Le Maroc au miroir de son patrimoine juif (2)
La mémoire juive au service du récit national ?
Pourquoi le pouvoir marocain a-t-il placé la mémoire juive au centre de ses politiques culturelles ? Cette reconnaissance protège une histoire longtemps minorée, mais elle contribue aussi à construire le récit d’un Maroc tolérant, pluriel et fidèle à un islam modéré. Chiara Lutteri examine les usages intérieurs et diplomatiques de cette mémoire, de la restauration des lieux juifs à la normalisation avec Israël, et montre comment le patrimoine participe à la redéfinition toujours disputée de la marocanité.
Depuis les années 2000, les institutions marocaines ont mené une large politique de valorisation du patrimoine juif dans le pays. La mémoire du judaïsme a gagné une place au centre du débat culturel du Royaume. Ce qui est valorisé, à travers les campagnes de rénovation et les constructions de musées, c’est une certaine mémoire du judaïsme, sous le contrôle étroit du pouvoir politique. De quelle mémoire s’agit-il ?
À lire aussi : Le Maroc au miroir de son patrimoine juif (1)
Si l’on reprend les fondements théoriques des politiques de patrimonialisation, nous soulignerons que le patrimoine n’existe pas en soi : les objets, les lieux, les récits qui sont patrimonialisés ne le sont pas en soi, ils le deviennent. Comme le démontrent les chercheurs Clémentine Goutron et Ahmed Skounti, le statut de patrimoine est parfois imposé : c’est le cas du patrimoine juif du Maroc et, de façon plus large, du Maghreb, où la patrimonialisation serait le « reflet d’un rapport problématique au passé, à la mémoire »1. Le caractère problématique de la mémoire juive marocaine pour l’État, qui en est l’acteur principal, est évident. Elle questionne les fondements mêmes des politiques de gestion de la pluralité au Maroc, et de la gestion du fait religieux.
Si, dans ces musées, les visiteurs retrouvent les objets qui ont caractérisé l’histoire juive du Maroc et des photos illustrant la proximité qui a existé entre Juifs et musulmans, ils n’y ont pas accès aux éléments historiques qui viendraient témoigner des persécutions, des souffrances et des discriminations qui lui donnent également son caractère. Les visiteurs n’y trouveront pas non plus de références aux départs, ou « transferts de populations » qui constituent une page aussi douloureuse qu’importante de l’histoire et de la mémoire juive-marocaine. L’État a mémorialisé le judaïsme pour en faire un objet historique consensuel et dépolitisé.
La communauté juive du Maroc n’a cependant pas complètement adhéré au travail d’écrémage opéré par le pouvoir politique marocain. Elle conserve une mémoire communautaire qui n’a pas oblitéré ses douleurs. Les souvenirs du tritel2 de Fès, des massacres de Oujda et Jerrada en 1948, de Petit-Jean (Sidi Qasem) en 1955, sont toujours vivants. Le naufrage du bateau Pisces, en 1961, qui transportait clandestinement des Juifs vers l’Espagne, et les 44 morts que cet évènement a provoquées, sous les yeux du pouvoir politique marocain, n’ont pas non plus été oubliés3. Si les souvenirs d’enfance sont marqués par une nostalgie de la coexistence pacifique qui caractérisait les relations interreligieuses, la plupart des personnes que j’interroge voient dans le conflit israélo-palestinien le début de la détérioration de ces relations. Il est vrai que l’idée de « judaïsme » semble s’être politisée, au Maroc, à travers le conflit israélo-palestinien, et le « Juif » a été rapidement assimilé à l’image du soldat israélien, ou du moins du « partisan de Sion », soutien interne à l’ennemi extérieur. C’est une idée toujours présente au sein de la population musulmane du Maroc, qui demeure très attachée à la cause de la Palestine, comme le témoignent les manifestations hebdomadaires qui ont lieu dans les principales villes marocaines depuis le 7 Octobre 2023.

Mais alors pourquoi, au lieu de l’ignorer, le pouvoir marocain a-t-il ramené le judaïsme et sa mémoire, tout allégée soit-elle, au premier plan de ses politiques culturelles, les rendant si visibles ?
