La Litvakie de Dovid Umru
Dovid Umru, 'Chroniques lituaniennes', éditions Istya & Cie, Paris, décembre 2025.
Si la Lituanie d’avant-guerre fut résolument une terre de littérature juive – autant que d’art et de culture yiddish –, l’univers littéraire litvak, longtemps assimilé à celui plus vaste du Yiddishland, mit du temps à nous parvenir dans toute sa singularité. Grâce aux éditions Istya & Cie et à la persévérance d’Odile Suganas, la nièce de Dovid Umbru, la revue K. ouvre une fenêtre sur le monde perdu de la Litvakie, en publiant l’une des nouvelles de ce jeune auteur juif lituanien disparu dans la Shoah.
Présentation
Si Jérusalem nous était contée, elle aurait un second nom, lituanien. Ou plutôt deux : Vilnius, Vilna, Wilno ou Vilne en yiddish, et Kaunaus, ou Kovno.
Capitale de la Lituanie entre 1920 et 1940, Kaunas n’a rien à envier à sa grande sœur, la Yerushalayim de Lite, ville dont « chaque pavé était comme un éclat des tables de Moïse » et où « les filles et garçons des quartiers portaient des noms mélodieux de rois et de reines : Judith et Ruth, Solomon et David », comme l’écrivait Grigory Kanovich.
Si Vilnius fut le parangon des foyers culturels yiddish en Europe orientale, Kaunas accueillit dans l’entre-deux-guerres une vie juive singulièrement riche et trépidante. Des cercles littéraires, au moins cinq journaux publiés en yiddish, des théâtres, des synagogues, plusieurs écoles juives traditionnelles et publiques…
Comme ceux de Vilne, les pavés de Kovno, ville de naissance d’Emmanuel Levinas, ont été foulés par nombre d’artistes, poètes et écrivains juifs : Avrom Sutzkever, Shmerke Kaczerginski, Yitskhok Rudashevski, Moshe Kulbak…
Parmi ses grands noms de la littérature yiddish, l’on peut citer celui moins connu mais non moins valeureux de Dovid Umru, dont les éditions Istya & Cie viennent de publier – grâce à l’infatigable diligence de la nièce de l’auteur, Odile Suganas, à faire perpétuer son œuvre – les Chroniques lituaniennes : un recueil inédit de douze nouvelles qui dépeignent la société juive lituanienne des années 1930.
Poète, écrivain, journaliste, artiste-peintre et homme de théâtre, Dovid Umru, de son vrai nom Dovid Liatskovich, est né à Alytus, sur les bords du Niémen, en 1910. Il s’engage très jeune dans la vie artistique et littéraire de Kaunas, puis rapidement dans celle de Vilnius, où il fut rédacteur-en-chef du journal Vilner Emes (La Vérité de Vilnius) puis directeur du Yidishn Mlwkah-teater. Il l’était encore en 1941, lorsqu’il fut assassiné par les nazis, durant les premières semaines de l’opération Barbarossa.
Si ses œuvres picturales disparurent avec lui dans la Shoah, une part importante de son œuvre littéraire, dont notamment ses nouvelles, fut miraculeusement sauvée. La plupart des récits qui composent les Chroniques lituaniennes sont tirés du recueil Derner (Épines), publié à Kaunas en 1939. Ces textes nous parviennent grâce au fidèle ami de Dovid Umru, le poète Avrom Sutzkever, avec lequel Umru avait tenté de fuir l’occupation allemande, en juin 1941 – hélas, sans y parvenir –, et qui, en 1943, emporta le recueil original en yiddish dans sa fuite à travers les égouts du ghetto de Vilnius.
Cette semaine, la revue K. vous offre en lecture une des nouvelles de ce recueil : Un héros.
Elena Guritanu

Un héros
L’ingénieur Wentslawski se hausse du col, la tête dressée comme pour extirper un double menton de son bleu de travail. Mais il est maigre, sec, l’ingénieur ; à se gonfler ainsi, il ne parvient qu’à pointer des lèvres boudeuses, à hérisser les poils durs de ses petites moustaches blondes et à froncer les sourcils d’un air sombre.
