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Le Rav Abitbol, Mai 68 et l’invention d’une contre-culture talmudique

La Yechiva des étudiants de Strasbourg

Le 8 avril dernier est décédé Rav Eliahou Abitbol, fondateur de la Yechiva des étudiants de Strasbourg et figure atypique du paysage juif hexagonal. En captant la fièvre insurrectionnelle d’une génération lassée du judaïsme petit-bourgeois de leurs parents et en recrutant dans les milieux d’extrême gauche, il catalysa à partir de Mai 1968 un retour à l’étude talmudique qui fit école. En 1996, Peter Honigmann, qui avait rejoint la Yechiva des étudiants en 1984 en provenance de Berlin-Est, mena une série d’entretiens avec le maître et certains de ses plus proches élèves pour dessiner la genèse, les mutations et les apories de l’anarcho-orthodoxie propre au microcosme érigé par Eliahou Abitbol. Écrit au présent de narration, nous restituons ici le texte dans sa forme originelle.

Rav Abitbol entouré de ses élèves, milieu des années 80.

Écrire l’histoire de la Yechiva des étudiants de Strasbourg pose d’abord un problème de terminologie. Plus on réfléchit à cette institution et moins on sait quel terme employer pour désigner ceux qui ont fait la vie de la Yechiva. S’agit-il d’étudiants, de ba’hourim1, d’élèves de Rav Eliahou ou de membres d’une communauté informelle ? Chacune de ces désignations décrit une partie de la réalité, mais aucune d’entre elles ne peut être irréfutablement employée pour désigner cette même réalité dans son ensemble.

À Strasbourg, ce problème est contourné en parlant tout simplement des « gens de la Yech ». Cette difficulté terminologique n’est en aucun cas une simple question de formulation, elle exprime toute la tension inhérente à cette institution, de ce groupe ainsi que du mode d’étude et de pensée qui lui est propre.

La figure emblématique de la Yechiva de Strasbourg est sans aucun doute Rav Eliahou Abitbol. Né au Maroc, il a passé son baccalauréat à la Yechiva d’Aix-les-Bains dans les années cinquante. Fondée dès la fin de la Guerre (1945), cette Yechiva était pratiquement la première institution d’études talmudiques dans la France post-Révolution française.

Par ailleurs, Rav Eliahou a aussi été imprégné du discours plus philosophique en vogue à l’École d’Orsay, le centre d’étude lié aux Éclaireurs israélites, un mouvement de jeunesse juif qui a joué un rôle de catalyseur important pour le judaïsme français d’après-guerre. Durant les six mois de son séjour, c’est surtout son maître Léon Achkenazi qui l’a le plus impressionné.

Le désir du lycéen – alors hors du commun dans son milieu – de relier Torah et philosophie allait imprégner toute la suite de son parcours. Après son baccalauréat, il voulut d’abord faire des études de philosophie. Il espérait ainsi acquérir les outils intellectuels qui lui permettraient d’exprimer la vérité du judaïsme dans un langage universel.

La nécessité de se familiariser en premier lieu avec les sources juives finit néanmoins par l’emporter. Il ne partit pas à l’Université mais en Israël, à la Yechiva du Rav Wolbe à Beer Yaakov. Il y resta cinq années et passa encore trois années supplémentaires à approfondir ses connaissances au Kollel Hazon Ich de Bnei Brak.

Encore aujourd’hui, Rav Eliahou vit avec l’idée selon laquelle il a sacrifié son projet d’étude de la philosophie pour s’approprier le Talmud. Son intérêt pour la confrontation aux grands penseurs, de Spinoza à Heidegger, est, quant à lui, resté intact.

Entre-temps, il s’était approprié la méthode lituanienne de l’étude du Talmud, un système de pensée entièrement rationaliste qui lui semblait suffisamment puissant pour affirmer les valeurs traditionnelles du judaïsme face aux Lumières (Aufklärung) ; et il était habité par un désir impérieux d’importer ce discours en France.

Il avait obtenu la Semi’ha (diplôme rabbinique) en Israël et arriva ainsi en toute légitimité au Kollel2 de Strasbourg en 1965. Ce Kollel n’avait été créé que deux ans auparavant pour pallier aux risques d’assimilation des juifs d’Afrique du Nord arrivant en masse en France depuis 1962.