Le judaïsme au service de l’islam d’État
Une explication peut être apportée en soulignant la place essentielle que jouent le judaïsme, et en particulier la mémoire juive, dans la lecture uniformisée de l’islam que cherche à imposer l’État marocain. Cet islam d’État s’appuie sur quatre piliers idéologiques principaux : le sunnisme, la jurisprudence malékite, la doctrine ashari et le soufisme4. Les valeurs mises en avant par cet islam d’État sont la tolérance, la modération et la capacité à coexister pacifiquement avec l’altérité. À ces quatre piliers officiels, il faut ajouter la reconnaissance du roi en tant que chef religieux de la communauté musulmane du Maroc. Cet aspect politique est primordial, car elle implique que l’appartenance à la communauté religieuse de l’islam est subordonnée à la reconnaissance du pouvoir spirituel du roi. L’imposition de cet islam d’État s’est faite à travers une vaste campagne de centralisation et de bureaucratisation qui a concentré toutes les institutions religieuses sous le contrôle direct du roi Mohammed VI.
La présence de la plus grande communauté juive du monde arabe viendrait prouver l’exceptionnalité du Maroc et la vérité du grand récit de l’islam modéré et tolérant que le pouvoir monarchique veut mettre en avant.
Cette reconfiguration de l’islam au Maroc présente des avantages tant sur le plan interne qu’international. À l’échelle de la politique interne, la définition d’une seule expression acceptable de la religion musulmane, celle définie par le pouvoir, a permis de discréditer les expressions politiques et religieuses qui ne s’y conforment pas, et de les exclure du jeu politique. Le Parti Justice et Développement, au référentiel islamiste, et le Mouvement Justice et Spiritualité, fondé par l’opposant à la monarchie Abdessalam Yassine, portent certes une autre vision de l’islam, mais surtout la contestation du système politique marocain. Le palais a décrédibilisé certaines demandes de démocratisation revendiquées par ces mouvements en condamnant leur lecture de l’islam.
À l’international, l’islam d’État a permis au Maroc de s’insérer pleinement dans la lutte globale contre le terrorisme de matrice islamique. Le Maroc est intégré dans le marché de l’antiterrorisme sur deux fronts. D’un côté, il coopère avec les États-Unis et l’Europe dans la lutte contre le terrorisme et contre la radicalisation à travers la promesse d’exportation de son islam d’État. De l’autre, il insiste sur l’idée d’une coopération sud-sud et de l’intégration régionale dans la résolution des défis posés par la présence terroriste en Afrique de l’Ouest. Cela se fait dans l’objectif de renforcer son intégration économique sur le continent et, surtout, d’éviter tout questionnement continental de son intégrité territoriale, contestée par le Front Polisario qui revendique l’indépendance des territoires sahariens.
Cette redéfinition du champ religieux musulman s’appuie largement sur l’histoire juive marocaine ; elle constitue l’un des éléments qui justifient l’islam d’État et qui en prouvent l’ancrage traditionnel au Maroc. La présence de la plus grande communauté juive du monde arabe viendrait prouver l’exceptionnalité du Maroc et la vérité du grand récit de l’islam modéré et tolérant que le pouvoir monarchique veut mettre en avant.
La « normalisation », entre diplomatie et géopolitique
C’est aussi dans ce cadre idéologique que s’insèrent les accords de « normalisation » signés entre le Maroc et l’État d’Israël en décembre 2020. Le mardi 22 décembre 2020, pour la première fois, un avion en provenance d’Israël atterrit à Rabat. C’est le début d’une normalisation diplomatique entre le Royaume du Maroc et l’État d’Israël, décidée douze jours plus tôt dans le palais de Mohammed VI, au terme d’une rencontre avec une délégation israélienne et une autre étasunienne5. Ce processus, qui intervient après environ 70 ans de froid officiel entre les deux pays (même si des bureaux de liaison ont existé de 1994 à 2000), s’insère dans un cadre plus large de « normalisation »6 entre les États arabes et Israël. Entre septembre et décembre 2020, quatre pays arabo-musulmans signent des accords de « normalisation », labélisés par l’administration Trump comme « Accords d’Abraham », avec Israël : ce sont les Émirats arabes unis, le Bahreïn, le Soudan7 et le Maroc, qui inaugurent une nouvelle ère de la reconnaissance internationale de l’État d’Israël.
