Pasolini : « Israël », 1967
Texte paru initialement dans Nuovi Argomenti, n.s. 6, avril-juin 1967
Dans le numéro de la revue Nuovi Argomenti d’avril-juin 1967, Pasolini fait paraître, en réaction à la guerre des Six Jours, une prise de position surprenante sur le conflit israélo-palestinien : extrêmement critique de l’antisionisme des communistes italiens et de l’attitude des pays arabes à l’égard d’Israël, Pasolini n’en exprime pas moins une profonde ambivalence à l’égard du sionisme, à la fois reconnu dans sa nécessité et qualifié de « stupide ». K. publie la traduction inédite de ce texte, accompagnée d’une analyse de Tristan Koskas portant sur la place des juifs et d’Israël dans l’esthétique pasolinienne.
Je jure sur le Coran que j’aime les Arabes presque comme ma mère. Je suis en train de négocier l’achat d’une maison au Maroc pour partir y vivre. Aucun de mes amis communistes ne le ferait, du fait d’une haine ancienne, traditionnelle et jamais avouée contre le sous-prolétariat et les populations pauvres. D’ailleurs, on peut peut-être reprocher à tous les écrivains italiens un manque d’intérêt intellectuel pour le Tiers-Monde : pas à moi. Enfin, dans ces vers écrits en 631, comme il est trop facile de le constater, sont concentrées toutes les critiques d’Israël dont la presse communiste est aujourd’hui pleine.J’ai donc vécu, en 632, les situations juive et jordanienne de part et d’autre de la frontière. Près du Lac de Tibériade et sur les rives de la Mer Morte, j’ai connu des heures qui ne ressemblaient qu’à celles de 43 et 44 : j’ai compris, par mimétisme, ce qu’est la terreur d’être pris dans un massacre de masse. Si bien que j’ai dû ravaler les larmes au fond de mon cœur trop tendre à la vue de tant de jeunesse, dont le destin ne semblait pouvoir être qu’un génocide. Mais j’ai aussi compris, après quelques jours sur place, que les Israéliens ne s’étaient pas abandonnés à un tel destin. (Et c’est pourquoi, en plus de mes anciens vers, j’en appelle aussi au témoignage de Carlo Levi3, à qui j’ai dit, la nuit suivant le début des hostilités, qu’il n’y avait rien à craindre pour Israël, et que les Israéliens seraient au Caire dans les quinze à vingt jours.) C’est donc d’un mélange de piété et de désapprobation, d’identification et de doute, que sont nés ces vers de mon journal israélien.
Ces jours-ci, en lisant l’Unità4, j’ai éprouvé la même douleur que celle qu’on éprouve en lisant le journal bourgeois le plus mensonger. Est-il possible que les communistes aient pu faire un choix aussi tranché ? N’était-ce pas enfin celle-là, pour eux, la bonne occasion de « choisir dans l’incertitude », qui est le seul choix vraiment humain ? Le lecteur de l’Unità n’en serait-il pas sorti grandi ? N’aurait-il pas finalement pensé – et c’est le moins qu’il puisse faire – que rien au monde ne peut se diviser en deux ? Et qu’il doit lui-même décider de sa propre opinion ? Et pourquoi, au contraire, l’Unità a-t-elle conduit une pure et simple campagne pour « créer » une opinion ? Peut-être parce qu’Israël est un État mal né ? Mais quel État, désormais libre et souverain, n’est pas mal né ? Et qui parmi nous, d’ailleurs, pourrait garantir aux Juifs qu’en Occident il n’y aura plus aucun Hitler, ou qu’en Amérique il n’y aura plus aucun camp de concentration pour les drogués, les homosexuels et… les Juifs ? Ou que les Juifs pourront continuer à vivre en paix dans les pays arabes ? Peut-être que cela, le directeur de l’Unità, ou Antonello Trombadori5, ou quelque autre intellectuel communiste, peuvent le garantir ? Et n’est-il pas logique que, quiconque ne peut pas le garantir, accepte, au moins dans son cœur, l’expérience de l’État d’Israël, et en reconnaisse la souveraineté et la liberté ? Et quelle aide apporte-t-on au monde arabe en feignant d’ignorer sa volonté de détruire Israël ? C’est-à-dire en feignant d’ignorer sa réalité ? Est-ce que tout le monde ne sait pas que la réalité du monde arabe, comme c’est le cas de la majorité des pays en voie de développement – l’Italie comprise, dans une certaine mesure – a des classes dirigeantes, une police et un ordre judiciaire indignes ? Et est-ce que tout le monde ne sait pas que, de la même manière qu’il est nécessaire de distinguer la nation israélienne de la stupidité du sionisme, il faut de même distinguer les populations arabes de l’irresponsabilité de leur nationalisme fanatique ?
La seule manière d’être vraiment les amis des populations arabes à cette heure n’est-elle pas de les aider à comprendre la politique insensée de Nasser que, je ne dirais pas l’histoire, mais le sens commun le plus élémentaire a déjà jugée et condamnée ? Ou bien celle des communistes est-elle une soif insatiable d’automutilation ? Un besoin invincible de se perdre, en empruntant systématiquement la voie la plus évidente et la plus désespérée ?
De sorte que le gouffre qui sépare les intellectuels marxistes du Parti communiste doive devenir toujours plus impossible à combler ?
Traduction de Tristan Koskas.
À lire aussi : Les Juifs de Pasolini
Nous remercions Maria Grazia Chiarcossi qui nous a généreusement autorisés à publier ce texte en français.
- Pasolini évoque ici notamment cinq poèmes finalement écartés de son recueil Poésie en forme de rose (1964), et qui précède ce texte dans ce numéro de Nuovi Argomenti. On trouve également juste avant ce texte l’avertissement suivant : « Pourquoi est-ce que je publie ces vers exclus de la section ‘Israël’ dans Poésie en forme de rose (1964) ? Je les publie pour qu’on ne dise pas que, maintenant, j’ai facilement raison de penser d’une certaine manière ». ↩︎
- Pasolini évoque ici son voyage en Israël et en Jordanie du 27 juin au 11 juillet 1963, en repérage pour son film L’Évangile selon saint Matthieu (1964), qu’il décidera finalement de tourner dans le sud de l’Italie. ↩︎
- Écrivain et homme politique juif italien, proche de Pasolini, et célèbre notamment pour son roman autobiographique Le Christ s’est arrêté à Eboli (1945). ↩︎
- Fondé en 1924 par Antonio Gramsci, l’Unità est alors l’organe officiel du Parti Communiste Italien. ↩︎
- Journaliste communiste, contributeur à l’Unità, et auteur de l’article « D’Anne Frank à Moshe Dayan », le 8 juin 1967. ↩︎