# 292 / Edito
En 3 ans, la Bibliothèque nationale d’Israël est parvenue à recenser 1 430 livres portant sur le 7 octobre. 1 430 livres, au moins, nous séparent donc aujourd’hui de l’événement traumatique. 1 430 en 3 ans, cela fait près de 480 par an, soit, au doigt mouillé, entre 9 et 10 par semaine. L’expression « travail de mémoire » semble abstraite tant que l’on n’a pas imaginé un sujet collectif, défini par l’exigence minimale d’avoir à digérer le 7 octobre, engagé dans une telle production de livres1. Et c’est sans compter l’ensemble des autres supports pour ce travail ni la masse incalculable de ce qui s’écrit sans cesse sur Internet. À titre d’exemple, K. republie cette semaine une douzaine d’articles par lesquels la revue a participé à ce labeur, visant à transformer l’événement en mémoire.
1 430 livres après, est-ce quelque part ? L’ampleur des rayonnages se laisse embrasser du regard, donnant l’impression du travail bien fait. Mais n’était-ce pas le cas à 1 430, et ne le sera-ce pas toujours à 2 000 ? Le travail d’intégration du traumatisme a-t-il une fin, ou faudra-t-il que l’écriture se répète dans un éternel présent ? La Bibliothèque pourra-t-elle accueillir tout ce qu’il y a à écrire de l’événement et de ses conséquences, ou finira-t-elle éventrée par ce qu’elle avait cherché à contenir ?
3 ans après, c’est depuis une Europe en passe de reléguer ses traumatismes – et leurs leçons – sur des rayonnages poussiéreux que nous commémorons les morts du 7 octobre, et que nous nous interrogeons sur la continuité de ses effets sur la psyché israélienne. Le film Naza nous en fournit l’occasion, justement en raison de sa réception contrastée : accueilli sous un tonnerre d’applaudissements par l’antisionisme contemporain, le film ne semble pas être parvenu, malgré ses intentions explicites et certaines qualités, à susciter un gain de réflexivité dans la société israélienne au sujet de la guerre à Gaza. Après avoir vu Naza, la philosophe Julia Christ s’est interrogée sur les apories d’une critique qui, pour se faire entendre, cherche à choquer, sans prendre en compte les coordonnées psychiques du sujet collectif auquel elle s’adresse. Mobilisant la Théorie critique et la psychanalyse, elle rappelle qu’en matière de critique comme de thérapeutique, chercher à enfoncer les défenses d’un sujet traumatisé n’a jamais produit que du rejet.
À propos de ce qui, en matière de critique, distingue le bon grain de l’ivraie, nous avons choisi de publier un texte dont l’ambition est aussi disproportionnée que la longueur. Nous ne saurions donc le conseiller qu’au lecteur qui a du temps et de l’espace mental disponible, mais, à ce lecteur-là, nous le conseillons chaudement, car il s’agit sans doute d’un des essais les plus sérieux et honnêtes dans son genre. « Métacritique de la Palestine », de l’analyste politique égyptien Hussein Aboubakr Mansour, se présente comme une tentative de penser les coordonnées symboliques et économiques du système dans lequel se déploient aujourd’hui l’ensemble des discours portant sur le conflit israélo-palestinien. Autrement dit, il s’agit de penser l’étrange faculté de cette économie discursive à s’auto-entretenir dans une compétition permanente pour une certaine forme de valeur, qui aliène chacun des acteurs de ce système, mais dont personne ne semble pouvoir se passer. De cette lecture, on ne pourra donc ressortir sans s’être exposé au risque de perdre quelque chose.
Enfin, le hasard a voulu que cet édito soit le dernier de la plume anonyme qui, depuis 3 ans, les écrit. Cher lecteur, des événements, nous en avons vécu ensemble, et nous avons fait ce que nous avons pu pour ne pas les laisser nous couper le souffle. Ce fut un honneur d’apprendre à formuler pour toi ce qui, d’une pensée collective et mouvante, peut se laisser attraper. À bientôt, j’espère.