Ces accords ont, au Maroc, une nature principalement sécuritaire : s’il est vrai que les exportations israéliennes ont augmenté depuis la « normalisation », passant de 14,9 millions en 2020 à 20,9 millions en 20218, c’est surtout dans la coopération militaire que les accords insufflent un dynamisme bilatéral. Ce dynamisme est nouveau, et pas uniquement pour le Maroc : les accords signés en novembre 2021 entre les deux pays sont, selon le ministre israélien de la Défense Benny Gantz, « sans précédent », et prévoient l’organisation d’entraînements militaires conjoints, des échanges de renseignements, l’exportation d’armes israéliennes au Maroc. Ganz confie à The Times of Israel :« Le Maroc fait face à des défis dans la défense de ses frontières […]. Nous voulons les aider à lutter contre la terreur ». En même temps, la « normalisation » avec Israël présente un intérêt géostratégique fondamental, stabilisant la position des États-Unis au sujet du Sahara occidental : les accords n’interviennent qu’après la reconnaissance étasunienne de l’intégrité territoriale du Maroc, annoncée par une série de tweets de Donald Trump le 10 Décembre 20209. De plus, la normalisation offre au Maroc une victoire symbolique sur l’Algérie panafricaniste et propalestinienne. La reconnaissance par les États-Unis de la marocanité du Sahara exclut les revendications sahraouies soutenues par l’Algérie et a pour résultat de la marginaliser non seulement dans son affirmation continentale – la question du Sahara étant liée à l’image même de l’Algérie en Afrique – mais aussi dans la région moyen-orientale10. À travers la normalisation, dans un équilibre très difficile à soutenir, le Maroc a aussi témoigné du renouvellement d’une velléité ancienne de la monarchie, celle de s’imposer comme interlocuteur privilégié des deux parties du conflit israélo-palestinien. Le roi a déclaré, en Novembre 2021, être prêt à « mettre à profit sa position et ses relations privilégiées avec toutes les parties et les puissances internationales », afin de « relancer les négociations entre les deux parties dans la perspective de trouver une issue favorable à la question palestinienne dans le cadre de la solution à deux États »11. Depuis le 7 Octobre 2023 et la reprise des hostilités entre les deux camps, les représentants d’État marocains ont maintenu une position de grande prudence, centrée sur le concept général de paix entre les deux peuples.
Le roi joue sur deux fronts dans la géopolitique israélo-palestinienne et son ambiguïté n’est pas un hasard. Il ne lui reste qu’à convaincre les Marocains, qui demeurent en grande partie de fervents alliés idéologiques de la cause palestinienne. Seuls 4% des Marocains approuvaient – en 2019 – une reconnaissance officielle d’Israël par le Maroc12.
Cette prudence dérive d’une évidente ambiguïté. Adhérent à la Ligue arabe, membre de l’Organisation de la Coopération Islamique (OCI) et de l’Union du Maghreb arabe, le Maroc n’a cessé de s’affirmer à l’étranger comme partie intégrante du monde arabo-islamique. De plus, le roi du Maroc est le président du Comité al-Qods, sous l’égide de l’OCI, dont les décisions témoigneraient « du soutien continu du Royaume à la cause palestinienne juste et sa solidarité permanente avec le peuple palestinien frère »13, lit-on sur le site du ministère des Affaires étrangères marocaines. Le roi joue sur deux fronts dans la géopolitique israélo-palestinienne et son ambiguïté n’est pas un hasard. Il ne lui reste qu’à convaincre les Marocains, qui demeurent en grande partie de fervents alliés idéologiques de la cause palestinienne. Seuls 4% des Marocains approuvaient – en 2019 – une reconnaissance officielle d’Israël par le Maroc.

Dans les discours officiels, la décision de « normalisation » a été justifiée à travers l’usage du référentiel du pluralisme. Ces accords seraient un acte de renouement avec le pluralisme d’antan, et en particulier avec ceux que Hassan II aurait appelés « les ambassadeurs du Maroc en Israël » : les membres de la diaspora juive-marocaine. Ce processus de « normalisation » et les positions récentes prises par le roi au sujet d’Israël impactent néanmoins directement la communauté juive du Maroc. Ses conséquences sont, d’abord, économiques : l’ouverture de lignes aériennes directes entre les deux pays a permis au nombre de touristes israéliens d’augmenter sensiblement entre 2020 et 2023. Si les liaisons aériennes permettent aux Juifs marocains de rendre visite à leur famille en Israël sans devoir passer par un pays tiers, elles attirent surtout plus de personnes lors des fêtes et, notamment, des pèlerinages sur le sol marocain. Cela fait vivre la communauté, m’explique D., car, quand les touristes israéliens viennent, les synagogues sont remplies et les lieux communautaires juifs les accueillent avec un important gain économique14. Le tourisme israélien, loin de bénéficier uniquement à la communauté juive, devient très avantageux pour les guides informels, les gardiens des lieux saints juifs du Maroc, les personnels des musées.