C’est qu’il n’est pas content, l’ingénieur Wentslawski, de la résolution prise avant l’anniversaire d’Octobre. Il ironise, gonfle un double menton inexistant, ironise et se tait :
« Qu’ils fassent tout un tintouin comme bon leur semble, cette brunette, la jacasse du syndicat, cet excité de maître verrier Mikhoel, et tous les autres, comme un troupeau de moutons bêlants… On verra bien ce qui se passera. »
Mikhoel, lui, ne peut tenir en place, sans cesse à se lever, gratter sa tignasse grisonnante, sautiller sur sa jambe de bois, s’emballer et s’enrayer de grand enthousiasme :
« Pour l’anniversaire d’Octobre, nous allons produire des bouteilles de verre blanc, de pu-pures… poupées ! »
Il lève le poing, puis serre vivement la courroie de cuir sur son pantalon.
« À bas le verre sale !… Nous, travailleurs, allons montrer de quoi nous sommes capables et… vive notre meneur et guide, le camarade…
— Et que dit le camarade ingénieur ? » a brusquement lancé la fille brune du syndicat. Wentslawski a soudain senti les centaines de paires d’yeux d’ouvriers fixés sur lui. Il reste un instant figé, renfrogné, le coude appuyé sur le bord de la table, puis lentement se redresse et se racle la gorge :
« Pour obtenir un pur verre blanc, il nous manque actuellement les produits chimiques allemands… Mais oui-i-i…
— Moi, je l’obtiendrai avec les nôtres ! a bondi Mikhoel, frappant du poing son torse bombé, vingt ans que je fais ce métier à la verrerie, vingt ans ! »
L’ingénieur n’a même pas daigné lui jeter un regard. D’ailleurs, il n’a de regard pour personne à cette heure et cache ses yeux, baissés à terre.
« Je vais essayer, bien entendu… Pour l’anniversaire d’Octobre, bien entendu… »
À présent, cela fait déjà trois mois que l’immense four de la verrerie flamboie ; il ne cesse de faire bouillonner la masse de verre en fusion, comme la lave d’un volcan. De l’autre côté de la cloison de bois, des hommes à demi nus plongent de longs tuyaux de métal dans les chaudrons chauffés au rouge. D’autres, eux aussi à demi nus, cueillent ces cannes et les portent à leur bouche, soufflent, font d’étranges gestes de magiciens avec leur baguette magique. Des ballons incandescents, pareils à des lampions de baudruche allumés, fleurissent au bout des cannes, sont aussitôt déposés dans des moules d’acier, et… on rapporte au four à gaz des bouteilles de verre gris sale…
Mikhoel est hors de lui : « Qu’on le laisse faire, et le gris sera vite blanc ! Ce n’est pas du flan ! Les commandes pleuvront alors comme de la manne, tant d’ouvriers pourront venir travailler à la verrerie juste pour Octobre, pour la fête de la Révolution ! »
Il parle en s’emballant, sautille, agite bras et jambes, remue ciel et terre.
« Il met du cœur à l’ouvrage, blague son entourage, parce qu’un de ses membres ne transpire pas et que rien ne fatigue sa jambe de bois. »
L’ingénieur Wentslawski, lui, ironise sans rien dire, l’air supérieur. Il a préparé un mélange et, en rechignant, a assuré que si cette fois ça ne réussissait pas, toute la révolution d’Octobre, y compris l’Internationale, n’y pourra rien non plus… Sauf les produits chimiques berlinois…
« Au diable les Berlinois ! s’est enflammé Mikhoel. Et les vôtres, monsieur le… camarade ingénieur, ça ne marchera pas non plus, ça ne marchera pas, je vous le dis ! »
L’ingénieur a fait verser son mélange dans l’immense cuve. Il a lentement ôté sa blouse, s’est efforcé encore et encore de gonfler un double menton et, voyant que c’était peine perdue, a poussé un vague grognement. Puis il est parti.
Mikhoel s’est tu, s’est assis à son poste et, soucieux, a levé les yeux vers le manomètre.
Dehors, il fait nuit, il pleut, mais ici, la chaleur lui saute au visage. Le temps se traîne lentement. Le douteux mélange de Wentslawski dans la cuve verrouillée est agité de mouvements pareils à d’obscurs remous dans le ventre d’une énorme bête repue et assoupie. Mikhoel connaît bien le four, capte le moindre bruit inhabituel qui s’en échappe, et soudain, il se fait attentif. Il se prépare une catastrophe ! Il l’a pressentie, il la perçoit par tous ses sens, la ressent douloureusement dans tous ses membres, comme un rhumatisant sent venir l’orage.
