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K. Les Juifs, l’Europe, le XXIe siècle
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# 256 / Edito

Une fois n’est pas coutume, K. publie cette semaine une interview non seulement polémique, mais où la perspective propre à la revue peine à s’énoncer, se trouvant de fait reléguée aux questions et aux notes de bas de page. Pour autant, nous pensons qu’il s’agit là d’une contribution importante. Importante pour nous, car elle s’inscrit dans la lignée d’un réflexion critique sur Israël que nous avons engagée dès avant le 7 octobre, au moment de l’élection de l’actuel gouvernement Netanyahu, raison pour laquelle nous lui adjoignons un dossier « Crise et critique d’Israël ». Importante pour le débat public aussi, car elle vient combler un vide d’analyses et d’éléments factuels. Ce dont il est en effet question, c’est de dresser un portrait réaliste de cette armée qui – rappelons que cela est spécifique à la démocratie israélienne – est un pilier de la société : Tsahal. Pour ce faire, K. est allé interroger le sociologue israélien Yagil Levy, spécialiste des transformations de l’armée et de ses relations avec le reste de la société. Il souligne que la conduite de la guerre à Gaza est venue révéler une évolution de l’organisation, de la composition et des doctrines de Tsahal qui reflète les profondes transformations sociales à l’œuvre en Israël. Insistons notamment sur un point qui apparaît décisif : par rapport aux conflits militaires précédents, s’est observée une baisse de la tolérance israélienne à l’égard de la mort des soldats, ayant donné lieu à une modification dans les pratiques d’engagement et l’usage de l’artillerie particulièrement coûteuse en vies civiles palestiniennes. Autrement dit, tant la durée que le caractère dévastateur de la guerre à Gaza s’expliquent d’une part par l’individualisation de la société israélienne, toujours davantage intolérante au sacrifice des soldats, une tendance qui traverse toutes les démocraties libérales. Et d’autre part, par une influence délétère du segment sioniste religieux animé d’un hubris messianique, qui, de l’intérieur de l’armée, menace l’ethos traditionnel de Tsahal en faisant peu de cas de la vie des Palestiniens tout en poussant à la colonisation de Cisjordanie dont le seul horizon est la perpétuation du conflit. Que ce double processus ne soit pas mis en regard des dynamiques propres de la société palestinienne, est dommageable à l’analyse. Qu’il ne soit pas non plus pensé à partir de la fonction qu’est venue occuper l’Etat d’Israël dans un contexte d’antisémitisme global, voici qui explique le malentendu persistant entre la gauche israélienne et la diaspora, dont notre entretien avec Yagil Levy offre une illustration supplémentaire.

Puisqu’il est question du regard que porte la diaspora sur Israël, nous publions le texte que Yaël Pachet a consacré à 22 Mapesbury Road (Famille, mémoire et quête d’une terre promise) de Rachel Cockerell. S’y trouve illustrée l’attente des juifs d’Europe d’une solution à la crise dans laquelle le XXe siècle les a plongés. Mais l’intérêt de 22 Mapesbury Road est aussi de donner à saisir que la réalisation sioniste telle qu’on la connaît ne fut qu’une des possibilités de sortie de cette crise. En procédant par collage de documents historiques, Rachel Cockerell nous rappelle la profonde contingence de cette solution-là, qui ne s’énonça pas avec plus d’évidence que le plan Ouganda, celui d’établir un refuge juif au Texas, ou de faire la Révolution par le théâtre.