Mais la normalisation a également eu un impact sur la perception du conflit israélo-palestinien par les Marocains. Pour certains Juifs marocains, cette normalisation a rompu brutalement avec le passé arabo-musulman du Maroc, et la plupart semblent la percevoir comme un événement porteur de changement dans le traitement qui leur est réservé15. Quand elle parle d’Israël, ma voisine Mme A. me confie qu’il y a encore quelque temps, « les Arabes étaient méchants avec nous », mais qu’aujourd’hui la situation s’améliore, car « il y a les vols directs pour Israël ». Comme l’explique H., directeur du Cercle de l’Alliance, le plus ancien des centres communautaires juifs de Casablanca, qui se définit comme un Juif marocain traditionaliste : « Si les choses ont changé, c’est grâce au roi du Maroc ; il a fait ce que son père voulait faire et qu’il n’a pas osé faire ». Le lien entre l’amélioration – réelle ou perçue – de l’attitude des musulmans à l’égard des Juifs et la « normalisation » est évident. H. chuchote quand il prononce le mot « Israël », puis il se reprend et m’explique qu’il y a quelques années on ne pouvait même pas nommer Israël, « mais, maintenant, ce sont les musulmans qui le disent et c’est parce que le roi le dit aussi ».
Après le 7 octobre, les ambiguïtés marocaines
Cependant, après le 7 octobre 2023, la normalisation a semblé s’être brusquement arrêtée, au moins pour un temps. Les vols directs entre Israël et le Maroc ont été suspendus, les affiches des voyages vers le Maroc pour les fêtes juives – si populaires avant la guerre – ne se voient plus nulle part. Un restaurant casher, qui avait ouvert ses portes dans le quartier où j’habitais et qui ravitaillait les touristes israéliens, a dû fermer ses portes faute de clients.
Le choc causé par les événements se ressent à la fois dans la majorité musulmane et dans la minorité juive. Des manifestations en soutien au peuple palestinien ont commencé quelques semaines après le 7 Octobre 2023, dans la plupart des villes marocaines, occasion de dénoncer la normalisation et d’en faire une lutte nationale. Le slogan « le peuple veut la fin de la normalisation » rappelle les cris lancés par les manifestants arabes demandant, en 2011, la chute des régimes autoritaires. Le message de beaucoup de Marocains est clair : la solidarité à la Palestine est une priorité. Mais cette unité, affichée dans les manifestations, cache encore une fois un débat sur la marocanité. Si certains participent aux manifestations en tant qu’Arabes et musulmans, d’autres se plaignent de l’omniprésence de cette justification identitaire pour soutenir ce qu’ils considèrent comme une cause digne de soutien indépendamment de l’identité religieuse ou ethnique16. Encore une fois, la question palestinienne fait ressurgir les différentes interprétations que les Marocains ont de leur identité collective et individuelle.
Parmi les Marocains musulmans, néanmoins, la condamnation d’Israël n’est pas le discours de tout le monde. Après le cessez-le-feu, des voix se sont levées en soutien de la décision royale de 2020 et du retour des conditions pré-guerre de la normalisation avec Israël, à savoir la reprise des relations économiques, sécuritaires, académiques et touristiques entre les deux pays. Sur les réseaux sociaux, les comptes dédiés à la coopération maroco-israélienne se sont multipliés, gagnant rapidement en visibilité. L’association entre Israël et les Juifs marocains y est systématiquement présentée comme une évidence, à travers des citations plus ou moins documentées qu’aurait prononcées Hassan II au sujet de la marocanité pérenne des « ambassadeurs du Maroc » en Israël. La reprise du conflit en 2023 ne semble pas avoir impacté le travail des institutions culturelles et patrimoniales, qui ont continué d’accueillir des visiteurs, malgré l’absence temporaire de tourisme israélien. Les musées se sont néanmoins faits plus discrets, évitant de publier leurs événements sur leurs sites internet.
