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K. Les Juifs, l’Europe, le XXIe siècle
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‘22 Mapesbury Road’ : livre d’archives sans narrateur

Dans '22 Mapesbury Road', Rachel Cockerell propose une expérience historiographique singulière : son livre est composé uniquement d’archives -- lettres, articles de presse, rapports administratifs, témoignages -- sans qu’aucune voix surplombante ne vienne en ordonner le sens. À travers une enquête familiale centrée sur la figure presque muette de David Jochelman, l'arrière grand père de l'auteure, l’ouvrage traverse les débats fondateurs du sionisme et du territorialisme au début du XXᵉ siècle : congrès de Bâle, projet Ouganda, dissensions idéologiques, espoirs de refuge et scènes de refus. Le sionisme y apparaît moins comme un horizon balisé que comme un moment de déséquilibre, traversé par des paroles concurrentes.

Visuel promotionnel montrant un exemplaire du livre 22 Mapesbury Road de Rachel Cockerell présenté en perspective, sur un fond graphique beige et bleu composé d’images d’archives et de textures imprimées. La couverture du livre, visible au premier plan, reprend le titre et un paysage montagneux en partie basse.

Paradoxalement, Rachel Cockerell affirme dans la préface de 22 Mapesbury Road (seul moment où elle s’exprime sur le protocole narratif qu’elle a choisi et qui consiste à produire une succession de documents, de lettres, d’articles de journaux, de photographies sans jamais y insérer le moindre mot qui soit de sa plume1) que le livre explore une phrase prononcée par un de ses personnages : « On ne peut pas faire confiance aux témoins ». Le tissage ingénieux des témoignages, des articles de journaux, des correspondances, viserait moins à établir la vérité, ou la vérité d’un personnage remarquable, comme Theodor Herzl ou l’inénarrable Israël Zangwill, qu’à dérouler un tapis de discours divers, parfois personnels, parfois distants, parfois même antisémites comme lorsque Rachel Cockerell cite quelques journaux conservateurs anglais réagissant au projet Ouganda. Ainsi, le 4 septembre 1903, Arnold White, dans le Daily Express, s’interroge : « verra-t-on naître l’Oujuida ? »2.

Ce tapis de discours multiples tressés par l’auteure au fil du livre, tel une attraction de la foire du Trône, favorise la chute ou du moins un certain état de déséquilibre. Il ne s’agit plus alors de savoir si l’on peut faire confiance aux témoins, mais d’expérimenter, de façon très concrète, le glissement continu de l’humanité sur la surface des mots.

Le vertige des archives

Il n’y a pas le tout de l’histoire du sionisme dans le livre de Rachel Cockerell, sous-titré « Famille, mémoire et quête d’une terre promise ». Les prédécesseurs de Theodor Herzl ne sont pas évoqués, et ni le mouvement Hibbat Zion, ni les résistances du Bund au projet d’Eretz Israel ne prennent place dans ce choral d’extraits de texte. On n’entendra pas Vladimir Medem, un des grands théoriciens du Bund, exprimer son « sentiment de la Galuth », une forme de patriotisme envers la diaspora, le sentiment d’être établi dans la dispersion et indiquer que « The palms and the vineyards of Palestine were always strange to me, and so they remained [Les palmiers et les vignobles de Palestine m’ont toujours paru étrangers, et ils le sont restés.]» (Mémoires de Vladimir Medem).

Le livre est construit autour d’une mémoire familiale. C’est l’arrière-grand-père de Rachel Cockerell, David Jochelman (1869-1941) qui en est la figure centrale, le véritable témoin, mais aussi celui qui ne laisse aucune trace écrite : « Il est la silhouette quasi muette au cœur de ce livre ». C’est autour de celui qui n’écrit pas que toutes les écritures requises par Rachel Cockerell se pressent, ou plutôt autour du trou obscur où il est tombé.

