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K. Les Juifs, l’Europe, le XXIe siècle
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# 291 / Edito

Beaucoup de choses ont été dites ces derniers temps sur les extrêmes qui semblent recueillir l’assentiment des électeurs, en Allemagne également, du moins à l’Est. Et il est vrai que le vote massif en faveur de l’AfD dans deux Länder de l’ancienne RDA ne doit pas être pris à la légère, étant donné que ce parti d’extrême droite est si radical que même le RN refuse de s’allier avec lui au Parlement européen. En Saxe-Anhalt, où il vient d’obtenir près de 44 % des voix, son idéologue en chef reproche à Israël de punir collectivement les Palestiniens pour les crimes du Hamas, avant de conclure aussitôt que l’on ne saurait davantage tenir le peuple allemand pour responsable de la Shoah. De l’autre côté de l’échiquier politique, la victoire, à Berlin, de Die Linke (« La Gauche »), parti qui appartient, à vrai dire, au paysage politique démocratique de l’Allemagne, a de quoi inquiéter également, en tout cas si l’on considère que les voix radicalement antisionistes, voire ouvertement antisémites, qui s’élèvent en son sein ne sont pas rachetées par le programme de réforme sociale radicale que le parti propose pour Berlin. Toutefois, sous le tapage des extrêmes, il existe toujours, en Allemagne comme en France, quelque chose que l’on peut appeler une politique quotidienne. Outre-Rhin, elle est incarnée par le chancelier, les deux chambres du Parlement et ce que l’on appelle la raison d’État. Celle-ci inclut officiellement, depuis le discours de la chancelière Merkel à la Knesset en 2008, « la sécurité d’Israël », et tous les contrats de coalition ont ensuite réitéré cette compréhension allemande de la raison d’État. Or, là aussi, il peut sembler que l’Allemagne change. Gisela Dachs s’intéresse cette semaine aux évolutions de cette doctrine officielle de la République fédérale et nous propose une interprétation de ce qui travaille la politique allemande au fur et à mesure que l’obligation historique envers Israël se heurte à l’obligation de défendre le droit international.

En Israël, le tapage politique est d’une autre nature. À quelques semaines des élections législatives du 27 octobre, la guerre, la sécurité et les fractures identitaires occupent presque tout l’espace du débat public. Là aussi, pourtant, une politique quotidienne se poursuit sous le bruit, et ses effets s’accumulent d’autant plus sûrement qu’ils sont peu discutés. Gilles Darmon, qui a fondé il y a trente ans l’ONG Latet, en décrit la constance. Depuis la réforme économique des années 1980, tous les gouvernements, de droite comme de gauche, ont suivi la même ligne néolibérale, qui a certes produit une croissance économique exceptionnelle, mais sans que rien du « ruissellement » promis n’ait eu lieu. Entre 2 et 2,8 millions de personnes vivent aujourd’hui sous le seuil de pauvreté, ce qui place Israël, selon les chiffres de l’OCDE, au deuxième rang des pays membres les plus touchés. La « Start-up Nation » et la « Soup Kitchen Nation » coexistent. Face à l’indifférence de la classe politique devant l’approfondissement des inégalités, Latet, que Darmon décrit comme un transfert vers Israël de la culture civique française des années 1980, repose sur un pari : faire de l’action sociale le dernier espace de consensus d’une société qui se divise de plus en plus sur sa propre définition.

De transfert depuis l’Europe, mais dans un tout autre domaine, il est également question dans la critique que David Lemler nous propose de l’ouvrage de Daniel Boyarin, Judaïsme. La généalogie d’une notion moderne. Celui-ci fait du « judaïsme » une catégorie chrétienne intériorisée avec l’Émancipation, dont il s’agirait de se défaire pour retrouver un être juif prémoderne authentique. Le schème décolonial produit ici un effet singulier. Ailleurs, Boyarin range les Juifs, par le sionisme, du côté de l’Europe colonisatrice ; ici, il en fait les colonisés d’une catégorie européenne. Leur « indigénisation » exigerait de soustraire à l’histoire juive sa part moderne et européenne, sionisme compris. David Lemler s’interroge sur la pureté possible de ce genre de Juif « indigène » mis en scène par Boyarin, et qui semble relever plutôt d’un fantasme savamment construit que d’un être historique réel.