# 287 / Edito : Israël, quo vadis ?
Au terme d’un été où l’attention internationale, longtemps rivée sur Gaza, s’est déplacée vers la situation catastrophique en Cisjordanie, nous clôturons notre série de dossiers par une question lancinante : Israël, quo vadis ? Israël, actuellement, n’est pas engagé sur une pente glissante, pas plus qu’il ne s’est égaré en chemin : il se dirige vers un lieu identifiable, d’un pas dont on ne peut qu’espérer que les prochaines élections parviendront à le détourner. Car ce à quoi nous assistons ne consiste pas seulement en une aggravation de la violence de groupes de colons se faisant pogromistes, en l’absence de toute réaction sérieuse des autorités : il s’agit d’une tentative délibérée de fermeture de l’avenir. L’accumulation des faits sur le terrain, et dans les textes de loi, vise à rendre impossible de restituer le territoire illégalement occupé aux Palestiniens, et d’arriver à un règlement pacifique avec eux. C’est un état de fait – celui de l’annexion, de la domination brute et donc de l’impossible séparation – qui est en train d’être acté. Cette réalité, K. continuera de la documenter et de l’analyser dans le contexte de la campagne électorale en cours. Pour en mesurer la portée en cette rentrée, nous vous proposons de revenir sur les textes que nous avons déjà publiés et qui témoignaient déjà d’une situation qui n’a fait que s’aggraver. En avril dernier, Dvir Warshavski témoignait de la porosité croissante entre colons et soldats et de l’effondrement des derniers garde-fous institutionnels depuis un poste d’observation privilégié : celui de ces militants juifs religieux qui offrent une « présence protectrice » aux agriculteurs palestiniens et cherchent à faire exister malgré tout de fragiles ponts entre les populations. Le sociologue Yagil Levy analyse comment s’est constituée en Cisjordanie, à côté de l’armée officielle, une véritable « armée de police », ancrée dans les communautés de colons et structurellement encline à tolérer, voire à faciliter, la violence qu’elle devrait contenir — non par accident, mais parce que cette violence sert un objectif d’annexion qui ne laisse plus la place à aucun autre horizon politique. Enfin, Mordechai Kremnitzer, l’un des principaux architectes du Code pénal général israélien, referme le dossier en dressant, depuis l’intérieur même du système juridique qu’il a contribué à bâtir, le constat implacable d’un pays qui bascule vers l’illibéralisme. Dans la récente loi sur la peine de mort, il voyait non seulement une « souillure dans les annales législatives d’Israël », mais l’aboutissement d’un processus rétrograde engagé il y a plus de vingt ans, contre lequel un sioniste libéral ne pouvait renoncer à lutter, sous peine de se découvrir sans abri.
Nous publions aussi cette semaine la seconde partie de l’enquête inédite de Chiara Lutteri consacrée à l’intrication des identités juives et marocaines. Pourquoi le pouvoir marocain a-t-il placé la mémoire juive au centre de ses politiques culturelles ? Cette reconnaissance protège une histoire longtemps minorée, mais elle contribue aussi à construire le récit d’un Maroc tolérant, pluriel et fidèle à un islam modéré. Chiara Lutteri examine les usages intérieurs et diplomatiques de cette mémoire, de la restauration des lieux juifs à la normalisation avec Israël, et montre comment le patrimoine participe à la redéfinition toujours disputée de la marocanité.