Cela semble paradoxal, mais Rav Eliahou, qui était lui-même originaire du Maroc et appartenait à une institution qui avait été créée pour les immigrés séfarades, ne s’intéressa d’abord qu’aux juifs achkénazes assimilés, alsaciens pour la plupart, mais aussi originaires d’Europe de l’Est pour une partie d’entre eux.

Les immigrés d’Afrique du Nord n’étaient pas le public qu’il visait. Il savait d’expérience combien la soif de culture occidentale était grande. Quiconque passe du Mellah à la France ne rêve que de Paris et tous ses efforts vont dans le même sens : trouver la porte d’entrée vers la culture occidentale.

Dans une telle perspective, la Torah n’était synonyme que de misère intellectuelle et d’archaïsme. Du judaïsme, on n’entretenait plus qu’un traditionalisme superstitieux et un lien communautaire basé sur des considérations ethniques. Les masses séfarades ne s’intéressaient pas à Rav Eliahou et celui-ci le leur rendait bien. C’était un désintérêt réciproque.

De son point de vue, les Achkénazes étaient davantage prédisposés à l’écouter. La rencontre avec la culture française avait déjà eu lieu il y a plusieurs générations. Dans ce groupe, Rav Eliahou pouvait trouver des jeunes réceptifs à une lecture des textes de la tradition au prisme du rationalisme lituanien. Dans leurs familles, la plupart n’avaient connu le judaïsme que sous la forme d’un processus de désintégration. Extérieurement on tenait encore à certains usages et à certaines cérémonies, on ne mangeait pas de porc, on mangeait de la matsa à Pessa’h et on jeûnait à Yom Kippour. Tout cela ne prêtait néanmoins pas vraiment à conséquence et on le faisait plus par piété que par conviction.

Quand on avait grandi dans un tel milieu, on en était tout de même encore suffisamment imprégné pour que persiste un sentiment d’appartenance et que le point de non-retour ne soit pas encore atteint. Se mettait-on simultanément à douter des valeurs occidentales, ou qu’un tant soit peu de malaise s’immisçait dans les esprits de ces étudiants quant au mode de vie de leurs parents, dès lors le discours de Rav Eliahou trouvait une oreille attentive.

Extérieurement on tenait encore à certains usages et à certaines cérémonies, on ne mangeait pas de porc, on mangeait de la matsa à Pessa’h et on jeûnait à Yom Kippour. Tout cela ne prêtait néanmoins pas vraiment à conséquence et on le faisait plus par piété que par conviction.

Dès l’automne 1965, juste après son arrivée, il commença à donner des cours du soir pour les étudiants juifs, auxquels s’ajoutèrent des cours du Chabat et des séminaires d’été. Au bout de deux ans, il avait réuni un groupe de fidèles suffisamment nombreux et engagé autour de lui pour fonder, en septembre 1967, la Yechiva des étudiants de France.

Rav Eliahou quitta le Kollel et décida de se consacrer uniquement aux étudiants. Il put compter sur l’aide de Rav Klapisch qu’il connaissait de Beer Yaakov. La Yechiva obtint ses premiers locaux dans un appartement étudiant rue des Hallebardes que l’on remplit de Ständer et de lits. Mais on se sentit rapidement à l’étroit dans les deux chambres de cet appartement. À peine quelques mois plus tard, début 1968, la Yechiva emménagea dans un appartement plus grand boulevard de la Victoire, juste à côté du bâtiment principal de l’Université. Rav Gabriel Toledano rejoignit alors la Yechiva. Comme Rav Eliahou, il avait passé son baccalauréat à Aix-les-Bains puis étudié dans une Yechiva en Israël. Rav Toledano devint l’enseignant de Talmud de ceux qui, parmi les fidèles de Rav Eliahou, avaient décidé d’arrêter leurs études universitaires pour se consacrer uniquement au Limoud. Il quitta cependant Strasbourg au bout de quelques années et retourna en Israël. En 1970, la Yechiva dut à nouveau changer d’adresse. Elle s’installa alors dans le bâtiment de l’allée Spach, aux pieds du Conseil de l’Europe, où elle se trouve encore aujourd’hui.

