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K. Les Juifs, l’Europe, le XXIe siècle
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289 / Edito

Qu’advient-il d’un nom, une fois détaché de ce qui l’a rendu fameux ? Chacun des trois textes de ce numéro s’intéresse, à sa façon, au problème de ces réputations qui, de circuler sans cesse, finissent usées par leurs mésusages.

Sa réputation, Omer Bartov a mis des décennies à l’établir dans le monde universitaire : historien réputé de l’armée allemande sur le front de l’Est, spécialiste du sort des Juifs de Galicie, il s’est fait connaître pour la rigueur de ses travaux. Mais, dans Israël : Une course vers l’abîme, c’est pourtant sur un tout autre terrain qu’il l’a engagé : celui des polémiques entourant la guerre à Gaza, et des qualifications de génocide émancipées des normes contraignantes du discours universitaire. L’historien américain Jeffrey Herf, dans un texte ayant connu un certain retentissement et que nous publions en français, s’attaque à cette opération de « transfert de prestige » par laquelle Bartov l’historien devient le faire-valoir de Bartov le polémiste. Surtout, il montre combien peu il reste, une fois la mue accomplie, de la rigueur qui avait valu à Bartov d’être écouté.

La réputation de Theodor Herzl, ayant non seulement bien voyagé, mais encore atteint au statut de légende fondatrice, a sans doute subi quelques distorsions. À moins que, comme il est attendu pour l’héritage d’un révolutionnaire, elle n’ait été diluée et simplifiée dans une représentation consensuelle. Le 5 août dernier, en pleine campagne électorale, une cérémonie sans éclat s’est tenue à Jérusalem : le transfert des restes des grands-parents de Theodor, Shimon et Rivka, depuis Belgrade jusqu’au Mont Herzl. Danny Trom interroge ce qui s’est joué dans ce geste de rapatriement des ancêtres, par lequel s’est sentencieusement affirmée la restauration d’une « continuité », sans que personne ne trouve apparemment à y redire en Israël. Étrange hommage au père fondateur que d’en faire l’héritier direct d’une tradition religieuse qu’il méconnaissait, et de faire mine d’oublier que le sionisme de ce juif moderne fut justement une solution de continuité. Alors que les élections israéliennes approchent, Trom rappelle que c’est cette origine-là, européenne et à l’identité incertaine, que le récit d’autochtonie en passe de devenir dominant s’emploie aujourd’hui à effacer.

Reste une réputation plus inattendue dans nos colonnes, mais non moins fameuse : celle de Charlie Chaplin, dont la légende a toujours prospéré sur l’incertitude de ses propres origines. Adolphe Nysenholc, ancien enfant caché fasciné depuis toujours par Charlot, tombe un jour en Pologne sur un panneau routier indiquant « Czaplin », en face de la maison natale de ses parents. Que vient faire ici, dans les tréfonds de la mémoire familiale, le nom de ce héros personnel ? La recherche avance à tâtons, entre les ruines d’un shtetl et le souvenir flou d’une mère revenue d’Auschwitz. Le nom, ici, n’est pas distordu par sa circulation : il se prête simplement à raconter une histoire.