# 258 / Edito
La commémoration à l’Élysée des vingt ans du meurtre d’Ilan Halimi est venue rappeler l’accroissement persistant, depuis quelques décennies, d’une violence extrême visant les juifs. Torture, meurtres d’enfants, viols, exécutions en face à face : c’est de violences de ce type, de cette extrémité, que ce groupe, les juifs, a été la victime dans les sociétés européennes, et précisément en France. Il faut à cet égard dire tout le réconfort qu’on éprouve suite au discours prononcé par Emmanuel Macron revenant sur ces vingt ans, et au diagnostic qu’il a su poser du pic qu’on connaît depuis les deux dernières années, appelant chaque Français à la responsabilité face à cet enjeu. On notera qu’il contraste avec les prises de position souvent ambiguës du Président peu après le 7 octobre, aussi bien qu’avec la solitude juive ressentie lors des manifestations de 2006, et depuis.
Que cette solitude ait été entamée, toutefois, ne dispense pas de s’interroger sur les recompositions politiques à l’œuvre, et sur l’avenir qui nous guette. À cet égard, le discours arc-bouté sur les principes sains du républicanisme d’Emmanuel Macron, qui se tient aussi bien à distance de la proposition opportuniste faite par l’extrême droite aux juifs d’une nouvelle alliance sécuritaire, que de la tentation antisioniste qui prolifère à gauche tout en s’accommodant, et parfois en véhiculant un antisémitisme dépourvu d’ambiguïtés, n’abolit pas toutes les incertitudes, loin s’en faut. Car une chose est claire, et elle reste suspendue à l’écoute de ce discours. C’est qu’on ne pourra plus se satisfaire de déclarations se contentant de rappeler, dans la panique, le recours à d’anciennes solutions qui n’ont, de fait, pas tenu. Si le républicanisme, en l’occurrence, peut être invoqué, c’est à condition d’être profondément repensé, et renouvelé à l’épreuve des contraintes inédites qui pèsent sur les sociétés réelles dans lesquelles nous vivons.
Nous publions cette semaine une intervention de Jean-Claude Milner au séminaire de l’EHESS « Les Juifs et l’Europe » proposant un diagnostic qui, s’il est plus sombre que la position de K., n’en donne pas moins à penser. La distinction qu’il avance entre judéophobie et antisémitisme – laissant entendre que l’assomption d’une haine passionnée des juifs serait en train de reprendre ses droits sur l’apparence de rationalité que lui avait donné la modernité – vient interroger la solidité des digues que nous croyions fermement établies, et dont nous faisons pourtant l’expérience du débordement. Alors que la modernité européenne, avec sa proposition d’intégration faite aux juifs, apparaît de plus en plus remise en question, de l’extérieur comme de l’intérieur, Milner met en doute sa capacité à protéger les juifs d’un « nouvel exil ».
À propos de solutions trouvées jadis, et des torsions que le devenir historique leur impose, les éditions Verdier font paraître D’une nation juive, ou non. Controverse, Vienne, 1897. Johannes Honigmann y traduit et présente la polémique ayant opposé publiquement Theodor Herzl et Max Nordau au grand rabbin de Vienne Moritz Güdemann et au rabbin prussien Benjamin Rippner. Dans la contradiction apportée au projet de l’État des Juifs par ces premiers antisionistes juifs, on reconnaît certains arguments toujours mobilisés aujourd’hui, et notamment celui d’une « mission » juive irrévocablement liée à l’existence diasporique. La recension de cette polémique proposée par Yvan Segré attire toutefois notre attention sur son enjeu de classe sous-jacent, tel qu’il apparaît dans la réponse de Herzl : « La “mission” juive a quelque chose de repu, de confortable, de nanti ». Antisionisme bourgeois attaché à défendre sa bonne intégration contre sionisme soucieux du sort des masses juives : depuis les débats actuels, cette polémique inaugurale apparaît bien lointaine. N’y aurait-il toutefois pas quelque chose à tirer de son écho distordu ?
À l’occasion de la parution aux PUF du dernier ouvrage de Sylvain Bulle, Israël après le 7-Octobre, nous en publions les bonnes feuilles extraites du chapitre 4, « Néo-sionisme contre post-sionisme ». Il s’agit pour la sociologue de repartir de l’enquête sociale pour proposer une cartographie des déplacements idéologiques, des recompositions identitaires et des luttes de définition qui travaillent la société israélienne au cœur même de la séquence ouverte par le 7-Octobre. Dans cet extrait, ce sont notamment les évolutions du rapport des Israéliens à la nation qui sont examinées, à partir d’un nouveau clivage.