D’où viennent les Juifs ? (et où vont-ils?)
Lors de la deuxième soirée de K. sur scène au Théâtre de la Concorde, ‘Juifs d’Europe : Rendez-vous en terre inconnue’, Ruben Honigmann nous avait invité à une réflexion au sujet de l’incohérence de ces voyages bibliques dont on ne sait plus d’où ils partent et où ils arrivent. Nous publions le texte de son intervention qui - augmenté, à l’occasion de Pessah - se demande si, pour les juifs, le peu de fiabilité du GPS biblique équivaut vraiment à une condamnation à l’errance.
Voir l’extrait de K. sur scène
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La soirée de Pessa’h est encadrée par deux questions : d’où viennent les Juifs et où vont-ils ?
La Haggada commence par sonder l’origine : nous venons d’ailleurs. Nos ancêtres n’étaient pas des autochtones, ils venaient « de l’autre côté du fleuve ». Le cérémonial s’achève par scruter la destination : « l’an prochain à Jérusalem ». L’an prochain on dira pareil et on le dit même si on est déjà sur place, à Jérusalem. Sion est toujours à l’horizon.
D’où nous vient, à propos, tout ce rite ? C’est la question que posent trois des « quatre fils ».
« En vue de cela » répond-on en désignant le plateau sur lequel sont disposés les objets commémoratifs (pain azyme, herbes amères, os d’agneau, vin). Origine et finalité s’inversent donc : nous ne commémorons pas la sortie d’Égypte, nous sommes sortis d’Égypte pour commémorer.
Un autre processus de brouillage de l’origine est à l’œuvre concernant la consommation de pain azyme (matsa). La raison officielle, celle qu’on enseigne aux enfants, est que la pâte n’avait pas eu le temps de lever durant la sortie précipitée de l’Égypte1, d’où ce pain plat. Mais, dès son entame, la Haggadah dit que ce pain « de misère » était celui que mangeaient les esclaves hébreux en Égypte, bien avant leur libération donc. Manger de ce pain-là est ainsi simultanément signe d’aliénation et d’émancipation, il nous situe à la fois en amont et en aval du big-bang de la condition juive.
Le cérémonial s’achève par scruter la destination : « l’an prochain à Jérusalem ». L’an prochain on dira pareil et on le dit même si on est déjà sur place, à Jérusalem. Sion est toujours à l’horizon.
Pis, tout est mis en œuvre, lors du Seder, pour tenir à distance l’événement fondateur, le point de départ qui justifie cette soirée et autour duquel s’articule la quasi-entièreté de la vie juive. On s’attendrait à ce que le Seder consiste simplement à lire les chapitres de l’Exode qui racontent l’esclavage et la sortie d’Égypte. Mais dans la Haggadah, le récit est construit de façon autrement plus alambiquée : il est le récit d’un récit. Une longue paraphrase du discours que la Torah met dans la bouche du futur paysan hébreu qui, une fois arrivé en terre promise, devra raconter comment il en est arrivé là, depuis l’Égypte. Le soir du Seder nous posons donc trois récits (celui de l’Exode, celui du paysan et le nôtre) entre nous et l’événement, comme si de ce dernier, à jamais inaccessible, nous ne pouvions percevoir que l’écho d’un écho.
L’origine est donc opaque et la destination se dérobe. Et cela se vérifie d’un bout à l’autre de l’arc de l’histoire juive.
Il est notoire que celle-ci commence avec un voyage, celui d’Abraham, le premier à être qualifié d’hébreu.
Je ne sais pas pourquoi, peut-être parce que les Juifs aimeraient se faire passer pour plus universalistes qu’ils ne le sont, mais on entend souvent dire que hébreu signifie « passeur ». Or, ça n’est pas le cas : la traduction de « hébreu » ça n’est pas passeur, mais passant, voire passager, clandestin ou pas.
Un passeur fait passer quelqu’un ou quelque chose, un passant se passe lui-même, il est à la fois objet et sujet de son propre transfert.
Et voilà pourquoi :
Ce qu’on raconte en général c’est qu’Abraham, a quitté son pays, en Mésopotamie, et s’est rendu en Terre d’Israël. Le récit biblique, à première lecture, s’y prête en effet. Mais le texte est traitre et ne l’entend pas de cette oreille. Il y a un bug dans l’histoire, un trouble dans le récit.
