne de l’histoire, ou reprendre (ce qui ne veut surtout pas dire accepter) ce que l’historiographie romantique a traité sous le nom de « symbolique ». Ma question est : suffit-il d’invoquer la technique (ou le Capital) pour envisager le nazisme ? Suffit-il même d’une définition philosophique du nihilisme ? Ma réponse, négative, est peut-être insuffisante. La question, en tout cas, vaut d’être posée – j’en reste convaincu.

Une seconde objection, qui va tout à fait dans l’autre sens, m’embarrasse bien davantage : je dis qu’il n’y a pas le moindre aspect « sacrificiel » dans l’opération d’Auschwitz et l’on me répond, d’un lieu où les mots ne sont pas prononcés à la légère : si.

Mon propos, en déniant cet aspect sacrificiel, était tout d’abord d’écarter les interprétations religieuses et, pour le coup, théologiques, que je ne parviens pas à me défaire, toute question de foi mise à part, de considérer comme au fond satisfaites et consolantes, sinon même, comme je l’ai dit, « intéressées », d’autant qu’elles composent avec la version psychopathologique et démoniaque du nazisme et comme telles, surtout aux États-Unis, entrent dans le procès de disculpation du monde dit « libre » (le téléfilm américain Holocauste – c’est à lui que je pensais et non à Shoah ou aux poèmes de Celan – est à cet égard tout à fait révélateur). En second lieu, il est vrai que j’éprouve une réticence philosophique certaine à l’endroit des interprétations anthropologiques du sacrifice, en particulier quand elles se fondent sur l’analyse du mécanisme victimaire et de la violence mimétique, encore que je n’en nie pas l’efficacité explicative (j’ai essayé de m’expliquer là-dessus dans « Typographie », dans Mimesis des articulations, Aubier-Flammarion, 1975). Mes intentions n’allaient pas au-delà : je voulais indiquer que le massacre avait été le fait de fonctionnaires. Or à reconsidérer la question, je me demande en effet si sur un tout autre plan, qui obligerait au moins à réélaborer la notion anthropologique du sacrifice, on ne devrait pas parler de sacrifice. C’est là du reste l’aveu d’un pur et simple embarras – que je laisse donc tel. Si l’on préfère, dans ce cas encore, je réserve ma réponse. Ou je renvoie, simplement, au Comment taire ? de George Steiner2.

  1. Martin Heidegger, « Das Ge-stell » (1949). ↩︎
  2. Éditions Cavaliers Seuls, 1987. ↩︎

Un grand merci aux éditions Christian Bourgois d’avoir rendu possible la publication de cet extrait à l’occasion de la réédition de La fiction du politique – Heidegger, l’art et la politique.

Photo de Philippe Lacoue-Labarthe

Philippe Lacoue-Labarthe

Philippe Lacoue-Labarthe est né en 1940. Agrégé de philosophie, il a écrit sur Martin Heidegger, Jacques Derrida, Jacques Lacan, le romantisme allemand, Paul Celan, Mallarmé et la déconstruction. Il a également traduit en français nombre d’œuvres de Martin Heidegger, Paul Celan, Friedrich Nietzsche, Friedrich Hölderlin et Walter Benjamin. En 1980, à la demande de Derrida, il fonde avec Jean-Luc Nancy le Centre Recherche Philosophique sur le Politique. Philippe Lacoue-Labarthe a enseigné la philosophie et l’esthétique à l’Université de Strasbourg. Il a également dirigé la collection » Détroits » chez Christian Bourgois Editeur. Il est mort le 28 janvier 2007 à Paris.