Il est difficile de quantifier l’« effet » produit par la Yechiva, mais l’agrandissement des locaux successifs tout comme l’élargissement du corps enseignant sont les indices d’un développement réussi.

Au sein de la Yechiva, un noyau de jeunes hommes surmotivés s’était constitué. Parmi eux se trouvèrent Jean-Jacques Levy, Sim Bloch, Daniel Epstein, Sam Gottfarstein, Guy Spingarn, Alain Levy, Henry Kahn ou Alain Kaufman. Ces seuls noms illustrent bien le caractère purement achkénaze du premier groupe d’élèves.

Sous l’influence de Rav Eliahou, la plupart d’entre eux abrogèrent leurs études universitaires ou mirent leur carrière professionnelle entre parenthèses pour consacrer plusieurs années de leur vie uniquement à l’étude du Talmud.

La radicalité avec laquelle ces bouleversements se firent fut très contestée. Elle ne correspondait pas aux conceptions traditionnelles de l’establishment juif. Elle inquiétait les parents, notamment parce qu’elle mettait en péril la subsistance financière des intéressés. 

Rav Eliahou a cependant de quoi être fier de ceux qui ont fait du Limoud leur raison d’être : une bonne part des élèves cités plus haut sont devenus des enseignants réputés au sein du judaïsme francophone.

Rav Abitbol, au premier plan, entouré de ses élèves, début des années 80.

La Yechiva à Strasbourg n’était cependant pas uniquement composée de ceux qui y étudiaient à temps plein. On y trouvait constamment des personnes qui y étudiaient intensément tout en suivant des études à l’Université ou exerçaient un métier en parallèle.

Il est intéressant de remarquer que deux sortes de professions y prédominaient : médecins et enseignants. À leurs côtés se trouvaient aussi quelques commerçants ou comptables, mais des représentants des autres métiers habituellement exercés par les juifs manquaient à l’appel : ni artistes, ni scientifiques, ni avocats ou journalistes n’ont voulu s’attacher durablement — en quantité signifiante — à la communauté de la Yechiva.

Plus le métier était soutenu par une certaine « vision du monde », plus l’articulation de la vie professionnelle et du Limoud conduirait à une existence clivée difficilement supportable.

Les parcours de vie du cercle de la Yechiva montrent que tôt ou tard il a fallu trancher. Si le Limoud devenait une affaire sérieuse et s’accompagnait d’un réel engagement, l’intérêt professionnel se réduisait alors au strict souci alimentaire (la parnassa). Si le métier était conçu comme une vocation, le Limoud se retrouvait réduit à un hobby de luxe. Pour une communauté qui érigeait le Limoud en valeur essentielle et ne se contentait pas d’une orthopraxie, le concept de Tora im-dere’h-eretz devait rester une chimère.

Sous l’influence de Rav Eliahou, la plupart des étudiants abrogèrent leurs études universitaires ou mirent leur carrière professionnelle entre parenthèses pour consacrer plusieurs années de leur vie uniquement à l’étude du Talmud.

Ceux qui, au cours des années, ont rejoint la Yechiva attestent unanimement que c’est non pas la pratique des mitsvot, mais l’univers de l’étude talmudique qu’ils ont découvert là-bas. Quand l’étude exclusive du Talmud s’avérait impossible, on se rabattait sur un métier qui empiéterait le moins possible sur l’essentiel. En l’occurrence, il n’est pas simplement question d’une différence de contenus, mais aussi de temps consacré à ces occupations profanes. À cet effet, les métiers d’enseignant ou de médecin convenaient le mieux à ceux qui voulaient consacrer un temps important au Limoud tout en jonglant habilement avec leur emploi du temps professionnel sans que leurs revenus n’en pâtissent démesurément.

La plupart des élèves de Rav Eliahou étant déjà lancés dans un parcours professionnel très différent, il devint urgent d’adapter ces parcours entamés aux nouvelles exigences de la passion du Limoud. Le moyen le plus simple pour revoir à la baisse des projets professionnels ambitieux et potentiellement épanouissants a souvent été de transformer des vocations scientifiques ou artistiques en métiers d’enseignants.

