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K. Les Juifs, l’Europe, le XXIe siècle
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# 260 / Edito

Quand il en va de l’Iran actuel, devenu depuis la révolution islamiste de 1979 le lieu d’institutionnalisation étatique de l’antisémitisme mondial, le rouleau d’Esther, ce livre biblique qui scénarise la menace existentielle qui pèse sur les juifs, puis leur survie, nous vient spontanément à l’esprit. S’il en est ainsi, c’est que l’Iran des mollahs a activement œuvré à se hisser à ce statut de persécuteur par excellence – statut à ses yeux enviable –, en érigeant l’éradication de l’État d’Israël en objectif politique prioritaire et en devenant la capitale du négationnisme. La logique qui gouverne ce positionnement, la République islamique d’Iran l’a exposée à maintes reprises : le « régime sioniste » a été imposé par l’Occident dans la région en conséquence de la Shoah, il faut alors que la Shoah soit un mensonge. À cette condition, la destruction de la réalisation sioniste, puisque frauduleuse dans ses fondements mêmes, est légitime. Car Israël n’apparaît alors plus que comme le bras armé de l’impérialisme occidental installé dans la région. Ce raisonnement, la République islamique d’Iran ne l’a pas inventé, mais recueilli en Occident où se nouèrent, dès l’après-guerre, antisionisme et négationnisme. Maurice Bardèche en 1948, dans son Nuremberg ou la Terre Promise, inaugura une série appelée à proliférer. L’un des maillons les plus saillants fut l’activisme de Faurisson, invité à se produire à la fois sur la scène du concours de caricatures de la Shoah à Téhéran et sur la scène des spectacles de l’humoriste Dieudonné à Paris.

Il s’ensuit que la guerre qui a cours actuellement — dont les enjeux sont multiples, mais où prime pour nous celui de la libération du peuple iranien d’une dictature sanglante, espoir que viennent rappeler les voix iraniennes de Mahnaz Mohammadi et d’Atefe Asadi que nous republions cette semaine — comporte pour l’État d’Israël et les juifs du monde une dimension supplémentaire, irréductible aux intérêts stratégiques fluctuants qui s’affrontent actuellement au Moyen-Orient : desserrer le nœud coulant de l’antisionisme exterminateur qui a été, certes, fabriqué en Occident, mais auquel l’Iran et ses alliés ont donné une assise étatique, une force militaire pratique et une puissance terroriste en dehors de ses frontières, et qui, désormais, trouve — comme si l’exportation de cette haine avait fait retour en son lieu d’origine — un écho favorable dans des segments entiers de l’opinion, y compris sur nos campus. L’horloge installée sur une place de Téhéran qui décompte publiquement le temps qui reste à Israël avant de mourir, consonne pour nous, depuis des décennies, avec le compte à rebours qui court du décret de l’extermination des juifs de Perse à son inactivation dans le livre d’Esther. Que la durée qu’elle indique ne puisse être raccourcie par l’arme nucléaire, et, mieux encore, que l’horloge puisse être démantelée par le peuple iranien libéré, voilà qui signerait l’entrée du Moyen-Orient dans une ère nouvelle. Mais que l’Europe, et avec elle la France, soit la simple spectatrice de ce bouleversement, qu’elle le reste dans le moment décisif que nous vivons, est le signe navrant de son insignifiance politique. C’est aussi, plus inquiétant encore, le signe qu’elle ne sait plus percevoir sa responsabilité dans l’exportation de la haine des juifs — ni, par conséquent, sa responsabilité de la combattre.

Qu’est-ce qui donne sa consistance au judaïsme, ce fait qui, selon le mot de Gershom Scholem, « ne peut pas être défini d’après son essence, puisqu’il n’a pas d’essence » ? L’ouvrage de David Lemler L’invention du judaïsme, paru en novembre dernier chez Albin Michel, se propose d’investiguer cette question en explorant la diversité des réponses historiques apportées par les juifs à la question de savoir ce en quoi consiste le collectif auquel ils appartiennent. Danny Trom revient cette semaine sur l’ambitieuse entreprise de Lemler, pour mieux en dégager la question juive qui surgit dans notre contemporanéité. Alors que la conscience qu’ont les juifs d’eux-mêmes se tend entre la facticité d’un État et un doute sur la durabilité de leur peuple, à quelles conditions la crise de la réflexivité pourrait-elle être surmontée ?

Si la Lituanie d’avant-guerre fut résolument une terre de littérature juive – autant que d’art et de culture yiddish –, l’univers littéraire litvak, longtemps assimilé à celui plus vaste du Yiddishland, mit du temps à nous parvenir dans toute sa singularité. Grâce aux éditions Istya & Cie et à la persévérance d’Odile Suganas, la nièce de Dovid Umbru, la revue K. ouvre une fenêtre sur le monde perdu de la Litvakie, en publiant l’une des nouvelles de ce jeune auteur juif lituanien disparu dans la Shoah.