Au sein de la communauté juive, la question de la guerre est plus que jamais une occasion pour l’expression d’opinions contrastées. Parmi les membres de la communauté, certains ont perdu des cousins, amis, connaissances. Une certaine inquiétude domine la communauté, qui réagit par le silence à cette guerre et à sa violence, du moins publiquement. Mais tous les Juifs ne se font pas silencieux. Sion Assidon, par exemple, a continué, jusqu’à son décès en novembre 2025, de mener son combat, commencé bien avant la guerre, contre la normalisation. Coordinateur du groupe BDS Maroc, il s’associait à ces milliers de Marocains qui ont décidé de boycotter des enseignes telles que Carrefour ou McDonald’s, accusées de financer indirectement ou directement l’armée israélienne…
Judaïsme, amazighité et redéfinition de la marocanité
La mise en avant du judaïsme dans les politiques publiques marocaines a eu le mérite de soulever la question du pluralisme religieux dans le pays. Une jeunesse marocaine qui revendique des identités plurielles se fait de plus en plus bruyante sur la scène politique. Lorsque, étudiante à Rabat, je donnais des cours d’anglais dans un centre linguistique de la ville, en 2019, un de mes étudiants me confiait qu’il aimait les Juifs car, bien que n’étant pas musulmans, ils restaient attachés à leur identité marocaine. « Je suis marocain, mais pas musulman », me disait-il avant d’ajouter « tu sais, moi je m’en fous de l’arabité, parce que je suis amazigh ». Le lien entre judaïsme et identité amazighe s’est fait de plus en plus puissant, et cela a sans doute à voir avec les politiques culturelles et internationales qui ont porté le judaïsme sur les devants du débat sur l’identité marocaine.
« Quand j’étais petite – se souvient Mme F. – on ne se mêlait pas avec les musulmans. Il n’y avait pas de Marocain : il y avait les Juifs du Maroc et les musulmans du Maroc. L’idée de Marocain, indépendante de la conviction, est quelque chose de récent »
La confession de mon étudiant me questionne sur deux facettes de l’identité marocaine. D’un côté, il réaffirme le lien, idéalisé, récent, mais aussi historique, entre les communautés amazighe et juive. D’un autre, ses déclarations témoignent de la centralité qu’a acquis le marqueur identitaire de la « marocanité » : nous sommes marocains avant tout, me dit-il, en se référant tant aux Juifs qu’il n’a probablement jamais connus, qu’aux Imazighen (pluriel d’Amazigh) qu’il côtoie tous les jours dans la capitale.
Ce discours de la « marocanité » primordiale est récurrent, tant au sein de la majorité musulmane que parmi les personnes juives que j’ai rencontrées lors de mon séjour de recherche. La « marocanité » est parfois même choisie comme marqueur identitaire premier, avant la judéité.
S., directeur du lycée Maimonide de Casablanca, place même les Juifs du Maroc à l’origine de l’émergence de cette « marocanité ». « La communauté juive-marocaine a des valeurs et des vertus qui sont les valeurs et les vertus du Marocain : la bonté, la simplicité, la gentillesse, l’hospitalité », affirme-t-il avant d’ajouter, pensif : « Je me demande même si ce ne serait pas les Juifs qui ont amené ça au Maroc, ces valeurs tirées de la Torah, avant son islamisation ». Quand je demande à Mme F. comment elle se définit, elle me répond : « marocaine, puis juive ». Elle m’explique que, selon son expérience, l’idée de « marocanité » comme indépendante de la confession religieuse serait très récente. La nouvelle Constitution s’insère dans cette affirmation ambiguë de l’identité marocaine comme à la fois musulmane et juive. « Quand j’étais petite – se souvient Mme F. – on ne se mêlait pas avec les musulmans. Il n’y avait pas de Marocain : il y avait les Juifs du Maroc et les musulmans du Maroc. L’idée de Marocain, indépendante de la conviction, est quelque chose de récent ». Tous mes interlocuteurs juifs mettent en avant la « marocanité ». Tous, sauf D., la fille de Mme F.. Je la rencontre à Marrakech, dans un joli café, où elle est assise avec sa fille de dix ans. « Moi, je me définis d’abord comme juive ». « Pourquoi ? », je lui demande avec surprise, avant de me souvenir qu’elle a grandi dans le modèle laïc français et qu’elle a été enseignante dans les écoles de la République pendant vingt ans. « Parce que, de toute façon, c’est ce qu’on m’attribue en premier. Par mon prénom et par le fait que je parle darija, ils savent très bien que je suis juive. »

L’attachement à la « marocanité » dans l’ensemble de la communauté juive n’est cependant pas complètement nouveau. Déjà en 1967, un appel signé par des intellectuels juifs marocains affirmait le principe de « marocanité » des Juifs et appelait à l’abandon de toute idéologie sioniste : « Profondément attachés à notre pays, le Maroc […] nous réaffirmons avec force que le sionisme ne saurait être notre idéologie, pas plus qu’Israël ne peut être considéré comme la patrie des Juifs ou même comme leur seconde patrie »17, affirmaient-ils.