D’autres formes de convergences d’intérêt ont néanmoins aussi vu le jour. C’est ainsi par exemple qu’en 1980 une série de thèses de médecine ont été soutenues dans lesquelles il était principalement question d’évaluer la valeur éthique des avancées scientifiques modernes au prisme de la tradition juive : contraception, avortement, PMA, don d’organes, transplantations, etc3.

Avec ces travaux, les élèves de Rav Eliahou pouvaient démontrer au public académique combien la confrontation des questions de société les plus modernes aux textes juifs traditionnels pouvait être féconde. Le choix de ces thèmes leur permettait aussi de faire profiter leur Limoud de l’énergie investie dans ces travaux de fin d’études.

Des solutions aussi pratiques n’ont néanmoins pas pu être élaborées à chaque fois. Il est arrivé que le dévouement à la Torah se fasse au prix d’un important sacrifice professionnel. De manière générale, plus la distance accomplie par le nouveau venu à la Yechiva était importante, plus le sentiment de succès et la fierté étaient grands.

La plus grande force de Rav Eliahou résidait dans son art du recrutement. Comme nul autre, il sut exploiter l’atmosphère insurrectionnelle du mouvement étudiant de Mai 68.

À part les cours de Talmud, des repas-débats étaient organisés à la Cité Laure Weil, le local des étudiants juifs de Strasbourg, et avaient pour thème le rapport entre judaïsme et Révolution, Marxisme, Trotskisme, etc.

À l’inverse des institutions juives bien établies, Rav Eliahou ne craignait pas le contact avec les révolutionnaires juifs et même leur soutien à la cause palestinienne ne constituait pas un obstacle pour lui. Lui-même ne considérait le sionisme que comme l’une des idoles d’une Modernité juive qu’il s’agissait de remettre entièrement en question. L’urgence de repenser tous les fondamentaux de la vie à laquelle aspirait cette jeunesse révoltée, voilà quelque chose dont il pouvait s’emparer.

Plus encore, il retrouvait dans la langue de la Révolution la même radicalité et l’absence d’idées préconçues qui lui semblaient être le propre de la puissance talmudique, telle qu’il l’avait connue à Bnei-Brak.

À l’inverse des institutions juives bien établies, Rav Eliahou ne craignait pas le contact avec les révolutionnaires juifs et même leur soutien à la cause palestinienne ne constituait pas un obstacle pour lui.

De 1968 à aujourd’hui (1998), le succès de Rav Eliahou repose avant tout sur le fait qu’il n’a jamais voulu livrer des vérités toutes faites à son public.

Tout le labeur de ses très longs cours ne vise qu’à élaborer une remise en question. Il ne veut pas rendre les choses plus lisses, il veut leur rendre toute leur rugosité. Il met tout en œuvre pour éviter une lecture facile et rapide des textes. Il refuse d’entendre des réponses simples et encore plus d’en donner. Son univers est celui du paradoxe, ce qui ne se saisit que difficilement. L’essentiel de son travail consiste à détruire toutes les certitudes acquises à moindres frais. Voilà ce qui l’emmena toujours à dialoguer avec la Gauche.

Ces contacts dépassèrent de loin le strict cadre de Mai 68 : dans les années 70, Rav Eliahou se rapprocha du Cercle Gaston Crémieux. Après une première conférence, il se rendit tous les quinze jours à Paris pour y donner des cours de Talmud et poursuivit cela, plus tard, dans des cercles maoïstes. De telles rencontres et cours se déroulèrent ensuite dans d’autres villes, à Nancy, Lyon, Besançon et Bruxelles. Une période durant laquelle Rav Eliahou ne cessa de voyager. Partout où il se rendit, il gagna de nouvelles recrues et la Yechiva devint alors réellement un projet s’adressant à toute la francophonie. Au fil du temps, des étudiants venus de pays où l’on parlait anglais, allemand, russe ou espagnol s’y agrégèrent et la Yechiva devint même un point de chute pour certains émigrants israéliens.