Au moment du départ, le texte précise qu’Abraham a 75 ans2. Parfois, dans la Tora, le narrateur précise l’âge des protagonistes à tel ou tel carrefour du récit. C’est pratique pour reconstituer la chronologie générale du texte. Mais voilà, parfois cela complique aussi les choses. En effet, une fois arrivé en terre promise, Dieu promet au stérile Abraham une nombreuse descendance et annonce l’exil de ce même peuple. À peine installé, déjà préparé au départ.
Or, à ce moment-là, Abraham a 70 ans3. 75 ans au départ, 70 à l’arrivée, il a donc rajeuni de 5 ans.

Deux solutions : soit on considère que le voyage lui a procuré une cure de jouvence (en général c’est plutôt l’inverse, le voyage fatigue le corps), soit il faut recoller les morceaux du puzzle biblique autrement.
Pour rendre compte de ce désordre, il faudrait formuler les choses ainsi : en fait Abraham n’est pas un Mésopotamien qui s’est rendu en Canaan, c’est un Cananéen qui est parti en Mésopotamie et qui est revenu, à 75 ans, en Canaan.
Le fameux « va pour toi » ne serait donc pas un appel au départ, mais un appel au retour. Les lectures sionistes religieuses raffolent, bien sûr, de cette option selon laquelle tout a donc commencé et abouti sur la même terre : celle de l’Israël actuel. L’exil – en Mésopotamie – ne serait dès lors qu’un détour, un accident de parcours.
Mais si on s’embarque dans cette voie, on est face à une autre difficulté. Car l’appel au départ (ou au retour, c’est selon) est complété par l’expression « vers la terre que Je te montrerai ». La terre en question n’est pas nommée, localisée. C’est donc une terre qu’il ne connait pas, qui reste à découvrir. Il ne peut donc pas s’agir de sa terre natale. Sinon il lui aurait simplement dit : rentre à la maison.
On se retrouve donc face à une impasse exégétique des deux côtés. Dès qu’on croit attraper le texte par une manche, il s’échappe de l’autre.
En vérité, il ne faut pas choisir entre la lecture « diasporiste » (Abraham viendrait de Mésopotamie) et la lecture « sioniste » (Abraham viendrait de Canaan).
L’absence de racine fixe, de terroir, ne fait pas pour autant des Juifs des Luftmentch, des gens sans attaches.
Si le texte est flou, incohérent, contradictoire, c’est parce que la trajectoire d’Abraham n’est précisément pas traçable, géolocalisable. Elle n’est pas un itinéraire, elle est une tension. Attention, cela ne revient pas à dire que « c’est le chemin qui compte ». Car, pour cela, encore faut-il qu’il y ait un point d’arrivée et de départ. Or, dans le GPS biblique, le trajet se fait souvent avec des coordonnées explicitement et délibérément brouillées.
Permettez-moi un petit détour, c’est le cas de le dire, pour préciser les contours de l’idée qui se dessine. Les descendants du même Abraham vont quitter l’Égypte pour retourner en Canaan. En chemin, Dieu refait le coup de la destination qui se dérobe. Anticipant la construction d’un futur point de gravité, le Temple de Jérusalem, le texte ne nomme jamais ce lieu. Il dit simplement : « Le lieu que Je choisirai » (à l’instar de « la terre que Je te montrerai »). Le mot même de Jérusalem n’apparait pas une seule fois dans le Pentateuque. Comme si l’objet du message glissait perpétuellement entre les pieds de son destinataire.
Enfonçons le clou : vous savez que le guide des Hébreux, et auteur de la Tora, Moïse, n’entre pas en terre promise. Il est l’homme du voyage et meurt dans le no man’s land, entre l’Égypte et Canaan.
Le texte insiste, nous sommes dans les derniers versets de la Tora : nul ne connait l’emplacement de sa tombe. Ce que le midrash, le commentaire rabbinique, rend ainsi : là où Moïse est enterré se trouvent deux villages, l’un sur la colline, l’autre dans la vallée. Si on se rend sur la colline, les habitants disent que sa sépulture est dans la vallée et réciproquement. Il est toujours là où l’on n’est pas.
Mais je vous rassure : l’absence de racine fixe, de terroir, ne fait pas pour autant des Juifs des Luftmentch, des gens sans attaches. Être juif n’est pas réductible à cette figure d’errant perpétuel dans lequel l’antijudaïsme chrétien a voulu les enfermer, ou de cosmopolite hors-sol tel que le dépeignent les antisémites modernes.
D’où, donc, viennent les Juifs et où vont-ils ? On ne sait pas trop, l’origine est floue et la destination imprécise, mais ils sont là, vivants et agités, et ils possèdent bien un chez soi, un ancrage : le Texte, leur patrie portative, celle de laquelle on ne pourra jamais les déloger.