Mais comment l’idée de « marocanité » change-t-elle, à l’ère de la reconnaissance du judaïsme dans les politiques publiques du Maroc ?
Pour certains jeunes, en particulier amazighs comme mon étudiant, la reconnaissance du judaïsme remet en question la primauté de l’identité arabo-musulmane au Maroc. La reconnaissance du judaïsme, sous ses différentes formes, a donné un nouvel élan aux mouvements amazighs qui luttent depuis des décennies pour la pleine reconnaissance de l’identité amazighe dans le pays. C’est dans le contexte de la décision de « normalisation » que cette juxtaposition entre cause juive et amazighe s’est manifestée aux yeux de tous.
Depuis une décennie, les mouvements défenseurs de la cause amazighe au Maroc ont opéré un rapprochement avec Israël. Déjà en 2016, quatre ans avant les accords de « normalisation » entre le Maroc et Israël, une délégation amazighe se rendait à Tel-Aviv. L’objectif de cette visite aurait été de rencontrer les Juifs marocains installés dans le pays. Comme on peut l’imaginer, cette nouvelle a été très critiquée au Maroc, notamment par quelques associations propalestiniennes, demandant la poursuite en justice de ceux qui se rendraient en Israël à des fins politiques. Appel resté sans conséquences pratiques, et très rapidement oublié. Quatre ans plus tard, lorsque les associations amazighes expriment leur soutien à la décision de « normalisation », les associations propalestiniennes restent plutôt silencieuses.
« Taza avant Gaza » est le slogan que l’on entend lors des manifestations portées par les communautés amazighes du Rif. Taza, l’une des villes clés des mouvements contestataires amazighs, avant la cause palestinienne.
Un activiste amazigh confiait au journal marocain Yabiladi, au lendemain de l’annonce des accords signés entre le Maroc et Israël : « Quant à la reprise des relations entre le Royaume et Israël, je pense que c’est une décision importante qui devrait favoriser la consolidation du multiculturalisme au Maroc dans la perspective d’intégrer l’officialisation de la religion juive au rang de religion d’État au même titre que l’islam, avec à la clé la célébration officielle des fêtes juives, telles Hanouka, Pourim ou Pessah ». Le président de l’Assemblée mondiale amazighe tenait à commenter la « normalisation » en mettant en avant la proximité entre Juifs et Imazighen : « Il ne faut pas oublier que le million de Juifs d’origine marocaine installé en Israël sont des Amazighs qui n’ont jamais rompu le cordon ombilical avec le Maroc »18. Encore une fois, l’affirmation de la marocanité semble venir combler les vides laissés par la question : qu’est-ce qu’être marocain ?
Comme mon étudiant de Rabat, un autre étudiant amazigh, interrogé par la chercheuse Emanuela Trevisan-Semi à Meknès, tisse un lien étroit entre l’arabité et la question palestinienne. Selon eux, le peuple amazigh serait un allié d’Israël car la cause de la Palestine est une cause arabe, dont, en tant que non-Arabes, ils n’auraient pas à se préoccuper. « Taza avant Gaza » est le slogan que l’on entend lors des manifestations portées par les communautés amazighes du Rif19. Taza, l’une des villes clés des mouvements contestataires amazighs, avant la cause palestinienne. Extrait de l’entretien mené par la chercheuse Emanuela Trevisan-Semi :
« Un étudiant amazigh – Mon père dit qu’aujourd’hui il y a de la pauvreté puisque les Juifs sont partis. Je serais très content s’ils revenaient.
— Et la question palestinienne ?
– Ils n’ont rien fait.
— Ah bon ! Ils n’ont rien fait aux musulmans ?
– Cela ne me concerne pas car je ne suis pas arabe, je suis amazigh.
— Et ta religion ?
L’islam, mais je ne suis pas pratiquant. »20
La reconnaissance du judaïsme, et en particulier les accords de « normalisation », semblent donc avoir donné à la communauté amazighe une occasion de renforcer ses demandes de reconnaissance, à travers une nouvelle remise en question de l’hégémonie identitaire arabo-musulmane et la mise en avant d’une « marocanité » plurielle et décentrée du référentiel religieux.