Avec Benny Levy, c’est la figure de proue de l’extrême gauche qui débarqua à la Yechiva en 1984. Non seulement avait-il été, des années durant, le leader mythique de La Gauche prolétarienne d’inspiration maoïste, mais en tant que secrétaire personnel et collaborateur de Sartre, il était auréolé du prestige du grand philosophe. On eût dit que Sartre en personne venait d’atterrir à la Yechiva et son arrivée eut un retentissement public considérable. Un article de trois pages consacré à la mue de Benny Levy parut dans Libération. Le journal juif américain Commentary publia une longue interview avec l’intéressé. Tout Strasbourg était fier de cette poussée de notoriété ; qu’on y soit favorable ou hostile, ce succès médiatique ne laissait personne indifférent. Cela constituait aussi un événement pour la communauté de la Yechiva. Chacun avait plus ou moins sympathisé avec des mouvements de Gauche. Même si seule une minorité s’y était réellement impliquée activement, tout le monde avait déjà participé à l’une ou l’autre manif’. De fait, au moment où Benny Levy rejoignit la Yechiva, cela eut des allures de simples soldats au garde-à-vous devant le général passant ses troupes en revue. Nombreux sont ceux pour qui cet événement constituait une justification de leur propre choix de vie.

Benny Levy tout à droite, Rav Abitbol tout à gauche. Et le psychanalyste Lucien Israel à côté de Benny Levy

À la Yechiva, il n’était pas question d’un règlement strict. Rav Eliahou avait compris que l’absence totale de coercition conduisait bien plus efficacement à une métamorphose personnelle qu’un mesquin exercice de contrôle et d’emprise. Extérieurement, l’anarchie régnait à la Yechiva. Même pour les prières quotidiennes, cette négligence apparente était en vérité la conséquence d’un choix complètement délibéré. Il était exclu que tout ce qui relève du rituel et du formalisme n’occupe une place trop importante. La seule exigence essentielle devait rester celle du Limoud.

Rav Eliahou fit tout ce qu’il put pour obtenir une indépendance complète de son Limoud. Il ressentait toute forme d’intégration à un cadre institutionnel comme une insupportable asphyxie. À ses débuts, la Yechiva avait été soutenue par la Communauté de Strasbourg et le Fonds Social Juif Unifié. Mais au bout de quelques années, il parvint à développer son propre système de financement. Rav Eliahou parvint à expliquer aux services publics que la Yechiva assurait une sorte de formation continue, à savoir que l’étude approfondie du Talmud pouvait avoir des conséquences bénéfiques sur l’exercice du métier de médecin ou d’enseignant. L’Institut de Formation et d’Animation Culturelle (IFAC) fut fondé et c’est ainsi que dorénavant le financement de la Yechiva était assuré par des fonds publics.

Même si Rav Eliahou est ainsi parvenu à ne pas dépendre des institutions juives bien établies, il serait injuste de le voir comme l’un de leurs ennemis. Il a certes tout mis en œuvre pour ne pas être soumis personnellement à la politique communautaire, mais il n’a jamais été question d’attaquer frontalement le pouvoir établi ni de tenter de le détruire. C’est en cela qu’il se distingue de toute sorte de militantisme de Gauche. L’indépendance suffisait, il n’y avait pas de contre-projet à faire passer par la violence ou la ruse.

Extérieurement, l’anarchie régnait à la Yechiva. Il était exclu que tout ce qui relève du rituel et du formalisme n’occupe une place trop importante. La seule exigence essentielle devait rester celle du Limoud.

Ce positionnement permit plus tard à certains de ses élèves d’occuper des postes-clés dans le corps enseignant de la communauté juive de Strasbourg. L’effet de la Yechiva sur le judaïsme consistorial dépassa même ce cadre. De nombreuses personnalités du rabbinat français ont étudié durant un certain temps avec Rav Eliahou. Parmi ceux-ci, le Grand-rabbin de Metz, Marc-Olivier Guedj, le Grand-rabbin de Lyon, Richard Werthenschlag et, last but not least, le Grand-rabbin de France Joseph Sitruk.