Mikhoel s’est précipité dehors, boitant de tout son élan vers la chaufferie, là où les chauffeurs jettent sans arrêt dans la gueule béante et embrasée du four de lourdes souches et des racines d’arbres. Il attrape un immense tisonnier, et taciturne, sombre comme un orage chargé de nuages, se met frénétiquement à arracher à toute vitesse de la gueule infernale des lambeaux de flammes pour les balancer dans la noirceur de la nuit.
Et dans la verrerie…
La lave de verre en fusion a fait pression sur le couvercle de la cuve, l’a poussé, l’a fendu à grand fracas et s’est mise à déborder de ses flancs tel un fleuve de feu. Le fleuve a rampé sur le sol, léché les dalles de pierre, s’est coulé tel un serpent sifflant jusqu’à la cloison de planches et là, il a fusé en langues de feu écarlates.
Un vent de panique a éclaté. Les ouvriers, pris de peur, se sont rués vers la sortie. Seul Mikhoel, comme enragé, a lutté contre le four embrasé, a arraché de son sein des blocs de feu, a ébranlé la nuit, et – a vaincu : la cuve s’est calmée, la cloison a été éteinte par les ouvriers revenus sur place.
Le four se tient là, froid et éclaté, béant. De toutes ses fentes noires, il se rit de l’ingénieur, il se rit de lui, ce pauvre malchanceux, mais il se rit plus encore de Mikhoel et de son défi d’Octobre : toi, Mikhoel, tu as beau avoir, autrefois, combattu pour cette révolution d’Octobre et y avoir même laissé une jambe ; aujourd’hui, tu n’es toujours pas vainqueur, toujours pas…
Mikhoel a rassemblé de haute lutte le comité, il a persuadé la commissaire politique et a eu gain de cause – il a lui-même dirigé la construction du four. Il ne le quitte pas d’une semelle, même à la pause de midi, clopine sur les échafaudages, gratte sa tignasse, soucieux, resserre la courroie sur son pantalon, tâte les murs, marmonne des calculs, se frotte les mains de satisfaction et ne pense à rien d’autre qu’au four et à la révolution d’Octobre.
Il a maigri. Ses yeux se sont creusés plus profondément sous son front et ses sourcils aux longs poils gris broussailleux ; ses pommettes sont devenues plus saillantes, plus brillantes.
« Il a déjà vaincu au moins une chose, blaguent les ouvriers, sa bedaine. Il s’est tant serré la ceinture, Mikhoel, que son ventre a fini par en avoir marre et se dégoûter du jeu. »
Le four est enfin prêt. Les chauffeurs ont commencé à disposer de quoi allumer le feu.
La femme de Mikhoel est venue lui apporter sa gamelle de midi, toute réjouie :
« Maintenant, Mikhoel, tu vas aller te reposer. »
Il lui a jeté un regard sous ses sourcils embroussaillés, sans un mot.
C’est seulement en enfournant la cuillère de gruau dans sa bouche qu’il a fini par dire :
« Maintenant, je vais rester ici à surveiller, même la nuit. »
Il a lui-même préparé les entrailles de la cuve – a jeté à l’intérieur les bris de verre pilé, versé la soude, la chaux, pesé avec soin, vérifié chaque produit chimique au gramme près, ne s’est fié à personne, et seuls deux assistants expressément choisis ont eu le droit de l’aider à ce travail.