Conclusion
La synagogue Lazama se trouve dans le mellah, presque entièrement rénové, de Marrakech. Jusqu’en 2023, cette synagogue et sa cour intérieure, ses salles et ses chambres avaient pour fonction principale celle d’accueillir les fidèles de la ville, ainsi que les touristes juifs souhaitant visiter le lieu. En 2023, l’espace autour de la synagogue a été aménagé en musée, sous l’égide de Jacky Kadoch, président du Comité israélite de Marrakech, et avec le soutien financier de plusieurs acteurs associatifs marocains. Dès l’entrée dans le lieu, qui demeure hybride du fait de la coexistence entre la synagogue et les espaces d’exposition, le visiteur est accueilli par de grands panneaux couvrant les murs de la salle où s’effectue l’achat d’un ticket de 10 dirhams (1 euro). Ces panneaux racontent des moments clés de l’histoire juive de la ville : la fondation de Marrakech en 1062 et l’arrivée des Juifs d’Espagne dès la fin du XIVe siècle, ainsi que la rencontre entre les « Juifs de l’Atlas » et les Juifs espagnols. C’est en effet aux « Juifs de l’Atlas » que l’exposition permanente de ce lieu est dédiée. Une salle, l’ancien Beit Midrach, explique les parcours migratoires des Juifs de l’Atlas vers le centre culturel de Marrakech, où l’enseignement était dispensé parfois gratuitement. D’autres salles retracent la production musicale des Juifs de l’Atlas, leurs habits et coutumes. Un panneau explique que, depuis le toit de la synagogue, « on peut voir le massif de l’Atlas et goûter à une réminiscence juive ancienne des Juifs berbères de l’Atlas, […] ces Juifs anciens et dévoués qui ont posé la première pierre de l’histoire juive au Maroc ».

C’est donc ce judaïsme amazigh et « originel » qui est raconté et exposé dans le dernier projet muséal dédié au judaïsme marocain, celui de la synagogue Lazama. C’est souvent à travers le patrimoine et ses espaces que se matérialisent, apparemment sans conflictualité, des pluralismes, tant identitaires ou religieux, que politiques. Ainsi, le musée de la synagogue Lazama met en scène sans détours l’intersection entre judaïsme et amazighité portée par les communautés de l’Atlas, et abrite, au moment de ma visite, une exposition photographique temporaire titrée « l’Afrique Juive », qui raconte l’existence de communautés juives sur le continent africain21. Ce pluralisme identitaire s’épanouit, après de longues années de négation, entre les murs du musée, dans l’espace protégé du patrimoine. Mais, en parallèle, la mise en scène de ce pluralisme et sa normalisation au Maroc servent aussi de vecteur à l’émergence d’un discours politique. Les départs des Juifs de l’Atlas sont présentés comme une migration de destin, orientée vers Israël, alyah qui n’a pas su effacer le caractère amazigh de cette population. Les fresques historiques se terminent avec la présentation des accords de normalisation en 2020, établissant des relations diplomatiques entre le Maroc et Israël. La photo qui accompagne la description de cet évènement représente Nasser Bourita, Ministre marocain des Affaires étrangères, à côté de Jared Kushner et de Meir Ben Shabbat, tous debouts devant un drapeau marocain et un israélien, séparés uniquement par un autre drapeau, celui étasunien. Je visite le musée en octobre 2025, accompagnant une délégation d’enseignants israéliens. Le monde vient d’apprendre la libération des 20 otages israéliens retenus dans la bande de Gaza. Les messages laissés en français, anglais, espagnol et hébreu sur le Livre d’Or du musée manifestent le soulagement pour cette libération, et le souhait que celle-ci constitue un pas vers la paix pour tous.
Le musée de la synagogue Lazama est le seul lieu d’exposition du judaïsme au Maroc où j’ai retrouvé, à plusieurs reprises, des mentions écrites ou visuelles directes d’Israël, sujet qui demeure conflictuel au Maroc, bien que la situation ait été plus détendue pour une courte période allant de fin 2020 à octobre 2023. Cette présence, marginale, mais si rare qu’elle devient centrale, fait de ce lieu un espace où se testent – et peut-être s’élargissent – les contours d’une marocanité en reconstitution, tant identitaire que politique. C’est dans et à travers ce patrimoine juif, investi d’un rôle de représentation, que se cherchent une place les éléments structurants des nouvelles façons d’être marocain : juif-marocain, certes, mais aussi marocain amazigh et juif, puis marocain juif amazigh et israélien. « Le patrimoine Juif Marocain est aussi diversifié que le paysage du Maroc », lit-on sur un panneau dans le musée. Et c’est cette diversité, dont les composantes se superposent, refusant toute simplification, qui frappe à la porte du récit d’un Maroc arabo-musulman et qui revalorise les lieux et espaces d’un Maroc complexe, qui vit un moment de remise en question de son homogénéité identitaire et politique. C’est en se mettant en scène comme un fait historique et, en quelque sorte, figé et immuable du passé, que le pluralisme marocain est ramené au centre d’un débat très contemporain, et dont on ne connaît aujourd’hui pas les ressorts futurs. La redéfinition de la marocanité se lit entre les lignes de ces panneaux, objets et espaces que l’on estime dignes de représenter un autre Maroc, un Maroc pluriel.