Rachel Cockerell
Rachel Cockerell

Ce n’est qu’en réalisant ses recherches que Rachel Cockerell découvre que son aïeul a été marié une première fois en Lituanie, à Vilnius, qu’il a eu un enfant de cette première union. De cette première femme, Rivka Tchech, on ne saura rien, même pas ses dates de naissance et de décès, mis à part qu’elle est un « sujet russe » selon le dossier de demande de naturalisation anglaise déposé par David Jochelman, qui est, lui, un Juif ukrainien. Puis David s’est remarié en 1906 à Tamara Bach, avec qui il a eu deux filles, Sonia et Fanny Jochelman, dont les existences font l’objet d’une troisième partie du livre. « Sonia faisait tout le boulot, les repas, la vaisselle, et Fanny flottait, occupée à être Fanny » (témoignage de Judy Benari, la fille de Sonia). Ou bien : « Fanny perdait toujours des enfants lorsqu’elle allait faire des courses » (témoignage de Mimi, fille de Sonia). Mais au bout du compte, raconte encore Mimi, « tous les enfants Cockerell rêvaient que ma mère soit leur mère, alors que nous, nous voulions tous que Fanny soit la nôtre. Sonia était attentive et aimante, et si tu tombais elle te consolait, alors que Fanny allait au parc et jouait au cricket avec les enfants ». Plus tard, le départ de Sonia en Israël est vécu comme une déchirure entre les deux sœurs : « Ma mère était l’exact opposé de Fanny. Ensemble, elles formaient une seule personne » (Judy).

David a été docteur en philosophie, il a été membre de l’OJT, l’Organisation juive territorialiste, formée au congrès de Bâle en 1906 à la suite de la scission provoquée par le projet Ouganda. Il a trouvé en Angleterre refuge chez Israël Zangwill, puis s’est installé à cette adresse qui est le titre de l’ouvrage, 22 Mapesbury Road, à Londres. Le sergent William Lennard qui prend en note son témoignage afin d’instruire une demande de naturalisation remarque que « cette enquête a été très difficile à mener, notamment par manque de documentation administrative, et à cause du comportement insatisfaisant du candidat, qui raconte une histoire différente à chaque entretien ».  Et il conclut son enquête par un laconique « Sur la seule base de ses déclarations, il y a peu de chances qu’il ait, à ce jour, fourni les faits véridiques ».

Peut-être qu’un être humain qui ne laisse pas d’écrit se dépose dans les témoignages de ceux qui l’ont côtoyé, et qu’il est possible de rattraper cet effort que chacun fait pour être soi, de donner couleurs et formes à une ombre qui nous a toujours échappé. Ou peut-être que cette expérience de lecture diffractée, toujours en passe, en transmission d’une voix à une autre, finit par donner le sentiment que la singularité d’un être humain est partout et nulle part, qu’elle est à traquer dans ce mouvement même du langage qui nous constitue et nous échappe sans cesse.

Ce mouvement, qui frappe le lecteur, créé par la succession des extraits soigneusement choisis, a quelque chose du dessin animé. Pas un dessin animé japonais, avec ces angoissantes images fixes, comme autant de crises d’épilepsie, mais un dessin animé façon Walt Disney. Le lecteur retrouve ce que Bergson appelle dans son ouvrage l’Évolution créatrice (1907), « le mécanisme cinématographique de la pensée ». Le mouvement que Rachel Cockerell nous donne à percevoir n’est pas perceptible en tant que tel. « Vous éprouverez toujours devant le mouvement intermédiaire [entre deux états successifs en lesquels il pourrait à tout instant s’immobiliser] la déception de l’enfant qui voudrait, rapprochant l’une de l’autre ses deux mains ouvertes, écraser de la fumée. Ainsi, par effet de succession, on a la sensation de voir (grâce à notre propre capacité à relier les instants les uns aux autres) Theodor Herzl, lors du premier congrès de Bâle en 1897 apparaître, monter l’escalier, discourir, redescendre l’escalier. Cet événement, on peut le reconstituer en soi, ce qui produit des sensations assez euphorisantes. Et comme les membres du Congrès dont Jacob de Hass raconte qu’à l’issue du congrès ils descendirent les larges marches en pierre blanche jusqu’à la rue en pente, sauf qu’à peine arrivés en bas ils remontaient, sans logique, et une fois en haut, ils redescendaient ». Et lorsque Jacob de Hass raconte la façon dont ils sont tous allés se poser sur une étendue de pelouse au bord du Rhin, ces multiples participations à l’élaboration de ce texte font qu’on est déjà entraîné mentalement, affectivement, à cette façon d’être ensemble : « Nous nous dirigeâmes vers la pelouse – où nous trouvâmes tous les délégués. Apparemment, la même idée avait traversé la majorité d’entre nous. Tous étaient assis là, dans le calme, à contempler pensivement les reflets de l’eau. Certains se levaient et s’éloignaient doucement avant de revenir ».