Rav Eliahou se méfie du pouvoir et de ses structures institutionnelles, il lui serait impossible d’endosser de telles fonctions. Il ne se méfie pas seulement du pouvoir des autres, il se méfie du pouvoir en tant que tel, y compris du sien.

Au fil du temps, la Yechiva des étudiants s’est à son tour institutionnalisée et on comprend aisément que ce modèle se soit répandu. Des élèves issus du premier cercle de Rav Eliahou ont exporté le modèle dans d’autres villes : Alain Levy à Toulouse, Guy Spingarn à Lyon, Gerard Zyzek à Paris. Mais on se leurrerait à penser que ces branches étaient téléguidées depuis Strasbourg, tant Rav Eliahou a le pouvoir institutionnel en horreur. Chacun de ces projets d’extension était le fruit d’initiatives personnelles et de capacités individuelles à nouer des relations sur place, même si la Yechiva de Strasbourg continuait à servir de modèle d’inspiration. Le désir de sortir de l’ombre du maître après de longues années d’études était au moins aussi fort que la volonté de l’imiter.

Avec le temps se posa un nouveau problème : ceux qui étaient revenus au bercail ne connaissaient rien en dehors de la Yechiva des étudiants. Plus ils passaient de temps à étudier et à pénétrer le Talmud en profondeur, plus ils aspiraient à se rendre en Israël et y découvrir les institutions talmudiques classiques dont ils avaient tant entendu parler.

Presque tous ceux qui ont décidé de se dédier entièrement au Limoud ont effectué des séjours de plusieurs années en Israël pour approfondir leurs connaissances et élargir leurs horizons. Certains, comme Alain Kaufmann, Daniel Epstein ou Henry Kahn, sont parvenus à s’y établir durablement. Alain Kaufmann a entre-temps publié un commentaire sur le Hafets Hayim et Henry Kahn publie depuis de nombreuses années la revue Kountrass.

La plupart sont cependant revenus. Leur départ avait précipité la Yechiva dans une crise au début des années 70. Le premier groupe d’élèves avait suivi Rav Gabriel Toledano en Israël en 1972 et ce n’est qu’avec le retour d’une partie d’entre eux à partir de 1975 que la Yechiva connut un nouvel élan.

Presque tous ceux qui ont décidé de se dédier entièrement au Limoud ont effectué des séjours de plusieurs années en Israël pour approfondir leurs connaissances et élargir leurs horizons.

À partir de ce moment, le développement de la Yechiva prit un cours orageux auquel participèrent également, contrairement à la première phase, des étudiants originaires d’Afrique du Nord.

La Yechiva était devenue un centre de vie intellectuelle. La tare du retard culturel n’entachait plus la Torah, il s’agissait à présent bien au contraire de rattraper aussi vite que possible son retard en matière de Torah et Mitsvot.

Les femmes jouèrent à cet égard un rôle important. Surtout durant les premières années, seuls de jeunes hommes célibataires arrivaient à la Yechiva, les couples ne furent accueillis que plus tard. Lorsque les ba’hourim avaient acquis les fondamentaux et avaient fait preuve d’une certaine stabilité dans leur envie de mettre en pratique ce qu’ils avaient appris, il fallut leur trouver une épouse. Rav Eliahou parvint dans la plupart des cas à trouver à ses élèves des épouses issues de familles plus traditionnelles que celles de leurs maris. À chaque fois, le chidou’h4 en question conduisit à un rapprochement supplémentaire du monde de la Torah et contribua au renforcement du retour (techouva) entamé à la Yechiva. De tels mariages étaient des signes révélateurs de la réussite du travail entrepris par Rav Eliahou.

Avec l’arrivée de femmes dans le milieu de la Yechiva, on organisa aussi des cours à leur intention, certes pas de manière aussi intense et dans la même envergure que les cours pour hommes. Au départ ces cours se déroulaient encore chez des particuliers et étaient prodigués à tour de rôle par des maris particulièrement érudits. Plus tard, Rav Eliahou organisa un cours fixe tous les quinze jours pour les femmes et elles avaient par ailleurs toujours la possibilité d’assister au cours mixte du Chabat matin.