- « Dossier: Patrimonialiser au Maghreb », Introduction par Clémentine Goutron et Ahmed Skounti, L’année du Maghreb, 2018. ↩︎
- Le terme tritel peut se traduire par « pillage ». Lors des évènements de Fès en 1912, ce terme fait référence au pillage du mellah par les troupes marocaines révoltées suite à l’annonce de la signature du traité de Fès, instaurant le Protectorat français au Maroc. Paul B. Fenton, Le Pogrome de Fès ou Le Tritel 1912, Institut Ben-Zvi, 2012. ↩︎
- Voir à ce propos : https://books.openedition.org/cjb/174?lang=fr ↩︎
- Ann Marie Wainscott, Bureaucratizing Islam, 2017. ↩︎
- Le Monde, Le Maroc en Israël concrétisent leur normalisation diplomatique, Décembre 2020. ↩︎
- Le terme normalisation, emprunté à la sociologie foucaldienne, vient décrire en relations internationales le retour du paradigme de la normalité dans les relations entre deux États. Dans le cas du Maroc et d’Israël, qui n’avaient jamais eu de relations officielles qui pourraient constituer un précédent, le terme normalisation fait référence à la reconnaissance mutuelle et pacifique des deux États, et traduit une volonté de coopérer dans plusieurs domaines, comme le Maroc le fait avec d’autres pays. La normalisation n’implique pas une alliance entre les deux pays, mais inaugure l’établissement de relations diplomatiques qui s’insèrent dans la norme internationale. Il s’agit, notamment, d’ouvrir des représentations consulaires, des liaisons aériennes, de participer à des rencontres internationales, d’autoriser l’entrée au Maroc de personnes avec un passeport israélien et d’adopter, en général, une politique de non-hostilité. ↩︎
- Le Soudan a annoncé la normalisation en octobre 2020, mais n’a signé la déclaration des Accords d’Abraham que le 6 janvier 2021. ↩︎
- AA, Normalisation avec Israël : Avancée aux Émirats, lenteur au Maroc et au Bahreïn et absence au Soudan (Analyse), Septembre 2021. ↩︎
- CNN Politics, Trump announces Israel and Morocco to normalize relations, Décembre 2020. ↩︎
- Orient XXI, Maroc. Le Sahara Occidental contre la Palestine, Décembre 2020. ↩︎
- Le Monde, Le Maroc disposé à favoriser une reprise des négociations entre Israël et Palestiniens, Novembre 2021. ↩︎
- Source : Arab Opinion Index, Arab Center of Washington DC, 2020. ↩︎
- Site Officiel du ministère des Affaires Étrangères, de la Coopération Africaine et des Marocains Résidant à l’Étranger, Mai 2021. ↩︎
- Voir à ce propos : André Levy, « Center and Diaspora: Jews in late-twentieth-century Morocco », City and Society, 2001. ↩︎
- Voir, par exemple, les réactions des commerçants juifs de Casablanca recueillies par H24 Info.ma ↩︎
- Libération, Guerre Hamas-Israël: Rabat face à la pression de la rue marocaine, Décembre 2023. ↩︎
- Le Monde, Archives, Un appel d’intellectuels israélites marocains, Août 1967. ↩︎
- Yabiladi, Maroc-Israël. Plusieurs associations amazighes expriment leur satisfaction, Décembre 2020. ↩︎
- Le Monde, Au Maroc, les sympathies pro-israliennes de militants de la cause amazigh, Avril 2021. ↩︎
- Emanuela Trevisan Semi, “Différents récits sur le départ des Juifs du Maroc dans les années 1960-1970”, Centre Jacques Berque, 2012. ↩︎
- Cette exposition était aussi présentée au Musée du Judaïsme Marocain de Casablanca. Plus d’informations sur le site du photographe Jono David: https://www.jewishphotolibrary.com/exhibitions-events ↩︎