'22 Mapesbury Road' : une succession de documents, de lettres, d’articles de journaux, de photographies...
’22 Mapesbury Road’ : une succession de documents, de lettres, d’articles de journaux, de photographies…

Dans la deuxième partie de l’ouvrage, c’est le fils de la première union entre David Jochelmann et Rivka Tchech, Emmanuel Jochelmann (autrement connu sous le nom de Em Jo Basshe) qui fait l’objet d’une autre enquête. On entre alors dans une tentative de révolution théâtrale. Ce n’est pas la révolution bolchévique, mais les questions que cela soulève méritent d’être entendues. Hannah Arendt écrit dans La tradition cachée, le Juif comme paria, section « Les Juifs dans le monde d’hier », à propos de Vienne et de Stefan Zweig : « Dans aucune autre ville d’Europe, le théâtre ne joua jamais le rôle qu’il avait à Vienne dans ces années de décomposition politique ». Et elle ajoute : « Vienne mettait ainsi en place le star-system, tel que plus tard le cinéma devait le perfectionner. Ce n’était pas une renaissance du classique qui se préparait là, mais l’apparition d’Hollywood ». Les éléments de ce star-système, c’est à la fois la façon dont la politique prend des « allures » de théâtre et la façon dont l’acteur devient un « héros national ».

C’est aux États-Unis, contre ce monde dépolitisé, théâtralisé, mais dans le mauvais sens du terme, presque histrionique, que se situe la révolution théâtrale proposée par Mike Gold avec ses acolytes : Emjo Basshe, John Howard Lawson, Francis Faragoh, et finalement, en guest star, John Dos Passos à qui on propose de fabriquer des décors. Ernest Hemingway lui écrit un « Bon sang, ramène-toi », les critiques sont souvent sceptiques (« Les mots manquent à votre serviteur pour produire une image claire de la pièce, sans doute parce qu’elle n’est pas très claire pour lui-même » (Dixie Hines, Wilmington Morning News, 11 mars 1927, à propos de la pièce de John Howard Lawson, Loud Speaker, « épopée satirique sur l’imposture américaine »). Le chef de file de ce mouvement révolutionnaire, c’est Mike Gold, qui est un juif hongrois. « J’avais dix-huit ans et je passais une grande partie de mon temps avec Mike à explorer les rues de l’East Side et à parler de la vie et des malheurs des classes laborieuses. Il arrivait souvent qu’il se mette soudain à chanter, en hébreu ou en yiddish, je ne sais pas », raconte une certaine Dorothy Day. Lui-même écrit : « Je suis né dans un tenement du ghetto. Cette haute masse sombre, renfermant sa cargaison d’obscurs destins, est l’empreinte dans laquelle mon être a été moulé. Tout ce que je sais de la vie, je l’ai appris dans ces taudis […] Lorsque je pense, c’est le tenement qui pense ».

Ouganda, Texas

Ça parle, dirait un lacanien, ça crie aussi, depuis les ghettos de la zone de résidence, depuis Kichinev aussi qui fait l’objet d’un chapitre frappant. « Ce sont précisément les délégués de Kichinev l’ensanglantée qui refusèrent d’accueillir la nouvelle terre de refuge », nous dit Israël Zangwill alors qu’il est question du projet Ouganda. Il s’agit du sixième congrès sioniste. La réaction est brutale, remarquablement orchestrée par les extraits choisis par Rachel Cockerell. Là aussi, le lecteur est comme acteur de la scène. C’est aussi parce que notre discrète autrice choisit précisément des descriptions où l’ordre de l’émotion, du physique, et même du corporel est requis. Ainsi, Martin Buber réagit : « Jusque-là, pas un seul instant je n’avais perdu ma foi en cet homme. Et voilà que, chose inédite, mon âme se révoltait – si violemment que j’en garde encore le souvenir physique ». Vladimir Jabotinsky : « J’étais parmi la minorité qui vota contre l’Ouganda et, avec le reste des “Neinsagers”, je quittai la salle. Je m’interrogeai moi-même quant aux raisons cachées au fond de mon âme qui m’avaient poussé à voter contre. Je ne ressentais aucun amour romantique pour Israël. Et pourtant, j’avais voté contre. Je ne sais pas pourquoi. Parce que, c’est tout ».

