# 257 / Edito
« Qui parmi nous pourrait garantir aux Juifs qu’en Occident il n’y aura plus aucun Hitler ? […] Et n’est-il pas logique que, quiconque ne peut pas le garantir, accepte, au moins dans son cœur, l’expérience de l’État d’Israël, et en reconnaisse la souveraineté et la liberté ? » Ces lignes, écrites à l’occasion de la guerre des Six Jours, sont publiées par Pasolini dans la revue Nuovi Argomenti d’avril-juin 1967. Elles s’adressent d’abord aux camarades communistes italiens de Pasolini, dont il dénonce avec virulence l’alignement sur l’antisionisme soviétique. K. publie cette semaine une traduction inédite de cette prise de position, accompagnée d’une analyse de Tristan Koskas qui resitue le rapport de Pasolini aux juifs et à Israël au sein de son esthétique, et en interroge toute l’ambivalence. Car l’acceptation « dans son cœur » de « l’expérience de l’État d’Israël » ne correspond certes pas, pour Pasolini, à un amour du sionisme : pour qualifier ce dernier, c’est le mot de « stupidité » qui s’impose à lui. D’un côté, une conscience ravivée par la guerre des Six Jours de la possibilité de l’anéantissement, et donc de la légitimité de l’expérience sioniste. De l’autre, un profond mépris pour le nationalisme, doublé du dépit qu’il ait transformé les opprimés de toujours en des bourgeois comme les autres, et donc rompu la possibilité de s’identifier pleinement à eux. Reste que, au moment décisif, Pasolini fait entendre une voix claire malgré son ambivalence : il reconnaît, face à l’impossibilité d’une garantie, le droit des juifs à organiser leur propre persévérance, serait-ce dans ce qui lui apparaît le summum de la stupidité. Sans doute est-ce là la marque d’un Européen qui se tient à la hauteur de sa conscience historique. Quant à ce qui a dû arriver à cette dernière pour que de telles voix peinent à se faire entendre aujourd’hui, particulièrement à gauche, on ne peut que s’interroger.
Que signifierait pour une nation ayant une responsabilité dans les crimes nazis la construction d’un musée de la Shoah ? Alors que l’Autriche s’apprête à mener une étude de faisabilité pour la création d’une institution nationale dédiée à la mémoire, il est clair qu’il faudra inventer plutôt que d’imiter. Car, pour avoir du sens, un musée autrichien de la Shoah devrait mettre l’accent sur la responsabilité autrichienne – politique, sociale et morale – plutôt que d’externaliser la culpabilité ou de se réfugier dans l’abstraction. Mêlant histoire, mémoire culturelle et politique actuelle, Liam Hoare examine le rôle de l’Autriche dans la machine génocidaire nazie, les limites de l’éducation comme antidote à l’antisémitisme et les risques des gestes symboliques sous la pression fiscale et politique. Sans une difficile confrontation avec ceux qui ont commis les crimes et les raisons pour lesquelles ils les ont commis, un musée de l’Holocauste en Autriche échouerait dans la tâche même qu’il prétend accomplir…