Dans l’ensemble, ces cours étaient tributaires de son inspiration personnelle du moment et ne répondaient pas à une réelle volonté de transmettre à ces femmes les outils pour acquérir une autonomie dans la confrontation aux textes. Pour des femmes qui avaient auparavant joué un rôle actif dans les milieux d’extrême gauche, cette situation était difficilement acceptable.

Il y eut périodiquement des tentatives d’organiser des cours de Talmud pour les femmes, mais ces tentatives sont restées sans lendemain.

Après les femmes vinrent les enfants. Il en naquit en grand nombre et la question de leur scolarisation se posa rapidement. Les parents de la communauté de la Yechiva n’avaient pas réussi à influencer ou à changer le système scolaire juif alors en place au point de s’y reconnaître. C’est précisément concernant la question scolaire que le positionnement singulier de la Yechiva devint un problème vital. L’enseignement des matières juives dans les écoles juives était jugé soit comme trop superficiel soit comme trop autoritaire.

C’est ainsi qu’en 1981 fut fondée une école issue de la Yechiva, l’école Tachbar. La direction en fut confiée à Yonathan Lilti qui faisait déjà partie de la Yechiva depuis presque dix ans.

La Yechiva des étudiants de Strasbourg était devenue une institution respectable. Ce qui aurait procuré un sentiment de fierté et d’accomplissement à d’autres, se révéla un poids pour Rav Eliahou. L’institutionnalisation progressive de sa recherche intellectuelle ne collait pas avec son caractère fondamentalement anarchiste.

L’école était entièrement privée, sans aucun soutien financier de l’État. Quatre heures par jour étaient consacrées aux enseignements religieux et deux au programme de l’Éducation nationale. Les enfants tutoyaient leurs profs et seules les matières profanes faisaient l’objet d’évaluations notées. Le projet était celui d’une éducation alternative, conforme à une vie juive au sens plein du terme. 

Avec toutes ces familles, la Yechiva se transforma progressivement en une communauté informelle. La cohésion du groupe ne dépendait plus seulement de la convergence autour de la personnalité charismatique de Rav Eliahou, ni de l’expérience commune de la sortie de l’assimilation. Désormais les liens familiaux formaient le ciment de l’ensemble. Par les chidou’him mis en place par Rav Eliahou, deux ou trois grandes familles finissaient par composer l’essentiel de la Yechiva.

La Yechiva ne formait plus juste un agrégat de quelques ba’hourim isolés, mais une communauté à part entière qui comptait environ une centaine de foyers. Les étudiants de vingt ans d’hier étaient devenus des docteurs quadragénaires.

Rav Abitbol à un rassemblement des Eclaireurs Israélites dans les années 80

La Yechiva des étudiants de Strasbourg était devenue une institution respectable. Ce qui aurait procuré un sentiment de fierté et d’accomplissement à d’autres, se révéla un poids pour Rav Eliahou. L’institutionnalisation progressive de sa recherche intellectuelle ne collait pas avec son caractère fondamentalement anarchiste. La communauté du Retour qu’il avait créée était sur le point de s’établir durablement dans sa maison. Cette stabilisation lui était insupportable, il se sentait enfermé dans sa propre institution.

En 1991 se produisit alors une implosion de la Yechiva-devenue-communauté. Une part considérable de ses élèves créa son propre Beit-Hamidrach trois rues plus loin. Après des années de tergiversations intérieures, la plupart d’entre eux étaient revenus au judaïsme sous l’influence de Rav Eliahou. À présent, ils souhaitaient poursuivre sereinement l’approfondissement de leurs connaissances. Ils avaient besoin d’un lieu et d’une structure pour étudier, compatible avec leurs obligations professionnelles et familiales.

Or, c’est dans le recrutement que Rav Eliahou excelle. Ce qui l’intéresse, ce sont des personnes déjà passablement assimilées, ayant fait l’expérience d’un judaïsme traditionnel creux, et de les ramener vers une réappropriation sérieuse de la Torah et des Mitsvot. Pour ce faire il a besoin de se « frotter » au monde extérieur et il a besoin de temps et de force pour se consacrer à ces nouveaux arrivants. Il a conçu la Yechiva comme un lieu où passer, pas un lieu où rester. Ce qu’il veut c’est convaincre, gagner des adeptes ; leur départ est déjà prévu à l’avance.