Israel Zangwill
Israel Zangwill

Israël Zangwill qui est un personnage inoubliable, drôle, charismatique, un acteur formidable de sa propre partition, a consacré une immense énergie à trouver des solutions pour sauver une population dont pourtant, personne ne pouvait exactement prédire la mesure du péril encouru. Comme le dit encore une fois Hannah Arendt, « parmi les Juifs viennois, personne, à l’exception du rédacteur en chef “fou” du journal Neue Freie Press, Theodor Herzl, ne prit le moins du monde au sérieux l’antisémitisme dans la version autrichienne “bon enfant” telle que l’incarnait Lueger ». Israël Zangwill, après la mort de Theodor Herzl et le refus du projet Ouganda, s’est entêté dans la volonté de trouver une solution : « Nous devons sauver notre peuple, contre sa propre volonté s’il le faut ». Il fonde à l’issue du septième congrès sioniste l’OJT, l’Organisation juive territorialiste. C’est alors une aventure qui s’ouvre. Zangwill déclare que la Mésopotamie sera la solution, après l’échec de l’hypothétique Cyrénaïque, entre l’Égypte et Tripoli. L’ouest de l’Australie est évoqué, le Mexique, etc.

L’ouvrage de Rachel Cockerell va se focaliser sur la colonie juive de Gavelston, projet financée en partie par Jacob Schiff qui vise à installer des milliers de Juifs d’Europe dans un port du Texas. C’est le travail d’une organisation appelée Industrial Removal Office que de sélectionner des immigrants et de faire en sorte de désenclaver le quartier new-yorkais du Lower East Side. Si bien qu’au lieu de se rassembler dans le ghetto juif new-yorkais, les candidats se sont retrouvés dans le Midwest, en particulier dans le Texas. C’est une des surprises qu’aura expérimentées Rachel Cockerell dans son enquête familiale. Edith Zangwill, dans ses mémoires, raconte qu’un jeune Juif russe inconnu a plaidé avec passion auprès de son mari, après « le Grand Refus » (du projet Ouganda), le suppliant de prendre la tête d’un nouveau mouvement.

Jerome K. Jerome, qui était un ami d’Israël Zangwill, raconte à son sujet (c’est dans ses mémoires, My Life and Times, 1926) : « Un jour, il m’a avoué qu’il avait gâché la moitié de sa vie dans le sionisme ». Cette remarque acerbe n’a rien de décourageant aux yeux de Rachel Cockerell qui ajoute (c’est dans la postface qu’elle fait mention de cette remarque de Jerome K. Jerome) : « À cette moitié de vie gâchée d’Israël Zangwill, je dois l’existence de ma famille ». Ce qui est certain, c’est qu’à aucun moment Rachel Cockerell ne recule devant les ombres, les découragements, ce qu’on pourrait appeler la puissance du néant. Ainsi Mimi Benari, qui est une cousine de Rachel Cockerell et vit en Israël, raconte des souvenirs : « Certains Juifs allemands [venus avant la guerre] regrettaient d’avoir dû quitter l’Allemagne. Ils savaient bien qu’Hitler haïssait ce qu’il appelait les Juifs d’Europe de l’Est puant l’ail, mais eux n’étaient pas comme ça. Ils avaient leurs boutiques et leur journal, et ils n’avaient simplement aucun désir d’être là ».

« La vie juive », écrit un journaliste de Jewish Chronicle, le 9 mars 1945, « telle qu’elle était vécue autrefois, a été mise en lambeaux ». C’est sur ce fond de destruction, ce décor en lambeaux, cette idée du néant dont Bergson dit qu’elle est le ressort caché (ou cassé ?) que toutes les figures évoquées par le livre de Rachel Cockerell se mettent à nouveau en mouvement.

Rachel Cockerell, 22 Mapesbury road, Famille, mémoire et quête d’une terre promise, Traduit de l’anglais par Myriam Anderson, Éditions de la Table Ronde, 2025, 448 pages.


  1. Signalons deux ouvrages qui reprennent le même procédé de collage de documents sans l’ajout d’une voix narrative : Lincoln au Bardo, de George Saunders, Fayard 2019 et Le bref été de l’anarchie (La vie et la mort de Buenaventura Durruti) de Hans Magnus Enzensberger, Gallimard, 1975. Aussi, dans une certaine mesure, une partie de l’oeuvre de Sveltana Alexievitch procède selon ce schéma. ↩︎
  2. Ou bien, cette autre remarque du journal conservateur anglais le Yorkshire Post (30 décembre 1901) : « Presque tous s’adressent au congrès en allemand, mais certains émettent un violent torrent de russe, tandis que quelques-uns dévient vers le français et, à l’occasion, vers l’anglais. Une chose est certaine : on n’a pas entendu un mot de charabia yiddish ». ↩︎

Photo de Yaël Pachet

Yaël Pachet

Choriste et écrivain, Yaël Pachet a publié son cinquième livre 'Le Peuple de mon père' chez Fayard en 2019. Elle collabore régulièrement à la revue en ligne En attendant Nadeau.