# 275 / Edito
Parmi les pays européens, l’Espagne s’est distinguée au cours des dernières années par le caractère résolu de la position anti-israélienne défendue par le gouvernement Sánchez, lui ayant valu les applaudissements de la gauche antisioniste européenne, corolaire d’un certain nombre d’incidents ayant ciblé des Israéliens, des « sionistes », des juifs… Comment expliquer la virulence de la « question juive » actuelle dans ce pays qui ne compte quasiment pas de juifs ? K. publie cette semaine l’article consacré par Alan Grabinsky à cette question. L’auteur y retrace l’histoire des relations entre l’Espagne et Israël, dans leur intrication avec l’héritage de l’expulsion des juifs, de l’Inquisition et du franquisme. Le peu d’élaboration mémorielle et politique de ces legs participe sans doute à constituer un prisme espagnol où les préjugés antisémites ne sont jamais loin d’affleurer. Mais la spécificité des rapports espagnols à Israël pourrait aussi révéler quelque chose sur la question de l’intégration européenne, en tant qu’elle repose sur une remise au travail de l’identité nationale et de la place qu’y occupent les minorités. Or, malgré les rapports étroits de Franco à l’Allemagne nazie, l’Espagne est certainement l’un des pays européens qui est parvenu à tenir la mémoire de la Shoah le plus à l’écart de sa conscience historique. Peut-être est-ce aussi ce qui est envié à l’Espagne lorsqu’est célébrée sa position anti-israélienne sans embarras.
Le 8 avril dernier est décédé Rav Eliahou Abitbol, fondateur de la Yechiva des étudiants de Strasbourg et figure atypique du paysage juif hexagonal. En sa mémoire, nous publions un texte écrit en 1998 par Peter Honigmann, résultat d’une série d’entretiens menés avec le maître et certains de ses plus proches élèves pour dessiner la genèse, les mutations et les apories de l’anarcho-orthodoxie propre au microcosme érigé par Eliahou Abitbol. Dans l’engouement suscité par la proposition d’un retour aux textes, à l’écart des institutions communautaires, se dessinent les contours d’un moment d’indétermination propice à la fièvre insurrectionnelle. Celui d’une génération de jeunes juifs un peu perdus, désabusés par le judaïsme petit-bourgeois de leurs parents, cherchant à se réapproprier une part vive de leur appartenance collective, après l’effacement de leurs origines.
Après Jean-Frédéric Schaub, Judith Lyon-Cahen continue notre série de textes consacrée à Marc Bloch, à l’occasion de sa panthéonisation. Cette semaine, c’est le fameux « Je suis Juif » du témoin de L’Étrange défaite auquel il s’agit de s’intéresser en le replaçant dans son contexte d’énonciation : celui de l’effondrement de la République et de l’égalité devant la loi. La description de la débâcle française de 39 semble en fait imperceptiblement orientée par la récupération que fait malgré lui Bloch de son judaïsme, au moment de l’épreuve représentée par l’antisémitisme racialiste de Vichy, avec sa demande de gages généalogique séparant les juifs de naissance des autres Français. Comme si, au moment où la promesse d’émancipation était contredite, faisait retour pour le Français juif une mémoire affective indicible.
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Hommage à Carlo Ginzburg
Avec Carlo Ginzburg, une voix révolutionnaire de la science historique et une figure marquante de l’intellectualité européenne s’éteignent subitement. Des innombrables déplacements qu’il a su produire dans sa discipline, on voudrait pouvoir tout retenir et tout reparcourir. Sur chaque question particulière, le souci mémoriel n’en serait pas moins débordé par la mise à l’épreuve du présent qu’il ne fuyait jamais. Aussi l’hommage à son sujet n’a-t-il de sens qu’à renouer avec sa vitalité singulière, à retrouver la tonalité de son interrogation passionnée et inquiète sur ce que nous sommes en train de devenir, comme une trace de cette manière unique de questionner la réalité que son engagement dans le métier d’historien avait fait naître.
À maintes reprises, sur ses terrains médiévaux et modernes, mais aussi lorsque son surgissement actuel le convoquait, il avait croisé ce qu’il est convenu d’appeler la question juive, sous son aspect négatif comme sous son aspect positif – sous le visage de l’antisémitisme meurtrier, dont son histoire familiale était traversée, comme sous celui des constructions mentales que l’histoire de cet « étrange peuple», ainsi que l’avait qualifié un jour Georg Simmel, n’avait pas cessé de sécréter. Sur ce dernier point, celui de ce que l’histoire des juifs fait à l’histoire, il avait développé un intérêt aigu. De même, sur l’antisémitisme, ses ressorts, ses méandres et ses métamorphoses, nombre de ses textes offrent des vues perspicaces. À l’égard du sionisme et d’Israël, par contre, la condamnation l’avait pour lui emporté depuis longtemps sur la fascination aimante. Son antifascisme viscéral, legs tout aussi puissant que la résistance à l’antisémitisme, colorait si intensément sa perception de la situation israélienne que l’indignation à l’encontre de l’extrême droite au pouvoir avait tourné à la colère indomptable, celle où la sentence court le risque de préempter le jugement. Cet écueil, nous l’avions affronté dès avant le 7 octobre, dans l’entretien qu’il avait accordé à Avishag Zafrani pour K. Mais le publier dans son intégralité avait paru à lui comme à nous le signe de notre refus commun que l’effort s’interrompe de comprendre les conditions chaotiques de la persistance des juifs, dans une histoire où il arrive que surviennent les plus graves crises internes.
En hommage à l’immense historien qu’il était, nous republions cette semaine cet entretien. On y entend sa voix, jusqu’au tonnerre avec lequel il arrivait qu’elle se confonde.