Dans le fond, la Yechiva des étudiants de Strasbourg est restée le projet d’une seule génération, celui d’une forme juive de la révolte étudiante, l’étude du Talmud occupant la fonction d’insurrection contre l’Establishment.

Chaque individu qui s’est adjoint à cette communauté l’a fait par choix personnel, personne n’y a été envoyé par ses parents. Aucun destin ne s’y est déployé selon un schéma préétabli. L’entrée à la Yechiva s’effectuait la plupart du temps indépendamment des traditions familiales et souvent même en opposition aux attentes du milieu d’origine. Bien sûr, la convergence de tant de volontés singulières devait bien être portée par un élan particulier. À la Yechiva se retrouvaient des gens qui voulaient vivre collectivement leur choix individuel du retour.

C’est peut-être aussi ce qui explique la ferveur, le côté passionné des fêtes qui s’y déroulaient. Ce n’est que plus tard, à la deuxième génération, que la routine et la professionnalisation commencèrent à poser un problème.

Pour les enfants de la Yechiva, la Torah et les Mitsvot étaient devenues à leur tour des valeurs bien établies. Ce qui constituait encore un acte de rébellion et d’émancipation pour leurs parents était devenu pour eux obéissance et assujettissement. La découverte du Talmud n’était plus leur lot, ils ne pouvaient qu’espérer aller plus loin dans sa maîtrise.

C’est ici que la tentative d’écrire l’histoire en cours de la Yechiva trouve un terme. Il est déjà osé de vouloir faire de l’Histoire avec des événements encore bien présents à l’esprit de ceux qui leur ont été contemporains. Il serait présomptueux de vouloir spéculer sur les futurs développements de la Yechiva. La Yechiva existe toujours, son histoire reste ainsi largement inachevée.

Peut-être que, comme si souvent, ce n’est qu’à la fin que se dévoilera le sens véritable du début.

Ce texte – conçu à partir d’entretiens menés avec Rav Eliahou Abitbol, Pierrot Elleb, Sam Gottfarstein, Philippe Kanter, Jean-Jacques Levy, Yonathan Lilti, Alain Recht et Pierre Wolff – a été publié pour la première fois en 1998 par Peter Honigmann, sous le titre « La Yechiva des étudiants de Strasbourg (1967-1998). Pour une réappropriation de la Torah et des mitsvot à l’ère contemporaine » dans la revue Romania Judaica.

Traduit de l’allemand par Ruben Honigmann.

  1. Jeunes hommes. ↩︎
  2. Centre de recherches talmudiques pour hommes mariés. ↩︎
  3. Sebag, Albert: Problèmes posés par les avortements provoqués dans la tradition juive. Strasbourg. Méd. 1980 ; Bauer, Jean-Claude : Les Problèmes soulevés par la contraception et les interventions sur la sphère uro-génitale selon la tradition juive. Strasbourg. Méd. 1981 ; Lienhart, Jacques : Problèmes posés par les autopsies dans la tradition juive. Strasbourg. Méd. 1983 ; Botbol, Elie : Ethique juive et transplantation d’organes. Strasbourg. Méd. 1985 ; Sellam, Alain : Aspects éthiques juifs des procréations médicalement assistées au travers d’une lecture talmudique. Thèse présentée à l’Université Claude-Bernard Lyon 1. Médecine, 1988 ; Bouaniche, Henri : Maimonide – Vers une redéfinition de l’homme sain. Strasbourg. Méd. 1990. ↩︎
  4. Rencontre organisée. ↩︎

Photo de Peter Honigmann

Peter Honigmann

Peter Honigmann est né en 1952 à Berlin-Est. Docteur en physique, il a soutenu en 1977 une thèse sur les problèmes mathématiques de la physique atomique puis a travaillé sur l'histoire des sciences. En 1984, il quitte la RDA avec sa femme Barbara et leurs deux enfants et s'installe à Strasbourg où il étudie le Talmud à la Yechiva des étudiants. De 1991 à 2016 il a dirigé à Heidelberg les Archives centrales pour la recherche sur l'histoire des Juifs en Allemagne.