Le four s’est embrasé. Il a déjà brûlé une journée, une nuit et encore une journée. Mikhoel ne reste pas en place, sans cesse à courir de la verrerie vers les chauffeurs, à l’extérieur et de nouveau à l’intérieur. La seconde nuit approche. Mikhoel sent sa jambe valide, la droite, se ployer sous son corps, et du sable brûlant se colle dans ses yeux. Dehors, le vent le pousse plus près du feu, et le feu le caresse de sa chaleur, l’incite à s’étendre et détendre ses membres. À l’intérieur, dans la verrerie, s’élève une chaleur intense, comme si le souffle revenait dans une énorme bête gelée. Mikhoel enlève son manteau et s’assied sur son siège. Il redresse la tête et la cale contre le mur. Sa tête vacille, pique du nez, comme posée sur des épaules étrangères. Mikhoel allume toutes les lampes électriques qu’il fixe de ses yeux rougis écarquillés ; il joue à un jeu de provocation avec ces yeux qui ne cherchent qu’à se fermer, il veut brûler en eux le désir de dormir. Il ouvre le robinet, remplit d’eau ses paumes et se mouille les paupières. Mais il a beau faire, dans sa tête chantonne un air lancinant, assoupissant. Il aimerait, Mikhoel, se cogner la tête à coups de poing pour en balancer cette mélodie, déjà plus rêve que réalité. Alors, Mikhoel sort et se promène autour de la verrerie, frappe de sa jambe de bois dans le silence de la nuit, frappe fort, exprès, pour ébranler ce silence. La nuit est dense et ne se laisse pas fendre. Un petit somme d’une heure devant le feu, ça ne ferait pas de mal. Il demande aux chauffeurs de le réveiller et s’affale près d’eux. Le sommeil s’empare de lui, l’enfouit dans un moelleux duvet noir odorant. De cette noirceur émerge l’ingénieur Wentslawski avec ses petites moustaches blondes hérissées ; il se traîne avec un seau plein vers le bord de la cuve et veut l’y déverser… Mikhoel sursaute, il a failli bondir sur ses pieds, mais il est heureux de voir que ce n’était qu’un rêve. Il ne se fait pourtant pas confiance et va contrôler. L’aiguille du manomètre commence à bouger.
Le ventre de la cuve s’anime déjà des remous de la vie. Demain soir commencera à s’écouler la masse vitreuse que les maîtres verriers cueilleront sur leurs cannes. Le verre sera-t-il de nouveau sale ? Il ne le faut pas, en aucun cas ! Pour l’anniversaire d’Octobre, lui, Mikhoel, doit apporter son cadeau – du verre pur. Il y a de cela vingt-trois ans, il a apporté à la révolution d’Octobre son offrande sanglante – sa jambe arrachée. Il est sûr, Mikhoel, que celui qui a lancé la grenade sur son pied ressemblait exactement à Wentslawski, avec un double menton inexistant et de petites moustaches blondes hérissées – et le fracas de l’explosion était exactement le même que lorsque le couvercle de la cuve avait explosé…
Hélas, que de temps a passé depuis lors ! Son fils Janek a été interné au camp de Kartuz-Bereza et torturé… Ils l’ont tabassé, ces bandits, à coups de poing dans le ventre, et lui ont frappé la tête contre le mur… Un coup dans le ventre, un coup de tête sur le mur, encore et encore… Dans son demi-sommeil, assoupi sur son siège, Mikhoel ressent lui-même les coups et se tord dans les supplices… Et son fils est là, lui aussi. Il est assis avec lui, avec son père, à surveiller, et sur les bords de la cuve se promène un pied arraché, et lui aussi monte la garde… Il se soulève le pied, et retombe, se soulève et retombe, et son pas solitaire résonne et résonne sur le couvercle métallique.
La troisième nuit, Mikhoel n’est plus qu’une ombre, mais le sommeil ne le tourmente plus autant que la nuit précédente. Les cueilleurs sont déjà là, à demi nus, à attendre la coulée de verre. Dans les cinq chaudrons, le verre en fusion est devenu rougeoyant. Au bord des tuyaux se sont mis à éclore les ballons incandescents. Les moules se sont fermés, puis rouverts. Mikhoel s’est frotté les yeux, il ne peut y croire, repose sans cesse la question à tout le monde, et soudain, il sent son regard s’embuer, ses yeux s’emplir d’un liquide salé. Il pleure de joie et de faiblesse, et tout à coup, il se met à vaciller sur son unique jambe.
On l’a rattrapé, soutenu, ramené dehors et appelé un cocher. Il ne veut pas monter en voiture, s’est défendu, mais soudain, il entend quelque chose et se calme.
« L’ingénieur Wentslawski a été arrêté ! »
Et une voix à peine audible, comme de loin, a plaisanté :
« Il va s’en souvenir, des produits chimiques berlinois… »
Mikhoel a à peine eu le temps de sourire et s’est écroulé de sommeil sur le siège moelleux du fiacre.
Traduit du yiddish par Batia Baum
« Un héros » figure dans Chroniques lituaniennes de Dovid Umru, récemment paru aux éditions Istya & Cie.