« Nous, Juifs italiens : une minorité dans la minorité »
Lu par Ada Treves le 5 février 2026, lors du dernier "K. sur scène" au Théâtre de la Concorde, ce texte esquisse un autoportrait du judaïsme italien. À rebours des récits plus connus du monde juif européen, il en fait apparaître la singularité : une présence ancienne, discrète, stratifiée, minoritaire jusque dans la minorité. Un monde peu visible, sans folklore, où l’effacement apparent n’empêche ni la continuité ni la force d’existence.
« Il y a, dans l’air que nous respirons, des gaz appelés inertes. Ils portent de curieux noms grecs d’étymologie savante, qui signifient le ‘Nouveau’, le ‘Caché’, l’‘Inactif’, l’‘Étranger’.
Ils sont, en effet, tellement inertes, tellement satisfaits de leur condition, qu’ils n’interfèrent dans aucune réaction chimique, ne se combinent avec aucun autre élément, et, pour cette raison justement, sont demeurés inobservés pendant des siècles. (…)
On les appelle aussi gaz nobles, et il conviendrait ici de se demander si tous les nobles sont vraiment inertes et tous les inertes, nobles ; on leur donne encore le nom de gaz rares (…)
Le peu que je sais de mes ancêtres me le fait rapprocher de ces gaz. Tous n’étaient pas matériellement inertes, mais ils étaient certainement inertes dans leur être intime, portés à la spéculation désintéressée, au discours argumenté, à la discussion élégante, sophistiquée et gratuite. (…)
Nobles, inertes et rares : comparée à celle d’autres et illustres communautés juives d’Italie et d’Europe, leur histoire est très pauvre. »
Ce texte parle aussi de mes ancêtres, car ce sont les mots de mon oncle. C’est le début d’Argon, le récit qui ouvre Le Système périodique de Primo Levi. Il dit bien ce qu’est le judaïsme italien : celui-ci n’explose pas, ne se combine pas facilement, et c’est précisément pour cette raison qu’il pourrait passer presque inaperçu.

Pourtant, il est bel et bien là. Nous avons toujours été peu nombreux. Et nous continuons à exister.
Nous ne sommes ni vraiment séfarades, ni vraiment ashkénazes. Nous avons accueilli les uns et les autres, mais nous ne sommes pas comme eux. Nous sommes Juifs italiens. Tout simplement. Nous ne sommes pas le fruit d’une assimilation, mais d’une stratification. Nous sommes minoritaires même par rapport aux autres Juifs. Une minorité dans la minorité. Une racine carrée.
Nous n’avons pas d’ailleurs auquel penser, de grande expulsion à raconter, de traumatisme originel qui nous hante l’esprit, ni de souvenirs de shtetl… Nous ne convenons pas aux spectacles folkloriques.
Nous sommes en Italie depuis plus de deux mille ans. Nous ne sommes pas arrivés. Nous sommes restés. Et nous sommes est restés nous-mêmes. Depuis toujours.
En Piémont, d’où je viens, les synagogues ne se voient pas depuis la rue. Elles n’occupent pas l’espace public : elles le plient. Elles sont au-dessus, derrière, à l’intérieur. Elles sont cachées aux étages supérieurs. Ce sont des bâtiments anonymes. Même à Casale Monferrato, on ne distingue pas la synagogue des maisons voisines, mais l’intérieur, baroque piémontais, est un déferlement de décorations dorées. À l’extérieur, sobriété. À l’intérieur, théâtre.
Nous sommes ainsi : même les gaz inertes aiment, parfois, un coup de théâtre, et les excès. Avec style, toutefois.
Nous n’avons pas besoin de crier pour exister. Pourtant, les histoires ne manquent pas : à Cuneo, en 1799, un boulet de canon a traversé le plafond de la synagogue et s’est arrêté dans un mur sans blesser personne. La communauté a décidé de le conserver, et a institué le « Purim della bomba ».
À Biella, la ville minuscule où j’ai grandi, nous avons le Sefer Torah – le plus ancien du monde. Il est encore en usage. Lire dans ce Sefer Torah est un privilège, même si se frayer un chemin parmi ses caractères anciens, qui remontent à la moitié du XIII siècle, peut être un cauchemar. Mes enfants le savent bien…
De l’histoire, partout. Et beaucoup d’histoires.
Trieste est une ville où chacun peut trouver sa place et où personne n’est complètement chez soi. Port, empire, cafés, psychanalyse : Trieste est une ville juive, même lorsqu’on ne parle pas de Juifs. Elle pense trop, elle a trop d’histoire, elle parle trop de langues. Trieste, comme Turin, est une terre d’écrivains : de Natalia Ginzburg à Italo Svevo. Mais c’est chaque communauté qui a sa folie, ses génies et ses fous, ses héros et ses inventeurs.

Padova nous a donné Moïse Haïm Luzzatto, le RaMCHaL, רמח »ל, dont la tombe est un lieu de pèlerinage ; à Livorno est né Amedeo Modigliani ; à Torino, Rita Levi-Montalcini ; et de Ferrara venait Leone Modena. Mais c’est à Venise que Leone Modena a composé le Kinah shemor, Chi nasce muor. Une élégie bilingue parfaite, belle comme Venise, où il ne reste presque que les touristes. Et une minuscule poignée de Juifs qui résistent, mais vivent du passé. Venise a inventé le mot « ghetto », une idée qui nous a ensuite juste légèrement échappé… Et c’est à Venise que fut imprimé pour la première fois le Talmud. Pas mal, non ?
Peu nombreux, nous sommes, nous les Juifs italiens, une exception et une complication, un judaïsme sans superproductions, sans épopées, sans nostalgie.
Nous sommes péniblement européens. Européens avant même que l’Europe ne décide d’exister.